Souvenirs

Dimanche 29 juin

Journée chaude aujourd’hui… Souvenirs des étés de mon enfance, de mon adolescence…

… au cours de certaines journées chaudes de mon enfance, il m’arrivait souvent de vagabonder, le corps léger, tous les sens en alerte. Parfois, l’esprit se mettait à dériver. Sans que je m’en rende compte, je m’estompais dans l’espace du monde.  Je me retrouvais alors dans un état de ravissement devant un objet familier, un jouet par exemple, ou une plante…

L’émerveillement d’être… une extase naturelle.

On ne provoque pas ce genre d’expérience : cet état survient. Bien entendu, il faut du temps, une disponibilité, un détachement de soi… n’attendre rien.

Ce n’est que devenu jeune adulte que j’ai commencé à comprendre la nature de ces expériences… et encore… avec le temps, l’expérience, ai-je vraiment compris ce qu’il en est ?

Profondeur
… de boisés mystérieux à demi domestiqués.

Je suis en train de jouer avec ma modeste collection d’automobiles et de camions miniatures : avec une petite pelle en plastique, je trace un réseau de chemins sur la terre compactée, couverte de gravier, et parsemée ici et là de plantes qui poussent à l’état sauvage, dans la cour derrière chez-moi.

Je frôle une plante sauvage, de la mauvaise herbe selon les critères de ma grand-mère, qui était appuyée en cela de la très grande majorité des jardiniers. Pourtant, je l’aime cette mauvaise herbe, qui pousse dans les craquelures des trottoirs, qui ajoute de la couleur au ciment urbain de mon voisinage… Elle n’a pas d’allure cette plante dont je ne connais pas le nom (peut-être une matricaire odorante) : un petit bouton jaune au bout d’une tige, qui soutient un feuillage délicat, vert foncé. Dans mon imaginaire d’enfant, cette plante tient le rôle d’un arbre dans ce paysage que je compose.

Sans que je n’y prenne garde, la senteur qu’elle dégage lorsque je la frotte me subjugue et provoque graduellement mon étonnement, devant son existence même.


Quelques mois, quelques années plus tard, le jeune garçon commence à sortir de sa cour. Ses héros, les personnages de ses livres d’histoire et des romans de Jules Verne et de Robert Louis Stevenson, l’inspirent : il se découvre une âme d’explorateur.

Il part à la découverte de territoires de plus en plus vastes. Il habite désormais dans une banlieue, aux abords de vastes champs aux grandes herbes, de boisés mystérieux à demi domestiqués. Il s’y promène en écoutant attentivement le chœur des oiseaux, le crépitement des écureuils qui courent dans les arbres, les frottements et les bruissements au sol, les bourdonnements et les grésillements des insectes…

Les longs zizeillements lancinants des cigales l’enchantent surtout, et l’entraînent, à l’occasion, dans l’exubérance du cosmos.


Les ruisseaux, les rivières et les fleuves coulent se vider dans les océans. Le soleil les réchauffe ; des nuages se forment, et se déversent à nouveau dans les lacs et les ruisseaux, pour la suite du monde.

L’adolescent découvre la géométrie, la physique, la chimie, se passionne de sciences, s’enthousiasme à pérégriner dans l’infiniment grand tout autant que dans l’infiniment petit. Le savoir explique, mais ne se substitue pas à la fascination qu’il éprouve à l’égard du mystère de la matière, de la vie. Sans délaisser ses romans, il commence à fréquenter les philosophes ; non satisfait de s’engager dans les dédales de la noosphère des idées, il veut désormais participer, avec d’autres, à changer le monde. Les moments d’extase se raréfient.

Cimicifuga
… en prenant du temps pour remuer la terre de son propre jardin il fait une pause pour contempler son travail ; et il savoure de vieux souvenirs.

Des décennies plus tard, l’adolescent devenu adulte a cessé de vouloir changer le monde. Il reste peu de place pour des expériences de nature mystique, dans son esprit désormais meublé d’occupations tant domestiques que professionnelles. Durant ses heures de loisirs, il se métamorphose en déracineur de mauvaises herbes et en chasseur d’insectes présumés « nuisibles ». Parfois, lorsqu’il prend du temps pour le perdre à remuer la terre de son propre jardin, il fait une pause pour contempler son travail ; et il savoure de vieux souvenirs.


Enfin, même retraité de la vie active, il peine à se délester suffisamment l’esprit pour retrouver ces états de grâce dont il a conservé le souvenir… il y a si longtemps. Cette impression de trouver sa place dans l’univers.

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