
rythme monotone
vagues qui roulent et s’écrasent
hypnose paisible
Au printemps dernier, nous avons longé la côte atlantique de l’Amérique du Nord, de la Floride jusqu’au New Jersey… lentement…
Cinq jours pour se rendre en Floride ; huit semaines pour revenir.
Puisque pour nous, ce voyage en était un qui, conceptuellement, s’accomplirait du sud vers le nord, il nous a fallu se rendre en Floride pour l’amorcer. C’est ainsi que nous avons d’abord télescopé le printemps, passant de l’hiver à l’été en cinq jours.
Il y avait de la neige jusqu’aux genoux devant notre logis et il faisait -12 C lorsque nous avons quitté Montréal, à la fin du mois de mars. Cinq jours plus tard, à la veille du premier jour d’avril, nous nous installions sur le bord du Golfe du Mexique, au camping du Parc Fort de Soto, à quelques kilomètres au sud de St. Petersburg.

Le jardin fleuri se réveille.
Pendant la nuit, des araignées ont tendu leurs pièges, qui scintillent aux effleurements délicats de la brise, comme autant d’éclairs entre les astilbes. Des libellules zigzaguent au dessus du territoire, avant de piquer dans les talles d’hémérocalles et de lys à la poursuite de points lumineux qui s’esquivent en saccades. Humant les odeurs et les parfums comme des clients distraits, des papillons folâtrent allègrement avant de se poser, pendant que, butinant d’une fleur à l’autre, les abeilles bourdonnent, méthodiques et appliquées à recueillir du pollen. Enfin, les cigales s’installent dans l’orchestre et commencent à s’accorder aux oiseaux, prélude au concert du matin. Une volière de jaseurs des cèdres se relaient, un après l’autre, pour récolter des fruits sur le cerisier qui surplombe le ruisseau.
À distance, on entend les camions qui roulent sur les boulevards qui ceinturent le Jardin botanique : la ville aussi, se réveille.
Le spectacle des villes qui s’animent à l’aube me fascine depuis toujours… surtout les villes où on débarque pour la première fois…
Suis-je venu au monde une deuxième fois à Paris, à moins que ce ne soit à Athènes ?
… Athènes, telle que la chante Mélina Mercouri…
Ma ville,
c’est bon
ne plus te voir
en rêveMa ville,
regarde le soleil se lève…Ma ville
que c’est un joli jour pour naître…
Ce matin-là, je me suis réveillé très tôt.
La lumière du jour, si faible fut-elle, s’était introduite à travers mes pupilles, aussi opaques qu’une dentelle. J’entendais déjà le bruit sourd de la ville qui perçait à travers les fenêtres de l’hôtel. Je me suis levé discrètement, pour ne pas réveiller mes compagnons de voyage. Et je suis sorti sur le trottoir.
J’ai eu l’impression qu’Athènes s’était faite splendide pour m’accueillir : une douce lumière matinale, tamisée ; les ombres encore longues ; un temps frais, calme.
Nous étions arrivés la veille, en fin de soirée, par autobus. Il faisait noir : difficile d’observer, de distinguer quoi que ce soit. La journée avait été longue : plus de quinze heures de route. Nous avions traversé toute la Grèce, du port d’Igoumenitsa, au nord-ouest, face à l’ile de Corfou, tout près de la frontière de l’Albanie, jusqu’à la capitale, Athènes. Rendus à destination, notre priorité avait été de trouver une chambre pour dormir. Que m’importait que la nuit fut courte ; le lendemain ne viendrait jamais assez tôt !
Je m’étais endormi en laissant défiler les images de la journée qui se terminait : le débarquement dans le port, après une traversée orageuse depuis l’Italie sur la Mer Adriatique ; le voyage en autobus, sur une route sinueuse, étroite, qui, serpentant entre la falaise et le ravin, souvent donnait le vertige ; un chauffeur intrépide, aux réflexes nerveux, mais prestes, capable néanmoins de maintenir une conversation intense avec des passagers ; les voyageurs, toujours animés, qui parlaient une langue que je ne connaissais pas, hommes, femmes, enfants, vieillards, il m’apparaissait que tous avaient quelque chose à réclamer, une opinion à exprimer, des conseils à prodiguer ; les paysages, montagneux, dénudés, ravinés, parfois un lac ou un ruisseau au fond d’une gorge escarpée, puis, tout à coup, au loin, la mer, le Golfe de Patras ; les noms des lieux qui sonnaient familiers, Missolonghi, où Byron a rendu l’âme, suivi de Corinthe, puis de Megara, qui nous annonçait, enfin, Athènes.
Athènes la mythique, celle de Périclès, d’Hérodote, de Socrate, de Platon, de Sophocle et de tant d’autres, qui avaient stimuler l’imagination et alimenter mes rêves d’adolescent, pendant les classes d’histoire ancienne…
Je me retrouve enfin à Athènes, debout sur le trottoir, au milieu de la ville, sans savoir vraiment où je suis… dans quelle direction me diriger ? Où est l’Acropole, comment s’y rendre, à quelle distance ? Il faut que je marque mes repères, pour revenir à ma chambre d’hôtel. Mais d’abord, où trouver des cigarettes, et du feu… quand on ne connait pas la langue, ni les marques de commerce ?
Les gens fourmillent dans toutes les directions, rapidement, louvoyant entre eux d’un pas décidé, volontaire ; les autobus passent, la circulation est déjà dense et saccadée ; personne ne flâne sur les bancs de la place publique, de l’autre côté de la rue.
Intuitivement, je pars à l’aventure en me dirigeant vers le sud. J’accoste un fumeur sur le coin d’une rue, une personne qui semble moins pressée que les autres, utilisant un amalgame de gestes et de mots anglais, français, pour demander où acheter des cigarettes ; d’un coup de tête souligné d’un sourire, il dirige mon regard vers un petit établissement à quelques pas de distance, tout en me souhaitant kalimera, bonne journée.
Je poursuis mon chemin, sans réussir à synchroniser mon pas à ceux de cette nuée de butineurs, jusqu’à ce que j’arrive, par hasard, au marché central. Il n’est pas encore sept heures du matin que déjà des ménagères font leur marché… tout le monde est affairé, les bouchers brandissent leurs couteaux, les maraîchers disposent leurs produits sur les étalages, les boulangers servent les clients … Je trouve un coin où on sert le café, un café grec bien entendu, que je commande comme on me l’avait appris la veille, mi-sucré, et que je sirote, du bout des lèvres et de la langue… Let It Be (ainsi soit-il) : comme un buvard, j’absorbe les sensations, chaque odeur, chaque regard… j’habite cette ruche qui m’enrobe de chaleur.
Vendredi le 27, je me suis installé, comme la semaine précédente, sous le même grand chêne, sur le bord du Ruisseau fleuri.
Ce n’est pas tous les jours qu’il nous est donné de se promener au milieu d’un chef d’œuvre. Au Jardin botanique, il y a des jardiniers qui sont de véritables artistes. Composant des agencements harmonieux de formes et de textures végétales, ils sculptent de véritables installations animées, des tableaux en trois dimensions, qui changent selon les heures de la journée et selon les humeurs du temps, selon les semaines, les saisons, tout au long de l’année.
Cette fois, je me suis senti bien piètre alchimiste du verbe en tentant de décrire une partie du chef d’œuvre devant et tout autour de moi. Je me suis heurté au mur de mon ignorance de la botanique. Je connais peu les noms des plantes et des arbres ; le vocabulaire me manque pour décrire les fleurs, les herbes et les feuilles, leurs formes, les nuances de toutes leurs couleurs…
J’avais déjà griffonné quelques esquisses vendredi dernier. Dimanche, je suis revenu auprès des plates-bandes pour y lire les petites plaquettes d’identification des plantes et j’ai pris des notes ; au cours des jours suivants, j’ai poursuivi mes recherches et j’ai consulté mon exemplaire de la Flore laurentienne…
J’ai devant moi un tableau d’ombres et de lumière. Tout est calme, tout juste un souffle pour animer le paysage. Il ne fait pas encore chaud.
À gauche, le gigantesque triangle ombragé d’un cèdre, et à droite, le tronc rectiligne de mon grand chêne encadrent un arrière-plan composé d’un écran vert d’épinettes, d’ormes, de frênes et de pins noirs.
Au sol, à l’avant-plan, de minuscules libellules batifolent parmi parmi les astilbes qui tardent à éclore. Les pivoines commencent à s’étioler pour faire place aux hémérocalles.
Le ruisseau fleuri serpente de droite vers la gauche, invisible, entre les masses translucides des roseaux et les ombrelles de grandes herbes, des campanules, et des crocosmies, qui baignent dans la lumière du matin.
Un sentier gazonné dirige l’œil sous les arches du cerisier au-delà du petit pont jusqu’au tunnel qui perce l’écran végétal des arbres. Là-bas, tout au loin, une boule hallucinante de lumière jaune se détache entre les colonnes des arbres, et aspire le regard vers le jardin alpin.

Chaque année, à la fin du mois de mai, le Club de photo polarisé de l’Outaouais organise une activité photographique pour la saison estivale. Les membres qui le souhaitent inscrivent le sujet d’un thème sur un bout de papier, qu’ils déposent dans un chapeau. Chacun pige ensuite un des bouts de papier, en prend connaissance, accepte ou non le sujet inscrit… La dernière fois que j’ai participé à cette activité, il y a trois ans, j’ai pigé le sujet suivant : stationnements.
À première vue, ce n’est pas très inspirant. Puis…, j’ai allumé… Nous partions, ma conjointe et moi, quelques jours plus tard, pour une longue randonnée à travers l’Amérique. Je me suis dit intérieurement : quel beau défi ! J’ai conservé le petit bout de papier dans mes poches tout au long du voyage : 68 jours, 14 500 km…
Voici le reportage-photos que j’ai présenté au Club de photo, à mon retour, à la fin de l’été.

Automne méditerranéen
plage abandonnée
le grec siffle sur le sable
traces effacées
Mes recherches préparatoires à notre traversée de l’Amérique à l’été 2011, m’avaient laisser comprendre qu’il faudrait plusieurs journées pour faire le tour de la ville d’Omaha. Les contraintes que nous imposait notre itinéraire ne nous permettaient pas d’y rester plus de deux jours. Il fallait donc choisir. La journée s’annonçait ensoleillée et chaude au début de cette deuxième journée : une excellente journée pour aller faire de la photo au jardin botanique.
Le Lauritzen Gardens est un jardin récent. On y célébrait le dixième anniversaire lorsque nous nous y sommes promenés. C’est donc une œuvre inachevée, en devenir.
Il y avait un peu de vent ce jour-là. Difficile de faire de la photographie en plan rapproché à main levée, mais tout de même possible.