Chronique de la pandémie

Les deux premiers mois

Dire qu’il y a cinq mois depuis qu’on a déclaré l’état d’urgence sanitaire. Dire qu’à l’origine, ce n’était que pour dix jours, deux semaines au maximum. Personne n’aurait pu imaginer que nous allions être confinés aussi complètement, ni que cela allait durer aussi longtemps. Depuis quelques semaines, on déconfine certes, mais progressivement, étape par étape, prudemment… La Grande bibliothèque n’accueille toujours que 250 personnes à la fois, et on n’a toujours pas accès aux tables de travail, ni aux fauteuils de lecture. On relâche et voici que le monstre s’exprime à nouveau. On ressert les contraintes, par exemple, on exige le port d’un masque dans tous les espaces communs fermés.

Comme j’en ai témoigné il y a quelques semaines, j’appréhendais depuis longtemps l’éclosion de cette pandémie. Les spécialistes en la matière nous avertissaient régulièrement qu’il fallait s’y préparer. Ils étaient convaincus que c’était inévitable dans notre monde interconnecté, que ce n’était pas si, mais plutôt quand nous serions envahis par un être malin, mortifère, de surcroit sournois, invisible — un des cavaliers de l’Apocalypse, celui de l’épidémie. Nous avions connu des épisodes semblables au cours des décennies précédentes — H1N1, SARS, Ébola… Il semble même, si on fouille le moindrement nos mémoires collectives, qu’on n’a rien appris de ces épisodes — lisez l’article suivant dans Le Devoir du 6 octobre 2009. Il faut bien s’en rendre compte, qu’en cette ère numérique, on a tendance à vivre dans le présent, comme si le passé n’avait rien à nous apprendre.

Deux jours avant le déclenchement de l’état d’urgence, j’étais heureux d’avoir pu livrer la dernière de mes trois conférences sur Kerouac à l’Éducation 3e âge du Collège Maisonneuve. Depuis quelques semaines, je suivais attentivement l’évolution de l’épidémie à travers le monde. Une semaine plus tard, on fermait toutes les portes, les unes après les autres, les écoles, les lieux publics, voire même les lieux de culte, les commerces. Puis, on a fermé les frontières, on a suspendu les vols d’avion. Finalement, on a annoncé que les écoles étaient fermées pour des semaines. Chaque jour, une nouvelle tuile nous tombait sur la tête. C’est là qu’on a constaté que notre monde était en train de se défaire.

19 mars 2010

Je marche machinalement sur le trottoir au cours de cette matinée froide et humide en cette dernière journée de l’hiver. Un vol d’oies blanches passe en jacassant et me distrait de ma rêvasserie covidienne. Je tourne la tête vers le sud et je les cherche entre les branches noires qui se silhouettent sur un ciel gris, brumeux ; on ne les voit pas, mais elles annoncent le printemps. Quelle sorte de printemps aurons-nous cette année ?

Il y a une semaine, on a fortement invité les personnes de plus de 70 ans à s’abstenir, autant que possible, de sortir de chez eux. Les vieux comme moi ne sont pas assignés à résidence, mais c’est tout comme : il nous faut réduire au minimum nos sorties à l’extérieur, pour aller au dépanneur du quartier afin d’acheter du pain, du lait, des œufs…

Aujourd’hui, je décrète que j’ai un prétexte valable : je dois aller retirer de l’argent comptant au guichet automatique de ma caisse populaire et aller chercher des timbres au comptoir postal de la pharmacie. Au retour, je passe au dépanneur ; j’y suis témoin d’une discussion vive entre une femme et un homme, les deux de mon âge, elle soutenant qu’il faudrait soutenir l’économie, maintenir le commerce, l’autre répliquant qu’il faut accorder une priorité à la santé de la population : une discussion qui tourne en rond en réalité puisque il est difficile de concilier ces deux fins : l’économie s’appuie sur une population active en santé alors que le bien-être de la population entière pourrait être menacé par l’invasion du monstre invisible.

Il est un peu tôt pour cette autre migration, celle de ceux qui passent l’hiver au sud, en Floride, au Texas ou en Arizona. Plusieurs de ces migrants saisonniers, les « snow birds » se hâtent à revenir au pays, soit par avion, soit sur la route. Quelques uns ne savent pas encore qu’ils ramènent l’ennemi auquel on a déclaré la guerre. Étrange cette idée de déclarer la guerre à un ennemi inconscient de l’être, invisible, sans arme, qui ne discrimine pas parmi ses victimes, auxquels il est d’ailleurs complètement indifférent.

Des commentateurs disent que ce virus se déplace sans tenir compte des frontières. En réalité, le virus ne sait pas qu’il traverse une frontière. Ce sont des humains qui transportent des passagers clandestins. Des humains qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent se mettre en quarantaine pour éviter de répandre l’ennemi mortifère. On annonce qu’une première victime de cet ennemi, une octogénaire est morte hier, dans une résidence pour aînés de Lanaudière, en banlieue de Montréal. Une dame qui n’avait pas séjourné à l’étranger.

Fin mars, début avril

On commence tout juste à prendre conscience de la profondeur de cette catastrophe mondiale. Très rapidement, nous devons nous ajuster à un nouveau régime social… tous les jours, nous sommes des millions, au début de l’après-midi, à suivre les points de presse de l’équipe du premier ministre du Québec… Nous nous rassemblons, comme à une messe d’antan, à suivre l’évolution de la pandémie, pour apprendre à se comporter dans cette lutte contre une invasion perfide, sournoise… à se conformer, à nous soumettre à une nouvelle façon d’être en communauté…

On a progressivement multiplié les barrières et les frontières ; le confinement est pratiquement devenu individuel. Le pays est sectionné, balkanisé… provinces, des régions, des villes et peut-être même des quartiers entre eux. La raison le justifie. Mais ce n’est pas intuitif ; l’humain est un animal social.

Je m’échappe de chez-moi uniquement pour aller chez le boulanger, la charcuterie, le dépanneur. Cela me donne une excuse pour marcher dans le quartier. Depuis quelques semaines déjà que la circulation automobile a été réduite à l’essentiel et que les avions ne volent plus pour aller atterrir à Dorval vers l’ouest, à l’autre bout de l’ile, nous sommes nombreux à constater que la qualité de l’air s’améliore. Cela devient agréable de marcher dehors. Les narines travaillent plus facilement, les poumons se sentent bien.

Je ne souffre toujours pas du confinement au cours de ces premières semaines. Il est vrai que, sur une base personnelle, je m’étais confiné depuis des mois à préparer la série de conférences sur Kerouac que j’ai livrées juste avant d’être assigné à résidence par une force extérieure. 

Certes, c’était un confinement volontaire. Je pouvais me déplacer à ma guise où que je le voulais, pour quelque raison que ce soit. De toutes façons, j’ai tant de projets en cours, si ce n’est que de faire le ménage dans mes affaires personnelles. Néanmoins, en arrière-plan, je ressens le poids de la tension mondiale occasionnée par cette catastrophe, un poids d’une lourdeur étouffante. On se sent médusé, parfois paralysé : est-ce qu’on nous pratique à la discipline d’un confinement ? Pas vraiment, il est évident que nos gouvernements sont désemparés, qu’ils réagissent sans trop avoir eu le temps de jauger leurs décisions.

Mi-avril

Tant de confusion. On se sent barouettés sur un chemin chaotique, sans boussole, sans savoir où il nous mène. Nous avons perdu, collectivement, nos repères, nos balises. Qu’est-ce qui prime : la liberté de l’individu, ou l’harmonie collective ? L’argent, ou la santé ? La mobilité sans contrainte, le droit de se déplacer où on veut, sans restriction ? Porter un masque ou non ? Tant de sujets de discussions en groupe… sans endroit où s’y adonner.

Dès le début, on nous a assommés d’informations incomplètes, contradictoires, propices à favoriser l’expression de préjugés, marqués de suffisance et d’arrogance à bien d’égards dans les jugements, les analyses, les commentaires, tant chez les spécialistes, les chroniqueurs que les participants dans les réseaux sociaux.

Très rapidement, nous avons été submergés, accablés, non pas d’information, mais aussi d’hypothèses souvent présentées comme étant des informations, des « faits ». On peine à distinguer entre les « nouvelles » et les analyses, ainsi que les opinions qui se métamorphosent en certitudes. Pourtant, on ne fait que commencer à connaître la véritable nature de ce nouveau virus, comment il agit, comment il se propage, comment y réagir. Qui croire ? Il y a une crise de crédibilité. On se méfie : trop de contradictions entre les experts, les autorités politiques et les analystes.

Ce qui me frappe de plus en plus, c’est à quel point cette épidémie devient révélatrice : elle agit comme un miroir. Surtout que notre culture, notre mode de vie, tout entier axé sur le travail, la consommation, l’avoir plutôt que l’être, nous laisse ébahi face à la situation : nous ne parvenons pas à nous adapter, contrairement aux populations orientales — Chine, Corée, Japon, Vietnam…

Cette fois, nous n’y échappons pas. Quoiqu’on fasse, la réalité s’impose. Ce n’est pas un miroir qu’on contemple ; nous nous trouvons dans une pièce murée entièrement de miroirs, sur toutes ses surfaces. On a beau se retourner, se pencher, lever la tête, il ne reste qu’à fermer les yeux, se boucher les narines, les oreilles, tout nous ramène à l’attention. Un véritable kaléidoscope de sensations… La peur s’installe… omniprésence médiatique de la menace de mort. Il nous semble qu’on cultive une ambiance de paranoïa.

Cette méfiance s’étend jusque dans les espaces publics, les trottoirs, les rues. Il devient difficile d’endurer cette distanciation sociale, de partager même en maintenant une distanciation, un sentiment d’empathie, un sourire de complicité, en se croisant sur la rue, au cours de nos marches de santé. On demeure dans un même bateau, même en étant distant les uns des autres. Quelles habitudes sommes-nous en train d’adopter ?

Les contraintes qu’on nous imposent, auxquelles nous nous soumettons plus ou moins de plein gré, deviennent de plus en plus lourdes à endurer. Les gouvernements semblent le comprendre. On nous annonce des plans de déconfinement progressif, à venir dans un avenir plus ou moins proche. Les vieux particulièrement, deviennent de plus en plus impatients, comme en témoigne Josée Blanchette dans Le Devoir du 24 avril.

Les gouvernements doivent composer avec une réalité qu’ils ne contrôlent pas en réalité. Pourtant, il y a eu des précédents, dans un temps qui est assez récent — lisez l’article suivant, dans Le Devoir du 6 octobre 2009. Ils ont étudié les menaces dans le passé. Il semble qu’ils n’ont pas tenu compte des recommandations de ces études. Nous devons subir les conséquences des prises de décisions politiques passées. Nous héritons des effets de la mise en œuvre d’expériences basées sur des idéologies qui nous ont menés à une catastrophe. Nous avons tous une responsabilité dans cette évolution.

Au début de l’année en cours, je m’étais inscrit à la série de conférences que notre confrère de l’Éducation troisième âge, Jacques Sénécal, devait livrer en avril-mai. Je m’ennuie de plus en plus de ces activités qui nous stimulent, qui nous offrent aussi une occasion de nous rencontrer les uns les autres, de socialiser. Je tape ces mots sur mon clavier, et mon esprit s’échappe, dans un passé pas si lointain, il y a deux ans, lorsque Jacques nous avait livré une série de conférences sur les comparaisons entre les sagesses occidentales et orientales : les différences entre ces points de vue sur l’univers, notre place dans cet univers, nos relations les uns aux autres en société. Je lis l’article suivant du journaliste de réputation internationale, Pepe Escobar, sur la victoire de Confucius face au défi du Covid-19.

Il n’y a plus de conférences, de cours de philosophie à l’Éducation troisième âge, plus de visites aux musées, plus de visites à la bibliothèque, au cinéma, même pas au Jardin botanique… C’est devenu dimanche matin, à longueur de journée, de semaines, partout dans la ville, dans tous les quartiers. Un jour, en viendrons-nous à préférer l’animation, la vitalité d’une ville, quitte à endurer la pollution qui l’accompagne ?

C’est devenu dimanche matin, tous les jours, à longueur de journée : rue Sherbrooke, près de la station Cadillac, le 20 avril 2020

Aujourd’hui, j’ai l’impression de me retrouver dans un monastère ; une cellule d’un immense monastère… pendant que le monde est en train de se consumer tout entier. Parfois, je me sens coupable de sortir, aller marcher dehors.

Mai, jusqu’à la Fête des mères

Le temps passe, s’allonge. Difficile de ne pas sombrer dans une dépression… cette impression de se retrouver dans une prison ouverte, chacun dans sa cellule, bien réelle, même lorsque on tente de créer des espaces communs virtuels.

Je ne suis pas le seul grand-père à s’ennuyer de la présence de ses enfants, de ses petits-enfants.

De plus, chaque jour, on s’ausculte, on se scrute, on s’analyse constamment, à l’affut de tout indice de symptômes fatidiques, le fond de la gorge qui chatouille, la moindre toux, le nez qui cesse de sentir… s’inspecter, s’examiner, sans cesse, sans arrêt, sans répit, tout en se raisonnant tout le temps, de jour et de nuit, à longueur de jour et de nuit… la peur de la condamnation, pire que la distanciation, la quarantaine…

Il n’y aura pas de voyage à l’été… cette année, je resterai dans mon jardin, à jardiner mon espace de vie… Vient la Fête des mères. Il fait froid. Il faut aussi maintenir nos distances les uns des autres. Notre fille vient nous visiter. Nous devons demeurer à l’extérieur, sans se câliner, pour une quinzaine de minutes seulement. Tristesse, en attendant la chaleur de l’été…

Heureux de se voir, même à distance, sans câlins… avec en cadeau des couvre-visage fait main.