Retour à Montréal

Vendredi, 24 juillet 2020

Je retourne à la Grande bibliothèque pour la deuxième fois depuis la déclaration par le gouvernement québécois de l’urgence sanitaire le 14 mars dernier… 132 jours qui ont bousculé nos vies individuelles, et notre vie collective.

J’y retourne un livre que j’avais emprunté trois semaines plus tôt, le lendemain de la réouverture de la Bibliothèque. J’en emprunte un autre, que j’avais réservé quelques jours plus tôt.

Pour la deuxième fois depuis le mois de mars, je prends le métro pour m’y rendre. C’est une expérience étrange. Je suis craintif : l’esprit alerte, l’impression d’aller reconnaître une zone dangereuse, menaçante.

L’impression dans le métro qu’on se jauge les uns les autres. La méfiance est suspendue dans l’air. Je me demande s’il y a des personnes dites « asymptomatiques » parmi les passagers… repérer qui ne porte pas un couvre-visage. Il y a trois semaines, la moitié des passagers n’en portaient pas ; aujourd’hui, heureusement, presque tout le monde en porte un.

Comme il y a quelques mois, à la veille du déclenchement des mesures d’urgence, j’évite de toucher à quoi que ce soit, les rampes des escaliers, les tourniquets d’accès, les barres d’appui dans les wagons…

À l’entrée de la Grande bibliothèque, je dois me laver les mains, je confirme que je ne présente pas de symptôme de COVID-19 et que je n’ai pas voyagé à l’étranger dernièrement, j’informe le préposé que je retourne un livre, que je dois déposer dans un bac à cet effet, et que je veux en recueillir un autre. Je dois confirmé que j’ai réservé un livre. On me dirige vers l’endroit où on fait la queue pour aller chercher le livre que j’ai réservé. L’attente est courte et le service rapide. Puis on sort de la Bibliothèque par une autre sortie que la porte d’entrée. J’apprends en parlant avec un employé qu’il est préférable de venir en début d’après-midi… moins de monde que le matin.


Je me souviens de la dernière fois que j’avais pris le métro avant le grand confinement. C’était justement pour rapporter une dizaine de livres à la bibliothèque. La veille, le 11 mars, j’avais livré la dernière d’une série de trois conférences sur l’identité franco-américaine de Jack Kerouac au Collège Maisonneuve. Déjà, deux semaines plus tôt, dès la fin-février, je commençais à devenir plus vigilant en public, surtout dans le métro : j’appréhendais l’arrivée de la pandémie qui se disséminait progressivement à travers le monde depuis quelques semaines.

Je me souvenais des craintes exprimées par les experts et les autorités sanitaires mondiales à ce sujet depuis depuis un peu plus d’une décennie : nous avions connu des épisodes plus ou moins locaux, Ebola, grippe H1N1, SARS. J’avais lu des reportages sur les dangers que pourrait représenter l’émergence d’un tel événement. Les spécialistes estimaient que c’était une question de temps. Ils étaient convaincus que c’était inévitable, que cela arriverait un jour ou l’autre.

Dès la fin de janvier, les reportages sur ce qui se passait en Chine faisait état d’une menace sérieuse. Puis ce fut d’autres lieux : l’Iran, l’Italie, la côte ouest des États-Unis. Mais c’était toujours ailleurs, loin de chez-nous.
Puis, on a rapporté que le virus se répandait dans des bateaux de croisière. Déjà, dès les mi-février, je craignais qu’on suspende toute activité publique, comme on l’avait fait en Chine et ailleurs en Asie orientale, et ainsi, de ne pas pouvoir livrer ma série de conférences sur Kerouac.

Aujourd’hui, assis dans le métro, je prends conscience que jamais je n’aurais pu m’imaginer comment on vivrait une telle expérience… le confinement ; la suspension de presque toutes les activités sociales — la fermeture des bureaux et des magasins, des écoles, des musées, voire même des lieux de culte ; l’assignation à résidence, le télétravail ; l’état de paranoïa collective ; et surtout, ce que cette expérience allait nous révéler.


Je décide, en sortant de la bibliothèque, de me promener, pour la première fois depuis la mi-mars, dans les rues du centre de Montréal. J’étais curieux : les reportages dans les médias locaux nous informaient que le centre de Montréal était désert… pas de touristes, peu de flâneurs. Je remonte la rue Saint-Denis jusqu’au Carré Saint-Louis… pratiquement personne sur une rue fermée à la circulation automobile, jusqu’à l’intersection de Sherbrooke… peu et presque pas de circulation, au début de l’après-midi, sur la rue Sherbrooke, une des principales artères de la ville.

Rue Sherbrooke, à l’intersection de la rue Saint-Denis, vers 14h00, le 24 juillet 2020

Sur la porte de la Librairie du Square, on affiche que le nombre de clients qui peuvent y vaquer est restreint. Je jette un coup d’œil à travers la fenêtre. Je peux entrer… quelques minutes, le temps de fureter devant l’étagère des revues et de jeter un coup d’œil sur les nouveautés. Je sors avec les derniers numéros de L’Inconvénient et de Argument.

Je traverse le parc du Carré Saint-Louis. Il fait très chaud et l’air est très humide. Le septuagénaire ressent de la fatigue. Normalement, il devrait prendre une sieste. Je décide qu’il est temps de faire une pause, le temps de déguster mon premier espresso en public depuis des mois, avant de reprendre ma flânerie, sur Prince-Arthur vers l’ouest, jusqu’à l’avenue du Parc…

Avenue du Parc, à l’intersection de Prince Arthur, vers 15h00

Je descend vers le sud, jusqu’à la papeterie Nota Bene. J’achète des cartouches d’encre, une bouteille d’encre Herbin (Ambre de Birmanie). Enfin, je me dirige vers la station de métro Place des Arts.

La ville bouge, mais si peu. Pratiquement personne dans l’immense Place des festivals.

La ville vivote, elle végète… elle est morose. On attend la deuxième vague de l’ouragan viral.

La rue Sherbrooke, à l’intersection de Berri/Parc, vers 13h30

L’esprit des arbres

Juillet 2020

En flânant autour de chez-moi, dans la cour derrière mon domicile, dans mon quartier, dans ma ville, je contemple souvent les arbres… parfois je ne ne me contente pas de les regarder, je les touche, les caresse, je leur parle…

Juin 2020
Juin 2020

L’esprit des arbres : https://fernancarriere.com/tag/ecorce/

Études : écorce

Tout près de chez-moi, un majestueux peuplier deltoïde trône au coin de la rue. Hier, soufflant du sud, un vent fort a laqué de pluie des segments de l’écorce.

Entre deux averses, je me suis évadé, quelques instants, du refuge où je me confine dans l’univers de mon imagination, pour aller palper sa robe, en effleurer sa rugosité… lentement.

palper

sa robe rugueuse

La vie est un passage …

journal, 15 février 2010


ce court sillage que nous traçons, chacun de nous, sur la surface de la terre.  Certains d’entre nous laisseront des traces plus tangibles de leur passage dans notre infime repli de l’univers.  Peu d’entre nous laisseront des marques durables.

Contrairement à toutes les autres espèces vivantes, l’humanité est probablement la seule qui puisse s’imaginer autre que ce qu’elle est.  Nous nous sommes inventés des constellations de héros, de chimères, d’anges et de déesses, qui témoignent de cette orgueilleuse aspiration que nous portons en nous, sinon à l’éternité, du moins à l’immortalité.

Les marques indélébiles que la Vie, sous toutes ses formes et à travers toutes les époques, a laissées sur la surface de la terre, devraient pourtant nous porter à plus d’humilité.  Des accidents astronomiques ou géologiques ont bien souvent failli en éliminer l’existence même, à plusieurs occasions depuis son apparition, en apparence miraculeuse, il y a environ trois milliards d’années et quelques secondes de plus.  Il n’est pas dit qu’un sort semblable ne soit pas réservé à l’espèce humaine, tout comme aux dinosaures il y a peu, si peu, quelque 60 millions d’années.

Il faut toutefois le reconnaître : c’est cette prétention à l’immortalité qui nous propulse aujourd’hui jusqu’aux confins de notre système solaire.  Et c’est cette volonté de dépassement qui nous incite à témoigner de notre présence dans l’univers, à dessiner des motifs sur des cavernes, à construire des pyramides, et à lancer des messages comme des cailloux sur la surface de notre galaxie.

C’est cette même prétention qui m’incite à évoquer le sillage que je trace dans l’univers sur les murs virtuels du réseau que l’humanité est en train de se créer depuis un peu plus d’une décennie…

La traversée du Long Island Sound

Les phares du détroit de Long Island entre Orient Point,
à l’extrémité du bras nord-est de Long Island,
jusqu’à New London, Connecticut,
le 4 septembre 2018.

Il fait beau et chaud aujourd’hui.
Embarquez sur le traversier avec nous.
La brise est rafraîchissante …

En attendant d’embarquer sur le traversier à Orient Point sur Long Island, alors que le précédent traversier vient de quitter le quai en direction de New London CT.

Il faut d’abord passer entre le phare de Orient Point, à babord, et Plum Island, à tribord ; un regard attentif nous permet de discerner un autre phare sur Plum Island, abandonné celui-là, …

Le phare de Orient Point
Le phare de Orient Point, entre Long Island et Plum Island

… puis, le phare de Race Rock, sur un rocher qui pointe à l’horizon, au ras de la surface de l’eau, au milieu du détroit de Long Island, tout près de Fishers Island…

Le phare de Race Rock, au milieu du détroit de Long Island
Le phare de Race Rock

environ trois quarts d’heure plus tard, le phare de New London Ledge, lui aussi perché sur un rocher, guide les navigateurs vers New London, à l’entrée de la rivière Connecticut…

Le phare de New London Ledge
Le phare de New London Ledge

enfin, la traversée se termine lorsqu’on passe devant le phare du havre de New London…

Le phare de New London Harbour
Le phare de New London Harbour





Une randonnée dans le temps

La Société horticole de Worcester au Massachusetts a été fondée au milieu du 19e siècle. Ce n’est toutefois en 1986 que la Société crée son jardin botanique.

La vocation d’une société horticole se reflète dans la conception du Tower Hill Botanic Garden. On y a ajouté un souci de conscientisation à la nécessité de préserver l’environnement naturel. On y a aménagé des jardins « écologiques », des espaces où on laisse la nature reprendre ses droits sur une ferme qui avait été cultivée pendant deux siècles jusqu’à ce qu’on l’abandonne dans la première moitié du 20e siècle.

Suivez le randonneur qui se promène à travers ces jardins « naturels » — où on retrouve par ailleurs l’esprit romantique des « folies » des jardins anglais du 19e siècle — jusqu’au belvédère qui lui offre un point de vue splendide sur les Appalaches.

Pause

suspension

du temps


ouvrir grandes les pupilles pour contempler les lacis de lumière qui dansent sur l’humus

écouter les silences qui se faufilent entre les feuilles qui virevoltent dans la brise

sentir la sueur descendre du front, percoler sur les poils

lâcher le temps, l’oublier, le laisser se déposer comme la poussière dans une pièce oubliée, s’encrouter comme le lichen sur du bois effrangé


S’épurer

Respiration

Flux reflux de la marée sur les râpures charriées par des glaciers sur les Appalaches jusque sur le bord de l’océan dans des temps anciens … brassages plus récents des restes d’épaves et d’éclats de coquillages qui s’amalgament sur les plages des côtes de Long Island… souvenirs d’instants perdus dans des temps immédiats au cours des derniers jours de l’été… qui s’effilocheront dans un avenir proche…

Esquisse


Le 2 septembre 2018

Il fait chaud en ce jour de la Fête du travail. Je retourne à la plage du Wildwood State Park, devant le Long Island Sound.

À midi, la plage s’anime.

Je m’installe à une table de picnic sous un parasol sur la terrasse et j’y dépose mon carnet de dessin… un verre de limonade à portée de la main…


En territoire « sioux »

Jour 22, le 20 juin 2011 — Murdo, Dakota du sud

 

Un vieux camion Chevrolet Apache de la fin des années 50, en territoire lakota dans le Old West américain — Murdo, Dakota du Sud, 20 juin 2011.

 

Après avoir quitté la halte routière qui surplombe la rivière Missouri, nous reprenons l’autoroute I 90 vers l’ouest. Des pancartes en bordure de route nous annoncent que nous roulons là où on a tourné des scènes du film Dancing with Wolves ( Danse avec les loups ).

 

Le ciel se couvre, d’un bleu gris profond. Puis des goutes commencent à arroser le parebrise. On cherche un terrain de camping où passer la nuit. Enfin, en fin d’après-midi, un panneau nous invite à sortir de l’autoroute.

Le lendemain matin, le ciel est toujours gris. Je me promène dans le village de Murdo.

Un vieux camion retient mon attention : un Chevrolet Apache, qui a survécu à l’usure du temps pendant plus d’un demi-siècle, décore le paysage. Toute l’histoire de la région est racontée dans cette image. On se trouve en territoire lakota, sioux, comme les nombreuses affiches le soulignent. Ces mêmes affiches témoignent aussi du temps qui a passé : les motels ; les restaurants qui reflètent la culture des cowboys, des ranchers, du western ; on offre des services de communications modernes, l’accès à l’Internet via le wifi… 

 

 

En territoire Lakota

Sur les traces de nos ancêtres « canadiens »…

Jour 21, le 19 juin 2011 — Une visite au Musée Atka-Lakota de Chamberlain, Dakota du sud

Le dimanche, 19 juin 2011

Il faisait très beau le matin, le lendemain de notre traversée du sud au nord du Nebraska.

Nous prenons notre temps pour quitter le camping. Le musée que nous allons visiter n’ouvre qu’à dix heures. Dimanche matin, la petite ville de Chamberlain, située à l’est de la rivière Missouri au Dakota du sud, est toujours endormie lorsque nous la traversons.

Nous sommes les premiers à entrer dans le musée Atka-Lakota de la culture des Lakotas, qu’on appelle communément les Sioux. On nous demande de signer nos noms dans le livre d’accueil des visiteurs et d’indiquer d’où nous venons.

Constatant que nous venons de Montréal, la dame qui nous accueille nous demande si nous sommes Canadiens et si la langue que nous parlons entre nous, ma conjointe et moi-même, est le français ; elle est curieuse, est-ce notre langue maternelle ? Elle enchaîne en nous disant : « Vous savez, vos ancêtres les Canadiens ( d’origine française ) ont laissé de très bons souvenirs sur nos terres. Ils sont venus chez-nous pour commercer avec nous et non pas pour saisir notre territoire, comme les Américains l’ont fait. »

C’est sur cette marque touchante de bienvenue que je me dirige, quelques minutes plus tard, vers la première des deux sections du musée. On y présente comment les Lakotas perçoivent le monde ; on évoque leurs récits de sa création, et leurs conceptions de la vie et de la mort ; on décrit leurs relations avec le territoire, ainsi que les esprits et les animaux qui l’habitent. On y explique comment ils organisaient leurs communautés. On y exhibe des objets qui illustrent comment ils chassaient, surtout le bison, et comment ils s’en servaient pour se nourrir, se vêtir, s’abriter, avant l’arrivée des Européens. Cette section du musée baigne dans la lumière ; tout y est clair et serein.

Le passage dans l’autre section est brusque, voire brutal. Tout y devient sombre. Le monde si harmonieux qu’on quitte se transforme en enfer : la violence de l’invasion américaine ; les guerres et les traités que les Américains n’ont pas respectés ; les batailles et les massacres ; la dépossession, l’acculturation, les mesures ethnocidaires. Et aussi, en contrepartie, on raconte les faits d’arme des héros de la résistance — Red Cloud, Sitting Bull, Crazy Horse — et on témoigne de la renaissance de leur culture.

Ce musée un des rares musées qui présente l’histoire, les traditions et la culture des peuples autochtones selon leur point de vue, sans ambages, sans chercher à le grimer, l’estomper, pour en atténuer l’intensité de l’inconfort qu’il peut provoquer.

À la boutique, tout en admirant des œuvres d’artisans, j’en profite pour me renseigner davantage sur le présent : on me conseille sur l’achat de livres, tant de fiction que d’essais, ainsi que sur des enregistrements musicaux sur disque compact — Dorothy M. Johnson, Buffalo Woman ; Sherman Alexie, Reservation Blues ; Wallela ; Robbie Robertson, parmi d’autres.

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La petite ville de Chamberlain, au Dakota du sud, sur la rive gauche de la rivière Missouri — vue de la halte routière en bordure de l’autoroute Interstate 90

En sortant du musée, nous constatons que le ciel s’était couvert de nuages. La pluie était dans l’air.

Nous nous rendons à l’halte routière en bordure de l’autoroute, pour y diner. On y trouve un centre d’interprétation, qui commémore un épisode marquant de l’histoire de la région. Surplombant la Missouri qui coule au pied de l’escarpement qui domine la plaine au-delà, on y souligne le passage, deux siècles plus tôt, de l’expédition de Lewis et Clarke.

Dans le cade de mes recherches avant de prendre la route vers l’ouest, j’avais lu America, le livre de l’historien Denis Vaugeois qui traitait de cette expédition. Vaugeois avait souligné que cette expédition avait remonté la rivière Missouri sur une distance d’environ mille kilomètres sans rencontrer un seul autochtone. À l’inverse, l’expédition avait été surveillée par les autochtones tout au long de cette route. Lewis et Clarke avaient été guidés par des coureurs de bois canadiens, qui connaissaient très bien ce pays. Pourtant, le centre d’interprétation historique occultait cet aspect du récit de cette expédition.
Au début de l’après-midi, nous retournons sur l’autoroute transcontinentale, la Interstate 90 ; nous traversons la Missouri et nous pénétrons en territoire Lakota.

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C’est cette expérience de notre visite au centre culturel Atka Lakota qui a ravivé mon intérêt pour l’histoire de nos ancêtres, l’épopée des Français et de leurs descendants, les premiers Canadiens, qui ont exploré tout ce territoire et qui l’ont apprivoisé au contact des peuples qui l’habitaient avant leur arrivée.

Nos ancêtres canadiens ont laissé leurs traces partout en Amérique du nord. Ces traces y sont toujours présentes, si ce n’est qu’en lisant les signatures sur les œuvres d’artistes autochtones contemporains, ou encore les patronymes sur les plaques qui témoignent des victimes d’accidents sur le bord de certaines routes locales dans les réserves qui parsèment l’état du Dakota du sud – Amiotte, Cournoyer, Decoteau, Mousseau, Peltier, Roubedaux… Les noms de villes, de rivières, de lacs, parsèment tout l’ouest américain, de Détroit jusqu’à Seattle.

Enfin, cette expérience m’a surtout révélé d’une façon plus concrète, la résilience des communautés amérindiennes, qui persistent à cultiver et affirmer leur différence au monde, malgré l’oppression qui les écrase encore aujourd’hui. Ma visite des galeries d’art autochtone aux musées de Détroit, le Detroit Institute of the Arts, et celui de Omaha, le Joslyn, au cours des jours précédents, m’avaient servi d’introduction aux culture autochtones des grandes Plaines de l’Ouest américain. Mais ces musées présentent une version externe des cultures autochtones nord-américaines. La visite de ce musée nous plonge dans un univers beaucoup plus authentique et complet.

La mesure d’une vie…

Mardi, 27 mars 2018

Le téléphone sonne tôt ce matin, peu après le petit déjeuner.

La voix de Thérèse est grave. Le message, court, ne me surprend pas. Il n’y a pas grand chose à dire. Il y aura plus de renseignements dans les jours qui viennent.

Robert Dion est mort.

J’ai le souffle coupé. Je suis incapable de parler.

J’écoute Satie, et d’autres musiques semblables, pendant des heures, pour me conforter, m’apaiser l’âme… amorcer mon deuil.

Je le connaissais peu. Depuis peu de temps… cinq ans max. Ce n’était pas un proche. Je le croisais à l’occasion des activités du club de photo que nous fréquentions tous les deux. Nous avions siégé sur le même Conseil d’administration pendant deux ans. Nous suivions souvent les mêmes cours, de philosophie et de politique, dans le cadre du programme d’Éducation 3e âge (ÉTA) du Collège Maisonneuve. Nous participions aux séances du groupe de philosophie des membres de l’ÉTA.

Depuis un an, je suis devenu un peu plus « intime » avec lui. Il me confiait, avec une grande retenue, ce qu’il était en train de vivre. Il me décrivait, d’une façon méthodique et très détaillée, les traitements qu’il était en train de subir, afin de lutter contre le cancer, un cancer de la prostate.

Graduellement, on le voyait moins souvent, au club de photo, aux cours d’ÉTA, aux séances mensuelles du groupe de philo.

C’est par hasard que nous nous sommes rencontrés il y a quelques mois, sur le traversier qui voguait vers les Iles-de-la-Madeleine. C’était, pour lui, un voyage improvisé… une décision d’une dernière minute, prise sur un coup de tête. Nous avions jasé de choses et d’autres, pendant quelques minutes, avant de débarquer. Puis, nous sommes allés chacun de notre côté, à explorer les Iles.

Le phare de l’Étang du Nord, aux Iles-de-la-Madeleine

Quelques jours plus tard, nous nous sommes retrouvés à nouveau, au pied du phare de l’Étang du Nord. Il devait repartir plus tôt que nous, pour retourner à Montréal — un rendez-vous médical, un suivi aux traitements qu’il subissait. Je le sentais inquiet… ce qui m’a surpris, puisque je croyais qu’il était en voie de rémission. Néanmoins, j’ai ressenti que ce voyage aux Iles serait son dernier voyage.

Je l’ai revu, une dernière fois, quelques semaines plus tard, au cours d’une réunion régulière du Club de photo. Je me suis informé de son retour des Îles, de son état. La description très minutieuse et complète de sa consultation médicale m’avait laissé soucieux. J’appréhendais, sans oser en être convaincu, que c’était le début de la fin. J’avais pressenti qu’il se savait condamné, sans pour autant avoir abandonné tout espoir, en s’accrochant à la moindre lueur d’espoir.

Puis, il y a quelques semaines, j’ai appris qu’il avait été hospitalisé au cours de la période des Fêtes de Noël et du Jour de l’an. J’ai communiqué avec lui par courriel. La teneur de sa réponse a confirmé mes intuitions : ses jours étaient comptés. Une conversation avec un de ses amis m’a révélé qu’on ne lui donnait plus que six mois à vivre. La mort est arrivée plus tôt.

Son décès me rappelle, me souligne encore plus qu’auparavant, alors que je franchis l’étape de mes 70 ans, combien nous sommes tous vulnérables… notre sort est inéluctable. Bien que je puisse espérer vivre encore une décennie, un quart de siècle si je suis chanceux, et peut-être quelques poussières de temps supplémentaire, son décès m’avise que je ne peux rien prendre pour acquis.


Lundi, le 9 avril 2018

Mesurer tout le cheminement d’une vie humaine, qui aurait pu, qui aurait dû, si le sort avait été plus favorable, être plus longue. C’est jeune aujourd’hui, mourir à 68 ans, dans notre société.

Je suis allé me consoler du départ de Robert hier, en compagnie de sa famille, ses amis, ses anciens collègues de travail, les membres des groupes qu’il fréquentait, au cours d’une cérémonie de deuil, une cérémonie très simple, au salon funéraire près de chez-moi.

Au moment d’arriver au salon, j’aperçois au loin, deux membres du Club de photo dont Robert était lui aussi un membre. À l’intérieur, je me retrouve dans un rassemblement important, où je ne reconnais personne. Je m’installe devant un écran où on projette des images qui résument en quelques minutes, 68 ans de vie : des photos d’enfance, sa naissance, l’école primaire, la première communion, l’école secondaire, l’adolescence, la vie quotidienne de la famille qu’il fonde avec Manon, sa compagne de toute une vie, ses filles, ses réunions de famille, d’amis, ses voyages, la pêche… Puis, je passe dans l’autre salle, où on projette sur un autre écran, d’autres photos, des photos « de sa caméra », plus personnelles… des paysages, des études de fleurs, de nature, de voyages. Enfin, un groupe de membres du programme d’Éducation 3e âge du Collège Maisonneuve arrive… un de mes points d’ancrage depuis que je suis arrivé à Montréal il y a six ans, là où je l’ai connu, au cours des dernières années de sa vie.

La cérémonie commence… des témoignages d’anciens collègues de travail, d’un des pilliers d’ÉTA Maisonneuve, des amis intimes, ses filles, un de ses frères, sa conjointe qui, en conclusion, nous invite à chanter Cohen, Dance Me to the End of Love… Ces témoignages me révèlent qu’en très peu de temps, j’ai appris à bien connaître cet homme, mieux que je ne le croyais — ses qualités autant que ses travers, même si je n’avais pas cheminé dans les mêmes sentiers que lui, sur l’ile de Montréal pendant plus d’un demi-siècle de vie adulte… son engagement professionnel comme animateur communautaire, son engagement syndical… ses passions pour la photo, la pêche, la cuisine, le vin…

… alors que ces témoignages se suivaient les uns aux autres, j’aperçois, entre les portes de la salle où nous nous trouvons, un cortège funéraire qui traverse le corridor, dirigé par un prêtre catholique vêtu de ses vêtements de cérémonie… le passé du Québec passe et croise le présent…

La jeune génération, celle de nos filles et fils qui engendrent la nouvelle génération qui assurera la suite de notre monde, est en train d’inventer avec nous, de nouveaux rites de passage et de nouvelles formes de festivité, de célébrations de toutes les dimensions de nos vies, individuelles et collectives : naissance, l’école, l’accouplement, le travail, la communauté, la mort.

Au cours de cette période qui commence à la mi-temps du siècle dernier, nous avons conservé Noël, le Nouvel an, Pâque, tout en décapant leur vernis religieux et nous avons cessé de parader dans les rues à la Fête-Dieu en mai. Nous avons converti la parade de la Saint-Jean en fête nationale, et nous y avons invité tous les membres de la société québécoise à y participer. L’accueil des nouveaux-nés se limite à la famille immédiate et aux amis les plus proches, en l’absence de l’institution religieuse ; voire, qu’avec le retour progressif des sages-femmes, on réduit de plus en plus la présence impériale de l’institution médicale à la naissance. On institue d’autres fêtes, l’Holloween, par exemple, et on multiplie les diverses formes de festivités communautaires, les festivals, les événements sportifs…

La question d’une des filles de Robert nous saisit tous, nous bouleverse : « Dis-moi papa, comment je m’habille pour te voir mourir ? » Robert a choisit le jour de sa mort, a planifié son adieu ultime. La loi nous permet aujourd’hui, depuis quelques années l’assistance médicale à mourir. C’est un élément du caractère unique de notre société en Amérique du nord. L’adoption de cette loi s’est faite sans déchirer le tissu de la société québécoise. C’était dans l’air du temps. Nous sommes en train d’inventer une nouvelle forme sociale d’apprivoisement de la mort. Pourquoi s’acharner à prolonger la vie inutilement, contre-nature ? Néanmoins, ce n’est pas une démarche facile. Robert avouait lui-même, dans un de ses derniers messages, que ce n’était pas facile de vivre stoïquement cette étape de la vie.

Beaucoup de leçons à tirer de cet événement… Aujourd’hui, sauf pour un accident, une maladie, une surprise, je compte bien vivre de nombreuses années. Mon vieil oncle, un des frêres de mon père, est décédé à l’âge respectable de 95 ans il y a trois ans. Mes tantes, les soeurs de mon père, sont toujours vivantes et s’acheminent vers un centenaire de vie. Mais je ne peux prendre pour acquis cet espoir d’une longue vie heureuse. Nous devons tous nous confronter à la mort ; c’est une démarche qui nous engage sur tous les plans, tant intellectuel et rationnel, qu’émotif, et social. C’est toute la personne qui doit la regarder en face.


Je me souviens, il n’y a que trois ans, nous étions trois couples assis autour d’une même table, au repas annuel des Fêtes de Noël et du Jour de l’an de l’ÉTA-Maisonneuve. Depuis, Jacques d’abord, puis Robert, nous ont quittés.

À cette occasion, Robert et Manon avaient parlé de leur projet de voyage : former une caravane de voyageurs, chacun dans leur véhicule récréatif, pour cheminer au Mexique. Ils essayaient de nous convaincre d’en faire partie. C’est un projet qui a été d’abord mis en suspend, lorsque le cancer s’est manifesté. Il y a un an, Robert reprenait confiance, envisageait même l’avenir avec confiance. Quelques mois plus tard, le sort en a voulu autrement. Lorsque je l’ai rencontré sur le traversier des Iles, j’avais perçu que la maladie l’avait beaucoup ébranlé. Il conservait l’espoir, mais sans pour autant se faire d’illusion. Ce fut, comme je l’avais pressenti, son dernier voyage.

La mort, c’est l’affaire des vivants. Robert a témoigné que c’est possible de l’accueillir sereinement.

Retour des Îles – 1

Le 10 septembre 2017

La traversée de Cap-aux-Meules à Souris IPE

 

En attendant qu’on largue les amarres…

 

 

Derniers regards sur les Îles : Havre-aux-Maisons, Pointe-Basse

 

 

Derniers regards : Cap-aux-Meules, Gros-Cap

 

 

Passer le temps en contemplant la mer dans le café du Traversier…