Il y a un demi-siècle aujourd’hui…

La tempête du siècle, le 4 mars 1971

Les vieux ( c’est à dire, les plus de soixante ans ) se souviendront d’une tempête qui nous a tous marqués dans notre coin de l’univers. Sur une période de trois jours, cette tempête avait versé plus d’une quarantaine de centimètres de neige sur le nord-est du continent, du sud du Québec jusque dans les provinces de l’Atlantique et les États de la Nouvelle-Angleterre. Des rafales de vents violents atteignant par endroit jusqu’à une centaine de km/h avaient, par endroit, soufflé cette neige jusqu’au deuxième étage de plusieurs maisons. Nous avions tous été pris par surprise. Plusieurs employés ont dû dormir sur leurs lieux de travail et des écoliers ont passé la nuit dans les salles de classe ou les gymnases.
— Consulter les liens ci-bas pour plus de renseignements et images de cette tempête :

À cette époque, je partageais, avec des amis, un appartement au deuxième étage d’une maison, sur la rue Besserer, dans le quartier de la Côte de sable, à Ottawa. Nous avions assez de provisions sur les étagères et dans le réfrigérateur pour durer quelques jours. Entre les bulletins de nouvelles à la radio que nous captions de temps à autre pour nous tenir au courant de l’actualité, nous avons écouté et réécouté notre collection de vinyles tout en lisant ou en jasant de choses et d’autres, jour et nuit, au chaud, dans un nuage d’odeurs variées, de cuisine, de thé et de café, d’alcool et de cigarettes et autres fumées…

À la fin de la tempête, tôt le matin, j’étais sorti pour contempler l’état des lieux : tout était d’une blancheur éblouissante.
On commençait à dégager les principales artères urbaines. J’avais réussi à exécuter péniblement quelques pas à travers les amoncellements de neige sur la rue vers la première intersection, assez pour me convaincre que j’avais pris la mesure de tout ce que j’avais à comprendre.
À l’intersection de l’artère principale, j’ai bifurqué à droite, allongé quelques pas supplémentaires, jusqu’au petit restaurant, une pièce, sans prétention, deux tables, quelques tabourets ; trois femmes d’un certain âge, se partagent l’espace de la cuisine derrière le comptoir. Elles y attendaient leur clientèle habituelle.
J’ai pris le temps de savourer un déjeuner, au comptoir : deux œufs, des rôties, un café…
Voici ce que j’ai griffonné de retour chez moi :


l'après-tempête façonne tout un parc,
sous une pleine-lune

sur une côte de sable


au lever du jour,
trois vieilles enneigées y dissipent les temps

on y entre : trois tantes y ont le temps
on y parle : on y devise du passage de la tempête

et pendant qu'on y placote le quotidien
avec l'âge des temps, deux œufs et un café

la gentillesse ordinaire du long temps des âges


Côte de sable, Ottawa, Hiver 1973

Février

Une récapitulation photographique

Samedi, 6 février : sortie dans le Parc Maisonneuve

Éléonore s’élance dans la côte…

Lundi, 15 février : promenade, aller-retour de la boulangerie, en passant à travers le parc Louis-Riel

Souvenirs de l’été dernier, rêve à l’été à venir

… une quinzaine de minutes plus tard, revenant de la boulangerie : un autre regard en traversant le parc…

Parure hivernale, dénuée, sous un ciel qui diffuse une lumière diaphane

Dimanche, 21 février : une matinée splendide

L’heure de cueillir ces fruits frais…

Jeudi, 25 février : sous un ciel éclatant, de retour pour la collation du matin

Vendredi, 26 février : une longue promenade dans le Parc Lafontaine…

Les demi-civilisés, 1934

Quelques glanures en lisant Les demi-civilisés,
par Jean-Charles Harvey

Inconsciemment, la comparaison se faisait en moi, entre l’élégance et le raffinement des citadins, et la simple rusticité des gens de chez nous. J’estimais ceux-ci, je m’étonnais des autres. Je sentais vaguement qu’il y avait, chez nos campagnards, plus de solidité, de bonté, de jugement et d’intégrité ; mais les cheveux bouclés, les lèvres peintes, les cils taillés, les doigts fins et les ongles polis de Marthe m’avaient séduit. Déjà, le sens de l’art se faisait jour en moi aux dépens du cœur et de la conscience. (p. 28, Éditions Typo, 2016)

Me voici parmi les descendants de ce peuple que je trouve terriblement domestiqué. Une fois la conquête faite par les Anglais et les sauvages exterminés par les vices de l’Europe, nos blancs, vaincus, ignorants et rudes, nullement préparés au repos et à la discipline, n’eurent rien à faire qu’à se grouper en petits clans bourgeois, cancaniers, pour organiser la vie commune. On eût dit des fauves domptés, parqués en des jardins zoologiques, bien logés, bien nourris, pour devenir l’objet de curiosité des autres nations. (p.43)

Je lui confiai rapidement mon désir de me livrer au professorat, à l’université.
— Je veux bien vous appuyer, dit-il. Si jamais vous entrez là, ne soyez pas trop frondeur, pas trop indépendant. Tout ce qui peut ressembler à l’indépendance de caractère, à l’émancipation de certains principes, est banni de l’université, gardienne de la tradition… et de la vérité. (p. 52)

Poussé par la pitié et la curiosité, je poursuivis ma route et arrivai devant un magasin très bas, très long et très étroit — touchant symbole! — d’où sortaient une foule de personnes chétives, qui emportaient avec elles des fioles coloriées et scellées de timbres officiels.

Je hélai un passant et lui demandai ce que signifiait cette sinistre procession.

— Ce n’est pas une procession, répondit-il, mais le pèlerinage quotidien de la population aux sources de la pensée humaine. L’immeuble que voici appartient à un monopole qui jouit du privilège exclusif de vendre en bouteilles l’esprit pur. Une loi renforcée par des sanctions sévères prohibe absolument l’usage de produits intellectuels autres que ceux-là.

… Aussitôt qu’une intoxication par l’idée ou par l’influence de génie se manifeste quelque part, nos espions nous renseignent et nous administrons aux coupables un astringent qui guérit le cerveau de tout danger de création. (p. 57-58)


En 1966, soit trois décennies après la publication original de Les demi-civilisés, voici ce que l’auteur relatait dans l’introduction de la première réédition de son roman.

Ce roman, paru en mars 1934, s’efforçait de peindre certaines milieux petits-bourgeois de Québec et autres lieux.

Vers la fin d’avril, son Éminence le cardinal Villeneuve, archevêque, interdisait Les demi-civilisés. Son décret… défendait aux fidèles, sous peine de péché mortel, de lire ce livre, de le garder, prêter, acheter, vendre, imprimer ou diffuser de quelque façon. … C’était le temps où l’Église, encore plus que de nos jours, jouissait d’une autorité et d’un prestige incontestés aussi bien auprès du pouvoir civil que dans la masse des croyants.


1948 — Publication du manifeste du Refus global, qui irrite les autorités ecclésiales et politiques canadiennes-françaises.
1967 — Publication des Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières. Cette fois, c’est le gouvernement canadien qui tente de censurer le livre.

La censure a une longue histoire, dans le monde entier.

Aujourd’hui, elle prend de nouvelles formes, tout aussi menaçantes à l’égard de notre liberté de penser et d’expression. Tant au sein des institutions académiques que dans les réseaux sociaux, on masque, on efface, on « annule »… ceux qui s’investissent comme gardiens de ce qui est convenu d’exprimer et de diffuser, écartent ceux qui les dérangent, les importunent, les contestent.

Une randonnée au temps de la pandémie

Une seconde dans le métro

Je retourne, encore une fois, à la Grande bibliothèque, pour recueillir un livre que j’y avais réservé.

le temps passe… rapidement, ou longuement, selon l’humeur…
les portes s’ouvrent et se ferment…

Rendu sur place, rien d’autre à faire que de recueillir mon livre… Le centre-ville est pratiquement désert ; les cafés et les restaurants sont fermés, le ciel est gris. Néanmoins, je flâne un peu, autour de la bibliothèque, tout en saisissant des instants évanescents de ma ville évanescente.

Rue Saint-Denis à l’intersection de Maisonneuve
La statue de Dany Laferrière, avec la Grande bibliothèque en arrière-plan
Retour dans le métro…
Attente dans la station Berri-UQAM

Chronique de la pandémie

Les deux premiers mois

Dire qu’il y a cinq mois depuis qu’on a déclaré l’état d’urgence sanitaire. Dire qu’à l’origine, ce n’était que pour dix jours, deux semaines au maximum. Personne n’aurait pu imaginer que nous allions être confinés aussi complètement, ni que cela allait durer aussi longtemps. Depuis quelques semaines, on déconfine certes, mais progressivement, étape par étape, prudemment… La Grande bibliothèque n’accueille toujours que 250 personnes à la fois, et on n’a toujours pas accès aux tables de travail, ni aux fauteuils de lecture. On relâche et voici que le monstre s’exprime à nouveau. On ressert les contraintes, par exemple, on exige le port d’un masque dans tous les espaces communs fermés.

Comme j’en ai témoigné il y a quelques semaines, j’appréhendais depuis longtemps l’éclosion de cette pandémie. Les spécialistes en la matière nous avertissaient régulièrement qu’il fallait s’y préparer. Ils étaient convaincus que c’était inévitable dans notre monde interconnecté, que ce n’était pas si, mais plutôt quand nous serions envahis par un être malin, mortifère, de surcroit sournois, invisible — un des cavaliers de l’Apocalypse, celui de l’épidémie. Nous avions connu des épisodes semblables au cours des décennies précédentes — H1N1, SARS, Ébola… Il semble même, si on fouille le moindrement nos mémoires collectives, qu’on n’a rien appris de ces épisodes — lisez l’article suivant dans Le Devoir du 6 octobre 2009. Il faut bien s’en rendre compte, qu’en cette ère numérique, on a tendance à vivre dans le présent, comme si le passé n’avait rien à nous apprendre.

Deux jours avant le déclenchement de l’état d’urgence, j’étais heureux d’avoir pu livrer la dernière de mes trois conférences sur Kerouac à l’Éducation 3e âge du Collège Maisonneuve. Depuis quelques semaines, je suivais attentivement l’évolution de l’épidémie à travers le monde. Une semaine plus tard, on fermait toutes les portes, les unes après les autres, les écoles, les lieux publics, voire même les lieux de culte, les commerces. Puis, on a fermé les frontières, on a suspendu les vols d’avion. Finalement, on a annoncé que les écoles étaient fermées pour des semaines. Chaque jour, une nouvelle tuile nous tombait sur la tête. C’est là qu’on a constaté que notre monde était en train de se défaire.

19 mars 2010

Je marche machinalement sur le trottoir au cours de cette matinée froide et humide en cette dernière journée de l’hiver. Un vol d’oies blanches passe en jacassant et me distrait de ma rêvasserie covidienne. Je tourne la tête vers le sud et je les cherche entre les branches noires qui se silhouettent sur un ciel gris, brumeux ; on ne les voit pas, mais elles annoncent le printemps. Quelle sorte de printemps aurons-nous cette année ?

Il y a une semaine, on a fortement invité les personnes de plus de 70 ans à s’abstenir, autant que possible, de sortir de chez eux. Les vieux comme moi ne sont pas assignés à résidence, mais c’est tout comme : il nous faut réduire au minimum nos sorties à l’extérieur, pour aller au dépanneur du quartier afin d’acheter du pain, du lait, des œufs…

Aujourd’hui, je décrète que j’ai un prétexte valable : je dois aller retirer de l’argent comptant au guichet automatique de ma caisse populaire et aller chercher des timbres au comptoir postal de la pharmacie. Au retour, je passe au dépanneur ; j’y suis témoin d’une discussion vive entre une femme et un homme, les deux de mon âge, elle soutenant qu’il faudrait soutenir l’économie, maintenir le commerce, l’autre répliquant qu’il faut accorder une priorité à la santé de la population : une discussion qui tourne en rond en réalité puisque il est difficile de concilier ces deux fins : l’économie s’appuie sur une population active en santé alors que le bien-être de la population entière pourrait être menacé par l’invasion du monstre invisible.

Il est un peu tôt pour cette autre migration, celle de ceux qui passent l’hiver au sud, en Floride, au Texas ou en Arizona. Plusieurs de ces migrants saisonniers, les « snow birds » se hâtent à revenir au pays, soit par avion, soit sur la route. Quelques uns ne savent pas encore qu’ils ramènent l’ennemi auquel on a déclaré la guerre. Étrange cette idée de déclarer la guerre à un ennemi inconscient de l’être, invisible, sans arme, qui ne discrimine pas parmi ses victimes, auxquels il est d’ailleurs complètement indifférent.

Des commentateurs disent que ce virus se déplace sans tenir compte des frontières. En réalité, le virus ne sait pas qu’il traverse une frontière. Ce sont des humains qui transportent des passagers clandestins. Des humains qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent se mettre en quarantaine pour éviter de répandre l’ennemi mortifère. On annonce qu’une première victime de cet ennemi, une octogénaire est morte hier, dans une résidence pour aînés de Lanaudière, en banlieue de Montréal. Une dame qui n’avait pas séjourné à l’étranger.

Fin mars, début avril

On commence tout juste à prendre conscience de la profondeur de cette catastrophe mondiale. Très rapidement, nous devons nous ajuster à un nouveau régime social… tous les jours, nous sommes des millions, au début de l’après-midi, à suivre les points de presse de l’équipe du premier ministre du Québec… Nous nous rassemblons, comme à une messe d’antan, à suivre l’évolution de la pandémie, pour apprendre à se comporter dans cette lutte contre une invasion perfide, sournoise… à se conformer, à nous soumettre à une nouvelle façon d’être en communauté…

On a progressivement multiplié les barrières et les frontières ; le confinement est pratiquement devenu individuel. Le pays est sectionné, balkanisé… provinces, des régions, des villes et peut-être même des quartiers entre eux. La raison le justifie. Mais ce n’est pas intuitif ; l’humain est un animal social.

Je m’échappe de chez-moi uniquement pour aller chez le boulanger, la charcuterie, le dépanneur. Cela me donne une excuse pour marcher dans le quartier. Depuis quelques semaines déjà que la circulation automobile a été réduite à l’essentiel et que les avions ne volent plus pour aller atterrir à Dorval vers l’ouest, à l’autre bout de l’ile, nous sommes nombreux à constater que la qualité de l’air s’améliore. Cela devient agréable de marcher dehors. Les narines travaillent plus facilement, les poumons se sentent bien.

Je ne souffre toujours pas du confinement au cours de ces premières semaines. Il est vrai que, sur une base personnelle, je m’étais confiné depuis des mois à préparer la série de conférences sur Kerouac que j’ai livrées juste avant d’être assigné à résidence par une force extérieure. 

Certes, c’était un confinement volontaire. Je pouvais me déplacer à ma guise où que je le voulais, pour quelque raison que ce soit. De toutes façons, j’ai tant de projets en cours, si ce n’est que de faire le ménage dans mes affaires personnelles. Néanmoins, en arrière-plan, je ressens le poids de la tension mondiale occasionnée par cette catastrophe, un poids d’une lourdeur étouffante. On se sent médusé, parfois paralysé : est-ce qu’on nous pratique à la discipline d’un confinement ? Pas vraiment, il est évident que nos gouvernements sont désemparés, qu’ils réagissent sans trop avoir eu le temps de jauger leurs décisions.

Mi-avril

Tant de confusion. On se sent barouettés sur un chemin chaotique, sans boussole, sans savoir où il nous mène. Nous avons perdu, collectivement, nos repères, nos balises. Qu’est-ce qui prime : la liberté de l’individu, ou l’harmonie collective ? L’argent, ou la santé ? La mobilité sans contrainte, le droit de se déplacer où on veut, sans restriction ? Porter un masque ou non ? Tant de sujets de discussions en groupe… sans endroit où s’y adonner.

Dès le début, on nous a assommés d’informations incomplètes, contradictoires, propices à favoriser l’expression de préjugés, marqués de suffisance et d’arrogance à bien d’égards dans les jugements, les analyses, les commentaires, tant chez les spécialistes, les chroniqueurs que les participants dans les réseaux sociaux.

Très rapidement, nous avons été submergés, accablés, non pas d’information, mais aussi d’hypothèses souvent présentées comme étant des informations, des « faits ». On peine à distinguer entre les « nouvelles » et les analyses, ainsi que les opinions qui se métamorphosent en certitudes. Pourtant, on ne fait que commencer à connaître la véritable nature de ce nouveau virus, comment il agit, comment il se propage, comment y réagir. Qui croire ? Il y a une crise de crédibilité. On se méfie : trop de contradictions entre les experts, les autorités politiques et les analystes.

Ce qui me frappe de plus en plus, c’est à quel point cette épidémie devient révélatrice : elle agit comme un miroir. Surtout que notre culture, notre mode de vie, tout entier axé sur le travail, la consommation, l’avoir plutôt que l’être, nous laisse ébahi face à la situation : nous ne parvenons pas à nous adapter, contrairement aux populations orientales — Chine, Corée, Japon, Vietnam…

Cette fois, nous n’y échappons pas. Quoiqu’on fasse, la réalité s’impose. Ce n’est pas un miroir qu’on contemple ; nous nous trouvons dans une pièce murée entièrement de miroirs, sur toutes ses surfaces. On a beau se retourner, se pencher, lever la tête, il ne reste qu’à fermer les yeux, se boucher les narines, les oreilles, tout nous ramène à l’attention. Un véritable kaléidoscope de sensations… La peur s’installe… omniprésence médiatique de la menace de mort. Il nous semble qu’on cultive une ambiance de paranoïa.

Cette méfiance s’étend jusque dans les espaces publics, les trottoirs, les rues. Il devient difficile d’endurer cette distanciation sociale, de partager même en maintenant une distanciation, un sentiment d’empathie, un sourire de complicité, en se croisant sur la rue, au cours de nos marches de santé. On demeure dans un même bateau, même en étant distant les uns des autres. Quelles habitudes sommes-nous en train d’adopter ?

Les contraintes qu’on nous imposent, auxquelles nous nous soumettons plus ou moins de plein gré, deviennent de plus en plus lourdes à endurer. Les gouvernements semblent le comprendre. On nous annonce des plans de déconfinement progressif, à venir dans un avenir plus ou moins proche. Les vieux particulièrement, deviennent de plus en plus impatients, comme en témoigne Josée Blanchette dans Le Devoir du 24 avril.

Les gouvernements doivent composer avec une réalité qu’ils ne contrôlent pas en réalité. Pourtant, il y a eu des précédents, dans un temps qui est assez récent — lisez l’article suivant, dans Le Devoir du 6 octobre 2009. Ils ont étudié les menaces dans le passé. Il semble qu’ils n’ont pas tenu compte des recommandations de ces études. Nous devons subir les conséquences des prises de décisions politiques passées. Nous héritons des effets de la mise en œuvre d’expériences basées sur des idéologies qui nous ont menés à une catastrophe. Nous avons tous une responsabilité dans cette évolution.

Au début de l’année en cours, je m’étais inscrit à la série de conférences que notre confrère de l’Éducation troisième âge, Jacques Sénécal, devait livrer en avril-mai. Je m’ennuie de plus en plus de ces activités qui nous stimulent, qui nous offrent aussi une occasion de nous rencontrer les uns les autres, de socialiser. Je tape ces mots sur mon clavier, et mon esprit s’échappe, dans un passé pas si lointain, il y a deux ans, lorsque Jacques nous avait livré une série de conférences sur les comparaisons entre les sagesses occidentales et orientales : les différences entre ces points de vue sur l’univers, notre place dans cet univers, nos relations les uns aux autres en société. Je lis l’article suivant du journaliste de réputation internationale, Pepe Escobar, sur la victoire de Confucius face au défi du Covid-19.

Il n’y a plus de conférences, de cours de philosophie à l’Éducation troisième âge, plus de visites aux musées, plus de visites à la bibliothèque, au cinéma, même pas au Jardin botanique… C’est devenu dimanche matin, à longueur de journée, de semaines, partout dans la ville, dans tous les quartiers. Un jour, en viendrons-nous à préférer l’animation, la vitalité d’une ville, quitte à endurer la pollution qui l’accompagne ?

C’est devenu dimanche matin, tous les jours, à longueur de journée : rue Sherbrooke, près de la station Cadillac, le 20 avril 2020

Aujourd’hui, j’ai l’impression de me retrouver dans un monastère ; une cellule d’un immense monastère… pendant que le monde est en train de se consumer tout entier. Parfois, je me sens coupable de sortir, aller marcher dehors.

Mai, jusqu’à la Fête des mères

Le temps passe, s’allonge. Difficile de ne pas sombrer dans une dépression… cette impression de se retrouver dans une prison ouverte, chacun dans sa cellule, bien réelle, même lorsque on tente de créer des espaces communs virtuels.

Je ne suis pas le seul grand-père à s’ennuyer de la présence de ses enfants, de ses petits-enfants.

De plus, chaque jour, on s’ausculte, on se scrute, on s’analyse constamment, à l’affut de tout indice de symptômes fatidiques, le fond de la gorge qui chatouille, la moindre toux, le nez qui cesse de sentir… s’inspecter, s’examiner, sans cesse, sans arrêt, sans répit, tout en se raisonnant tout le temps, de jour et de nuit, à longueur de jour et de nuit… la peur de la condamnation, pire que la distanciation, la quarantaine…

Il n’y aura pas de voyage à l’été… cette année, je resterai dans mon jardin, à jardiner mon espace de vie… Vient la Fête des mères. Il fait froid. Il faut aussi maintenir nos distances les uns des autres. Notre fille vient nous visiter. Nous devons demeurer à l’extérieur, sans se câliner, pour une quinzaine de minutes seulement. Tristesse, en attendant la chaleur de l’été…

Heureux de se voir, même à distance, sans câlins… avec en cadeau des couvre-visage fait main.

Retour à Montréal

Vendredi, 24 juillet 2020

Je retourne à la Grande bibliothèque pour la deuxième fois depuis la déclaration par le gouvernement québécois de l’urgence sanitaire le 14 mars dernier… 132 jours qui ont bousculé nos vies individuelles, et notre vie collective.

J’y retourne un livre que j’avais emprunté trois semaines plus tôt, le lendemain de la réouverture de la Bibliothèque. J’en emprunte un autre, que j’avais réservé quelques jours plus tôt.

Pour la deuxième fois depuis le mois de mars, je prends le métro pour m’y rendre. C’est une expérience étrange. Je suis craintif : l’esprit alerte, l’impression d’aller reconnaître une zone dangereuse, menaçante.

L’impression dans le métro qu’on se jauge les uns les autres. La méfiance est suspendue dans l’air. Je me demande s’il y a des personnes dites « asymptomatiques » parmi les passagers… repérer qui ne porte pas un couvre-visage. Il y a trois semaines, la moitié des passagers n’en portaient pas ; aujourd’hui, heureusement, presque tout le monde en porte un.

Comme il y a quelques mois, à la veille du déclenchement des mesures d’urgence, j’évite de toucher à quoi que ce soit, les rampes des escaliers, les tourniquets d’accès, les barres d’appui dans les wagons…

À l’entrée de la Grande bibliothèque, je dois me laver les mains, je confirme que je ne présente pas de symptôme de COVID-19 et que je n’ai pas voyagé à l’étranger dernièrement, j’informe le préposé que je retourne un livre, que je dois déposer dans un bac à cet effet, et que je veux en recueillir un autre. Je dois confirmé que j’ai réservé un livre. On me dirige vers l’endroit où on fait la queue pour aller chercher le livre que j’ai réservé. L’attente est courte et le service rapide. Puis on sort de la Bibliothèque par une autre sortie que la porte d’entrée. J’apprends en parlant avec un employé qu’il est préférable de venir en début d’après-midi… moins de monde que le matin.


Je me souviens de la dernière fois que j’avais pris le métro avant le grand confinement. C’était justement pour rapporter une dizaine de livres à la bibliothèque. La veille, le 11 mars, j’avais livré la dernière d’une série de trois conférences sur l’identité franco-américaine de Jack Kerouac au Collège Maisonneuve. Déjà, deux semaines plus tôt, dès la fin-février, je commençais à devenir plus vigilant en public, surtout dans le métro : j’appréhendais l’arrivée de la pandémie qui se disséminait progressivement à travers le monde depuis quelques semaines.

Je me souvenais des craintes exprimées par les experts et les autorités sanitaires mondiales à ce sujet depuis depuis un peu plus d’une décennie : nous avions connu des épisodes plus ou moins locaux, Ebola, grippe H1N1, SARS. J’avais lu des reportages sur les dangers que pourrait représenter l’émergence d’un tel événement. Les spécialistes estimaient que c’était une question de temps. Ils étaient convaincus que c’était inévitable, que cela arriverait un jour ou l’autre.

Dès la fin de janvier, les reportages sur ce qui se passait en Chine faisait état d’une menace sérieuse. Puis ce fut d’autres lieux : l’Iran, l’Italie, la côte ouest des États-Unis. Mais c’était toujours ailleurs, loin de chez-nous.
Puis, on a rapporté que le virus se répandait dans des bateaux de croisière. Déjà, dès les mi-février, je craignais qu’on suspende toute activité publique, comme on l’avait fait en Chine et ailleurs en Asie orientale, et ainsi, de ne pas pouvoir livrer ma série de conférences sur Kerouac.

Aujourd’hui, assis dans le métro, je prends conscience que jamais je n’aurais pu m’imaginer comment on vivrait une telle expérience… le confinement ; la suspension de presque toutes les activités sociales — la fermeture des bureaux et des magasins, des écoles, des musées, voire même des lieux de culte ; l’assignation à résidence, le télétravail ; l’état de paranoïa collective ; et surtout, ce que cette expérience allait nous révéler.


Je décide, en sortant de la bibliothèque, de me promener, pour la première fois depuis la mi-mars, dans les rues du centre de Montréal. J’étais curieux : les reportages dans les médias locaux nous informaient que le centre de Montréal était désert… pas de touristes, peu de flâneurs. Je remonte la rue Saint-Denis jusqu’au Carré Saint-Louis… pratiquement personne sur une rue fermée à la circulation automobile, jusqu’à l’intersection de Sherbrooke… peu et presque pas de circulation, au début de l’après-midi, sur la rue Sherbrooke, une des principales artères de la ville.

Rue Sherbrooke, à l’intersection de la rue Saint-Denis, vers 14h00, le 24 juillet 2020

Sur la porte de la Librairie du Square, on affiche que le nombre de clients qui peuvent y vaquer est restreint. Je jette un coup d’œil à travers la fenêtre. Je peux entrer… quelques minutes, le temps de fureter devant l’étagère des revues et de jeter un coup d’œil sur les nouveautés. Je sors avec les derniers numéros de L’Inconvénient et de Argument.

Je traverse le parc du Carré Saint-Louis. Il fait très chaud et l’air est très humide. Le septuagénaire ressent de la fatigue. Normalement, il devrait prendre une sieste. Je décide qu’il est temps de faire une pause, le temps de déguster mon premier espresso en public depuis des mois, avant de reprendre ma flânerie, sur Prince-Arthur vers l’ouest, jusqu’à l’avenue du Parc…

Avenue du Parc, à l’intersection de Prince Arthur, vers 15h00

Je descend vers le sud, jusqu’à la papeterie Nota Bene. J’achète des cartouches d’encre, une bouteille d’encre Herbin (Ambre de Birmanie). Enfin, je me dirige vers la station de métro Place des Arts.

La ville bouge, mais si peu. Pratiquement personne dans l’immense Place des festivals.

La ville vivote, elle végète… elle est morose. On attend la deuxième vague de l’ouragan viral.

La rue Sherbrooke, à l’intersection de Berri/Parc, vers 13h30

L’esprit des arbres

Juillet 2020

En flânant autour de chez-moi, dans la cour derrière mon domicile, dans mon quartier, dans ma ville, je contemple souvent les arbres… parfois je ne ne me contente pas de les regarder, je les touche, les caresse, je leur parle…

Juin 2020
Juin 2020

L’esprit des arbres : https://fernancarriere.com/tag/ecorce/

Études : écorce

Tout près de chez-moi, un majestueux peuplier deltoïde trône au coin de la rue. Hier, soufflant du sud, un vent fort a laqué de pluie des segments de l’écorce.

Entre deux averses, je me suis évadé, quelques instants, du refuge où je me confine dans l’univers de mon imagination, pour aller palper sa robe, en effleurer sa rugosité… lentement.

palper

sa robe rugueuse

La vie est un passage …

journal, 15 février 2010


ce court sillage que nous traçons, chacun de nous, sur la surface de la terre.  Certains d’entre nous laisseront des traces plus tangibles de leur passage dans notre infime repli de l’univers.  Peu d’entre nous laisseront des marques durables.

Contrairement à toutes les autres espèces vivantes, l’humanité est probablement la seule qui puisse s’imaginer autre que ce qu’elle est.  Nous nous sommes inventés des constellations de héros, de chimères, d’anges et de déesses, qui témoignent de cette orgueilleuse aspiration que nous portons en nous, sinon à l’éternité, du moins à l’immortalité.

Les marques indélébiles que la Vie, sous toutes ses formes et à travers toutes les époques, a laissées sur la surface de la terre, devraient pourtant nous porter à plus d’humilité.  Des accidents astronomiques ou géologiques ont bien souvent failli en éliminer l’existence même, à plusieurs occasions depuis son apparition, en apparence miraculeuse, il y a environ trois milliards d’années et quelques secondes de plus.  Il n’est pas dit qu’un sort semblable ne soit pas réservé à l’espèce humaine, tout comme aux dinosaures il y a peu, si peu, quelque 60 millions d’années.

Il faut toutefois le reconnaître : c’est cette prétention à l’immortalité qui nous propulse aujourd’hui jusqu’aux confins de notre système solaire.  Et c’est cette volonté de dépassement qui nous incite à témoigner de notre présence dans l’univers, à dessiner des motifs sur des cavernes, à construire des pyramides, et à lancer des messages comme des cailloux sur la surface de notre galaxie.

C’est cette même prétention qui m’incite à évoquer le sillage que je trace dans l’univers sur les murs virtuels du réseau que l’humanité est en train de se créer depuis un peu plus d’une décennie…

La traversée du Long Island Sound

Les phares du détroit de Long Island entre Orient Point,
à l’extrémité du bras nord-est de Long Island,
jusqu’à New London, Connecticut,
le 4 septembre 2018.

Il fait beau et chaud aujourd’hui.
Embarquez sur le traversier avec nous.
La brise est rafraîchissante …

En attendant d’embarquer sur le traversier à Orient Point sur Long Island, alors que le précédent traversier vient de quitter le quai en direction de New London CT.

Il faut d’abord passer entre le phare de Orient Point, à babord, et Plum Island, à tribord ; un regard attentif nous permet de discerner un autre phare sur Plum Island, abandonné celui-là, …

Le phare de Orient Point
Le phare de Orient Point, entre Long Island et Plum Island

… puis, le phare de Race Rock, sur un rocher qui pointe à l’horizon, au ras de la surface de l’eau, au milieu du détroit de Long Island, tout près de Fishers Island…

Le phare de Race Rock, au milieu du détroit de Long Island
Le phare de Race Rock

environ trois quarts d’heure plus tard, le phare de New London Ledge, lui aussi perché sur un rocher, guide les navigateurs vers New London, à l’entrée de la rivière Connecticut…

Le phare de New London Ledge
Le phare de New London Ledge

enfin, la traversée se termine lorsqu’on passe devant le phare du havre de New London…

Le phare de New London Harbour
Le phare de New London Harbour