Parce que c’était lui…

Parce que c’était lui, parce que c’était moi.

Montaigne, Les Essais, Livre 1, Sur l’amitié

le temps devant soi
… surprise au tournant du sentier …

J’ai été estomaqué d’apprendre le décès de mon ami Jacques Fournier, il y a une semaine. J’ai eu beaucoup de mal, j’ai encore du mal à digérer mon deuil. Littéralement. C’est physique.

Lorsque, vendredi soir dernier, j’ai lu le courriel qui nous annonçait cette triste nouvelle, mon premier réflexe, celui du cerveau, fut de le nier. Mais rapidement, la négation se dissipa, se métamorphosant en refus de l’accepter. Mais que peut la volonté face à l’évidence. J’ai dû me résigner.

Il ne me restait plus qu’à pleurer.

***

On a voulu changer le monde

Je ne me souviens pas exactement de la première fois que nous nous sommes rencontrés. C’était à la fin de l’adolescence… lorsqu’on a l’impression qu’on a tout le temps devant soi, qu’on se lance dans la vie sans garde-fou.

Nous nous somme connus, sur une très courte période, il y a environ une cinquantaine d’années, dans le milieu de la Presse étudiante nationale… à l’occasion d’une assemblée générale annuelle, de réunions du conseil d’administration, de sessions de formation estivales en journalisme étudiant… J’étais rédacteur au journal francophone des étudiants de l’Université d’Ottawa ; il occupait une fonction semblable au journal étudiant du Collège Sainte-Marie de Montréal.

C’était une époque d’effervescence dans les réseaux étudiants, non seulement au Québec, mais partout dans le monde… Nous avons fait partie de cette génération qui voulait changer le monde, rien de moins.

Nos cheminements ont divergé. Jacques est parti en Afrique, puis en Amérique latine. J’ai perdu sa trace.

Nous nous sommes retrouvés il y a environ quatre ans, au Collège Maisonneuve, dans le cadre du Programme d’Éducation troisième âge ( ÉTA Maisonneuve ), dont il était un des piliers… Ce fut comme s’il n’y avait jamais eu d’interruption, sinon qu’une très longue vacance, entre deux années scolaires. Nous nous sommes racontés nos histoires, nos vies. Tous deux retraités et grand-pères, nous comptions bien profiter des années de bonheur qu’il nous restait à vivre. Et nous n’avions toujours pas baissé les bras… sinon, que c’est avec beaucoup moins d’illusions que, Jacques surtout, plus que moi, poursuivait son engagement communautaire.

Il a laissé beaucoup de traces de son militantisme, un peu partout, et dans son blogue notamment — Les Chroniques de Jacques Fournier. Les notices, du programme ÉTA Maisonneuve, du SUCO et de l’Association québécoise de défense des droits des retraités entre autres, ainsi que ce billet d’un ancien collègue, en témoignent.

Il y a environ quatre ans, je venais de déménager mes pénates à Montréal. C’est avec beaucoup de générosité que Jacques m’a aidé à m’intégrer dans les réseaux des organismes souverainistes et progressistes dans la métropole québécoise. Nous nous retrouvions aux cours de philosophie et à diverses conférences du programme d’ÉTA Maisonneuve, aux rencontres mensuelles du groupe de discussions philosophiques ; nous avons participé à des colloques, à des réunions et manifestations politiques… et nous nous rencontrions régulièrement pour partager nos réflexions, sur la vie, sur l’actualité, pour échanger des nouvelles sur nos familles respectives, nous raconter nos voyages…

Jacques était un homme qui aimait la vie. Il y a peine quelques mois, il était tout heureux de nous annoncer l’arrivée d’un nouveau petit fils dans sa famille, Renaud. C’était un homme épris d’un idéal social, du désir de transformer notre société pour que celle-ci soit plus égalitaire, plus agréable à vivre, non seulement ici, mais sur toute la planète.

Ceux qui liront son blogue constateront qu’il était convaincu de la nécessité de procéder à une décroissance sur le plan économique, qui s’incarnerait dans un comportement personnel de simplicité volontaire. Il croyait que nous n’avions qu’une vie à vivre, et qu’il ne fallait pas compter sur une autre vie, au delà de la mort. Lors d’une de nos conversations, il m’avait confié qu’il avait été séduit, au cours de son périple en Afrique, il y a presque cinquante ans, par la cosmologie bantoue.

***

L’effet de rayonnement, comme les vagues d’un lac…

Jacques s’est exprimé souvent sur le sujet de la mort dans ses chroniques. Je me souviens d’une conversation, il y a un an et demi, au cours de laquelle il m’avait parlé d’un livre qui l’avait marqué ; il en a d’ailleurs cité quelques passages, notamment sur la peur de la mort dans un de ses billets : La peur de la mort contribue à éclairer plusieurs de nos motivations. Voici un extrait de la réflexion que ce livre lui avait inspiré.

Que reste-t-il de nous après la mort ? Yalom parle de l’effet de rayonnement (ou d’ondulation). Chacun d’entre nous produit, souvent involontairement ou inconsciemment, des cercles d’influence concentriques qui peuvent affecter les autres pendant des années et des générations. L’effet que nous produisons sur des personnes se transmet ensuite à d’autres personnes, comme les vagues d’un lac. Lors de funérailles, on peut dire de la personne décédée : « Cherchez-la parmi ses amis » (p. 97 à 99).

Il concluait son article en posant la question sur ses propres motivations : comme nous tous, il craignait la mort.

Et pourquoi pensez-vous que je suis devant mon clavier aujourd’hui, à rédiger ce compte-rendu de lecture ? Pour tenter, modestement, un effet de rayonnement et combattre ainsi ma propre crainte de la mort…

Jacques continuera à rayonner parmi nous… pour un bout de temps encore…  On évoquera sa présence, à l’occasion d’événements où nous nous souviendrons de ce qu’il aurait dit sur certains sujets, ou fait dans certaines circonstances.

***

« If it be you will… »

La mort de mon ami me touche d’autant plus que nous étions venus au monde presque en même temps — il aurait célébrer son 69è anniversaire dans quelques jours, soit trois semaines avant moi.

Depuis des siècles, les sages nous rappellent que la mort peut nous surprendre à tout moment.

J’apprends à l’accepter, à me préparer à l’accueillir sereinement. Encore une fois, c’est Cohen qui me console.

12 réflexions sur “Parce que c’était lui…

  1. Je suis sensible à ces mots, Fernan. Et j’hésite à en dire plus, mais je me permettrai quand même ceci, un écho que je voudrais doux.
    Oui, la peine, physique. Dur d’accepter jusque dans son corps qu’on ne verra plus, qu’on n’entendra plus, quelqu’un qu’on aimait. Et puis vivre déjà un peu sa propre mort à travers celle de l’autre, n’est-ce pas. Puisse ces jours vous bercer quand même, Fernan.

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