L’ Amérique – … militaire

Quelque part au Vermont, 29 juin 2009

Traversée de la frontière en après-midi. Il n’y avait qu’une voiture devant nous. Nous n’avons attendu que quelques secondes pour nous présenter au poste de contrôle. Nous avons fièrement présenté nos nouveaux permis de conduire, qui servent de passeport. Le douanier nous pose une seule question : quel est le numéro de la plaque d’immatriculation du véhicule ? C’est tout ! Il nous invite à passer en nous souhaitant : « Bonne route ! ».

C’était la première fois que nous passions la frontière depuis l’instauration d’un climat de méfiance, de répression aussi, consécutif à la tragédie du 11 septembre 2001 : tous ces incidents que les bulletins de nouvelles nous ont rapportés, le harcèlement des étrangers aux frontières, les mesures arbitraires de fouilles, d’interrogations, l’intolérance à l’égard de toute forme de dissension… sans compter les lois répressives, qui donnent pleins pouvoirs aux agents de la protection de la frontière. Bien entendu, l’élection d’un nouveau président, de réputation plus progressiste, nous porte à croire que le climat de paranoïa s’est atténué. L’accueil à la frontière nous rassure.

Nous roulons quelques heures jusqu’au premier terrain de camping que nous avions réservé. C’est là, et au cours des jours qui suivent, ainsi qu’au cours des quatre voyages subséquents que nous effectuerons aux États-Unis, que je constate que ce qui n’a pas changé, ce sont ces manifestations ubiquitaires de patriotisme… des drapeaux partout, sur le gazon, plantés devant les véhicules motorisés ou les roulottes dans les campings, accrochés sur les auvents, collés sur toutes sortes de surface, et pas seulement des drapeaux.

Camping, Connecticut, septembre 2018

On observe ces expressions de patriotisme, sur des panneaux routiers, dans les médias, au cinéma, dans les forums de discussion… Elles s’expriment dans les chansons populaires. Il n’empêche que cela surprend toujours lorsque on le voit de ses propres yeux ou qu’on l’écoute. Et cela me surprendra toujours, chaque fois que nous nous lancerons dans l’exploration du continent au cours de la décennie qui suivra. C’est au cours de ce premier voyage aux États-Unis depuis l’attentat terroriste sur les tours de New York, qu’il m’a paru que cette surenchère de chauvinisme pourrait être une marque d’insécurité, d’un manque d’assurance, un comportement paradoxal chez ceux qui sont les plus puissants de la planète.

Quelques jours plus tard, nous entrons dans une boutique de courtepointes, sur le bord de la route 6 qui traverse Cape Cod jusqu’à Provincetown. Nous étions les uniques clients et la dame avait du temps pour jaser. Elle confirme mon impression quant à l’insécurité des Américains. Elle nous pose des questions sur le fonctionnement de notre système d’assurance-santé. Elle n’hésite pas à critiquer la gestion de la crise économique par le gouvernement. Elle remet en question la politique d’accueil des immigrants, surtout à l’égard des « illégaux ».

Dans son magasin, dans l’escalier qui mène au deuxième étage, les nombreux documents qui ornent les murs attirent mon attention. Ce sont des documents historiques, attestés par des certificats d’authenticité : des photos et des illustrations de faits d’arme, datant de la Guerre civile, de la première et deuxième guerre mondiale, des guerres de la Corée, du Vietnam et d’Iraq, des photos des présidents Kennedy, Nixon, Bush fils… de son fils en Iraq… une drôle de courtepointe !


Kearney, Nebraska, le 17 juin 2011

Depuis deux semaines, nous traversons la région du Mid-Ouest des États-Unis, depuis Détroit jusqu’à Kearney, au milieu du Nebraska – 1 500 km.

Parmi toutes les observations qui retiennent notre attention, l’impression que la guerre est omniprésente dans la société américaine nous méduse.

Comme au cours de notre périple à Cape Cod deux ans plus tôt, nous constatons toujours des manifestations de patriotisme ; ces manifestations s’accompagnent souvent de marques de valorisation des militaires : rabais pour l’entrée dans des parcs d’amusements, des salles de cinéma, pour des réservations dans des terrains de camping.

Nous sommes témoins, tous les jours, de démonstrations ostentatoires d’appui aux soldats et à l’effort militaire, sous toutes sortes de formes : les manchettes des bulletins de nouvelles qu’on aperçoit sur les écrans de télévision dans les restaurants, les chansons à la radio, les panneaux publicitaires et les annonces dans les vitrines des commerces…

C’est dans ce contexte que j’ai été surpris d’entendre un autre point de vue au cours de la tenue d’un pow-wow à Kearney, au Nebraska.

Pour la troisième année consécutive, les dirigeants d’une organisation locale y avaient invité un des peuples autochtones qui habitaient autrefois dans la région à revenir se manifester sur leurs terres ancestrales d’origine dans la région. Entre autres activités, on les a invités à instruire le public de ce que représentait, pour les peuples autochtones, la tenue d’un pow-wow.

Le maître de cérémonie commence en expliquant que dans la tradition des peuples autochtones de l’Amérique du nord, un pow-wow est une cérémonie communautaire de nature spirituelle, semblable aux cérémonies religieuses dans les communautés d’origine européenne. Cette cérémonie se déroule selon un rituel bien défini.

La marche des vétérans – Kearney Nebraska, 17 juin 2011

Le pow-wow commence par une procession autour du tambour sacré qui rythme la cérémonie. Chaque membre, chaque groupe au sein de la communauté, hommes, femmes, et enfants, y jouent un rôle et y trouvent sa place. Au cours de la cérémonie, on invitera divers participants à faire un tour de piste pour célébrer un événement, souligner une occasion, célébrer ou valoriser des exploits. À un moment donné, le maître de cérémonie invite les membres des forces armées, en service actif autant que les vétérans, à faire un tour de piste, afin de recevoir une marque de reconnaissance de la part des personnes présentes. Quelques personnes répondent à l’appel. Puis, il encourage toutes les personnes présentes qui ne sont pas autochtones à se joindre à la ronde, en ajoutant que ces personnes méritent cette reconnaissance que leur gouvernement ne leur accorde pas.

Je me suis souvenu du drame familial dont ma conjointe avait été témoin quelques jours plus tôt dans un camping dans la région de Chicago. Une femme encourageait son mari à renouveler son engagement dans l’armée pour une autre période de temps, quitte à devoir retourner à l’autre bout du monde, en Afghanistan. Leur fille appuyait la mère. Le garçon, plus jeune, appuyait son père qui ne voulait pas retourner en Afghanistan. Le lendemain, aux petites heures du matin, elle avait aperçu ce même homme, assis sur le bord de la piscine, le dos courbé, la tête entre les mains. Il était le seul soutien d’une famille prise dans l’étau des incertitudes du marché du travail dans le cadre d’une crise économique.

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Deux jours plus tôt, nous nous apprêtions à nous lever de table, ma conjointe et moi, après le dîner au restaurant afin de poursuivre notre visite du Jardin Lauritzen, qui surplombe la rivière Missouri à Omaha, lorsque deux dames se sont présentées à notre table.

C’étaient des Françaises, d’un certain âge… c’est-à-dire, de quelques années de plus que nous, selon les indices qu’on pouvait glaner de la conversation qui suivit l’introduction ; elles avaient reconnu notre accent québécois en nous écoutant à distance, discrètement. Nous étions, tout comme elles, heureux d’entamer une conversation en français, au milieu du continent américain.

Elles ne voyageaient pas ; elles étaient établies à Omaha depuis quelques années. Curieux, je leur ai demandé comment deux Françaises s’étaient-elles retrouvées à Omaha et qu’y faisaient-elles, outre que de fréquenter un jardin public, par un bel après-midi ensoleillé, au milieu de la semaine ?

Elles étaient originaires de la région de Bordeaux, dans le sud-ouest de la France. L’une d’entre elles était issue d’une famille de militaires de carrière. Il y a quelques décennies, elle avait rencontré un jeune militaire américain en mission en France. Cupidon s’en était mêlé : elle l’avait marié et elle l’avait suivi un peu partout aux États-Unis et ailleurs dans le monde, dans le sillage des mutations et des assignations de son mari. Ce dernier était présentement affecté à une base militaire locale — une base importante : selon cette femme, on y trouverait une des plus grandes concentrations de généraux à quatre étoiles dans un même lieu à l’extérieur du Pentagone.

Plus tard, je me suis renseigné : cette base militaire accueille le centre de commandement, de contrôle et de coordination des opérations globales des forces armées américaines, dont les activités de renseignements et de communication reliées aux opérations de défense et de frappe nucléaires. 

J’avais, à quelques reprises depuis la traversée de la frontière à Détroit, remarqué la présence d’installations militaires ici et là. Je savais qu’il y avait une base souterraine sous une montagne du Colorado, où était situé le Commandement de la défense aérospatial de l’Amérique du nord (NORAD – North American Aerospace Defense Command). Mais je ne m’attendais pas à trouver une installation aussi importante à Omaha.

 Au cours des semaines qui ont suivi, j’ai porté un peu plus d’attention à cette dimension de la société américaine. On a rarement l’occasion de prendre conscience de cette dimension de la réalité quand on visite un pays étranger, surtout si on voyage en avion, qu’on atterrit dans une grande ville, qu’on se cantonne dans des milieux urbains, ou qu’on se dirige directement vers des lieux de villégiatures.

Ce n’est qu’en voyageant au long court, sur de longues périodes de temps, en prenant le temps d’observer attentivement le milieu, en parlant au gens que l’on croise, qu’on peut apprendre à mieux connaître un pays, même un pays qui peut nous sembler familier.


Cape Henry, Virginie, 15 mai 2014

C’est pour aller visiter un site historique important de l’histoire des États-Unis que nous nous sommes présentés à l’entrée de la base militaire de Fort Story, à quelques kilomètres au nord de la ville touristique de Virginia City.

Bien que situé sur une base militaire toujours active, ce site historique est accessible au grand public. Ce site comprend un vénérable phare deux fois centenaire, qui est juché sur l’endroit où les premiers colons anglais ont débarqué en Virginie, en 1607, après avoir passé plusieurs mois sur l’Atlantique.

Le phare deux fois centenaire de Cape Henry, Virginie

Les guides touristiques décrivent en détail tout ce qu’il faut savoir pour aller ce site. Nous avions pris soin de nous conformer aux instructions. Je m’étais dit que puisque les guides touristiques nous invitaient à visiter ce lieu, il ne devrait pas avoir lieu de s’inquiéter.

J’ai vécu dans des bases militaires au cours de mon enfance et de mon adolescence, pendant la période de la guerre froide, à la fin des années 50 et au cours des années 60. J’avais une bonne idée à quoi m’attendre lorsque je me suis présenté à la guérite.

C’est pour cette raison que j’ai été surpris de l’accueil de nature hostile et menaçante, des marines au poste de contrôle. Le plus vieux, fin vingtaine, l’air sérieux, un revolver sur la hanche, apparaissait plus calme. Le deuxième, un adolescent qui avait l’air d’avoir célébré ses dix-huit ans quelques semaines plus tôt, était plus nerveux, et armé d’une mitraillette. Je baisse la vitre de la porte du campeur, avec le sourire d’un touriste naïf, nos passeports à portée de la main.

Les questions commencent à pleuvoir : d’où venons-nous, que venons-nous faire là ? J’explique que j’avais visité une demi-douzaine de phares depuis Saint-Augustine au cours de notre voyage, et que celui qui était situé sur la base m’apparaissait d’autant plus intéressant que c’est un des plus vieux sur le continent, le premier construit après que les États-Unis ont obtenu leur indépendance, et qu’il a un petit frère à ses pieds. Il semble que je ne les convaincs pas. La méfiance est palpable.

On poursuit l’interrogatoire : y a-t-il d’autres passagers dans le véhicule, est-ce que nous voyageons avec des armes et si oui, quelles sortes d’armes ? …des armes à feu, des armes blanches ? …on nous demande de sortir du véhicule … je deviens carrément inquiet, voire anxieux. On me demande d’ouvrir le capot du moteur… Le plus vieux s’approche, examine le moteur, puis, constatant qu’il n’a affaire qu’à un vieux couple de touristes innocents, me demande poliment de fermer le capot, nous permet de retourner dans le véhicule, puis nous donne ses instructions en me prévenant qu’il serait très dangereux de tenter de passer au-delà de telle barrière au-delà du phare. Enfin, il lève, une par une, les trois barrières, pour nous laisser passer.

C’est sur place que je me rends compte que la base militaire de Fort Story commande le passage des navires entre l’Atlantique et la Baie de Chesapeake.

Chasepeake Bay : en arrière-plan, un bâtiment de la marine américaine se dirige vers la base navale de Norfolk

Ce n’est pas la circulation des cargos de transport commercial jusqu’au port de Baltimore à quelque 250 km au nord à l’intérieur des terres qui les inquiète ( et encore ? ).

À quelques kilomètres vers l’ouest, la base navale de Norfolk sert de port d’attache aux flottes de l’Atlantique, de la Méditerranée et de l’Océan Indien. La base abrite la moitié des onze porte-avions des États-Unis, ainsi que tous les bâtiments des escadres qui les environnent lorsqu’ils partent au large. La base d’aviation qui y est attachée est la plus grande base aéronavale au monde.

J’ai compris pourquoi, toute la soirée et une bonne partie de la nuit précédente, le vacarme incessant des décollages et des atterrissages des avions de chasse au-dessus du terrain de camping nous avaient maintenus dans un état désagréable de vague inquiétude.

On serait porté à croire que l’Océan Atlantique constitue un rempart, une immense fosse qui protège la forteresse Amérique du Nord. C’est là qu’on saisit que ces installations servent beaucoup plus pour lancer des offensives partout ailleurs dans le monde que pour défendre la forteresse.


Depuis six semaines, nous remontons la côte Atlantique depuis Saint-Augustine. J’ai été étonné de découvrir à quel point cette côte est bardée de bases militaires : une base de sous-marins en Géorgie, tout près de la frontière avec la Floride ; une base logistique d’approvisionnement tout près de Wilmington, entre les deux Caroline, la base d’entraînement des troupes de Marines au Fort Lejeune, en Caroline du Nord.

On trouve le long de cette côte beaucoup plus que des installations actives. Toute la côte est parsemée d’un passé lourd sur le plan militaire : les estuaires des principaux fleuves arborent des musées maritimes mettant en vedette des navires de guerre du 20e siècle ainsi que des ruines de forts qui ont été des théâtres d’événements marquants au cours de la Guerre civile : le Fort Severn, au pied du phare de Tybee, et le fort Pulaski, sur une ile dans le fleuve Savannah ; le Fort Sumter et le complexe muséal de Patriot Point à Charleston ; le Fort Fisher, qui protégeait l’accès à la rivière Cape Fear.

Ce qui m’a frappé encore une fois, c’est l’ampleur de la culture militaire qu’on y entretient. 

Route US 9, au New Jersey, mai 2014 : On appelle Dieu à veiller sur les troupes et leurs familles

Cinq années auparavant, en traversant la Nouvelle-Angleterre, j’avais noté que des propriétaires de gros campeurs motorisés avaient apposé sur leur véhicule un décalque les identifiant comme étant des vétérans des guerres américaines. Cette année, en Floride, j’observe que plusieurs plaques d’immatriculation identifient le propriétaire de la voiture comme étant un membre actif ou un vétéran des corps militaires de la République : armée, marine, infanterie marine, aviation, garde côtière, garde nationale…

Des sections de routes et d’autoroutes honorent les militaires : le Purple Heart Memorial Highway, le Blue Star Memorial Highway et un Freedom Highway en Caroline du Nord. Cet état s’affiche publiquement comme étant le plus cordial à l’égard des militaires. De plus, je commence à dénoter des marques d’association entre le militarisme et la religion. Dieu est appelé à veiller sur les troupes de l’empire.


Dans le cadre de mes recherches pour la préparation de notre voyage du nord au sud le long de la côte Atlantique, les guides de voyage me donnaient l’impression qu’il y avait beaucoup de musées et de sites de nature militaire disséminés tout le long du parcours. Voici ce que j’ai rédigé dans mon journal de voyage à ce propos :

L’image qu’un peuple a de soi-même évolue avec le temps. Les musées projettent cette image ; ce sont des miroirs d’un état d’âme collectif. La visite d’un musée à un moment donné est l’équivalent de contempler un instantané, une photographie d’époque…

Pourquoi voyage-t-on ? Ma lecture des guides de voyage m’indique qu’il ya beaucoup de musées militaires, petits et grands. Je n’ai pas tellement le goût d’aller les visiter, d’autant plus que nous devons choisir nos activités en fonction du temps dont on dispose. Les choix que nous faisons en révèlent autant sur nous-mêmes que sur les gens que nous visitons. Je choisis ce que je veux percevoir, ce que je veux connaître d’un peuple, de l’autre… souvent en fonction de mes préjugés, mes préconceptions.

La guerre est omniprésente aux États-Unis, autant au passé qu’au présent…


Kansas City, Missouri, 8 juin 2016

Traversant Kansas City sur l’autoroute I-70

J’ai l’impression d’avoir vécu toute ma vie sous la menace d’un événement ou d’un accident qui déclencherait une tempête parfaite, à l’échelle mondiale.

Dans l’ambiance de la Guerre froide, particulièrement au cours des années 50 et 60, la menace d’une guerre nucléaire faisait partie de la normalité dans notre environnement. Au cours de la décennie des années 50, on nous faisait faire des exercices dans les écoles pour nous préparer à l’éventualité d’une attaque nucléaire, en nous faisant s’accroupir sous nos pupitres, en attendant l’horreur.

J’avais presque neuf ans, au mois de novembre 1956. Nous habitions sur la base d’aviation de Saint-Hubert, en banlieue de Montréal. Chaque jour, la télévision monopolisait notre attention dans le salon familial en début de soirée. Je me souviens vivement des images des chars d’assaut soviétiques qui ont paradé dans les rues de Budapest, en Hongrie ; je me souviens aussi des images des avions de chasse et des bombardiers qui survolaient le Canal de Suez.

J’écoutais attentivement l’émission hebdomadaire Point de mire, animée par René Lévesque. Je ne comprenais pas toutes des analyses sur les enjeux de ces conflits. Toutefois, la grande attention et l’inquiétude palpable des adultes qui l’écoutaient et qui s’en parlaient, me faisait saisir que l’heure était grave. Je me demandais ce qu’il arriverait si l’un de ces conflits dégénérait. Intuitivement ; je comprenais déjà que la guerre n’était pas uniquement une activité glorieuse.

Au début des années 60, la guerre froide atteint un sommet : nous avons collectivement retenu notre souffle, pendant plusieurs jours, au moment de la Crise de Cuba.

En octobre 1962, ma famille était installée sur la base d’aviation de North Bay : à cette époque, j’étudiais au Petit Séminaire d’Ottawa. Un soir, à la fin de la période d’étude en soirée, le préfet de discipline nous annonce que les Soviétiques avaient installé des missiles nucléaires à Cuba et que le gouvernement américain avait décrété un blocus autour de ce pays. Il nous enjoignait de nous recueillir afin de prier pour une résolution du conflit.

Mon père travaillait dans le complexe souterrain canado-américain du NORAD, quelque part sous la base d’aviation. C’est de ce lieu qu’on aurait déclenché le lancement des missiles nucléaires en riposte à une attaque nucléaire soviétique au-dessus du territoire du continent nord-américain. Nous savions que ces missiles, des Bomarc, étaient situés près de la base militaire de North Bay, mais nous ne savions pas où exactement. J’appréhendais ce qui pouvait arriver si mon père se trouvait isolé au fond du « trou », comme on le qualifiait, alors que ma mère et mes frères et sœur demeureraient à la surface, au centre d’une des cibles probable d’un missile intercontinental venant du nord.    


Deux décennies plus tard, le président américain Ronald Reagan avive à nouveau les tensions en lançant un programme d’armement nucléaire de guerre spatiale.

En novembre 1983, au moment où la tension est la plus vive entre les États-Unis et l’Union soviétique, le réseau de télévision ABC diffuse un téléfilm, le Jour après ( The Day After ), qui met en scène, de façon très réaliste ce qui se passerait si la situation dégénérait et qu’un échange nucléaire avait lieu. La description des événements est très réaliste : la panique s’empare de la population. Dans les campagnes les gens assistent au lancement des missiles qui surgissent de leur silos sous terre au milieu des fermes. Tout le monde quitte les milieux de travail pour rentrer chez eux le plus rapidement possible tout se ruant dans les supermarchés pour s’approvisionner : les gens se trouvent emprisonnés dans des embouteillages monstres lorsque les missiles commencent à exploser. La diffusion de ce téléfilm a un impact immense. L’action du film a été filmée dans les environs des villes de Lawrence au Kansas et à Kansas City, Missouri.

Lorsque je roulais sur l’autoroute I-70 à travers la ville de Kansas City et que je contournais la ville de Lawrence quelque minutes plus tard au mois de juin 2016, mon regard s’échappait à scruter les grandes étendues des plaines de chaque côté de l’autoroute, pour tenter de deviner où pourraient se situer les silos souterrains… détecter de la vapeur qui s’échapperait soudainement du sol, un couvercle qui s’ouvrirait, un missile balistique qui s’élèverait tranquillement pour se dégager, et prendre son élan vers le ciel, vers le continent de l’Eurasie, au nord, au-delà de l’océan arctique.

 Je me souvenais des images du visionnement et de l’impact qu’il avait eu sur moi. Nous n’avions pas encore célébré le premier anniversaire de notre fille lors de cet événement médiatique.

Souvent, au cours des années suivantes, lorsque j’étais pris dans un bouchon de circulation au moment de retourner chez-moi, à la fin d’une journée de travail, il m’arrivait parfois d’être hanté par les images du téléfilm : comment m’y prendrais-je pour traverser une ville paniquée, afin de rejoindre ma famille en banlieue, avant que des missiles intercontinentaux à têtes multiples déversent leurs charges au-dessus de nos têtes. Et même si je parvenais à me rendre à temps, je savais néanmoins que nous ne pourrions pas échapper à l’inévitable…


Même si le rapport entre le peuple américain et ses militaires m’intrigue depuis longtemps, je n’y avais jamais accordé autant d’attention qu’au cours de mes trois longs voyages aux États-Unis, en 2011, 2014 et 2016. Ce n’est pas que j’avais prévu de le faire, mais plutôt qu’une série d’observations me l’y ont incité.

Mon père a passé la plus grande partie de sa vie active comme commis dans la Royal Canadian Air Force et subséquemment, au ministère de la Défense nationale. J’ai vécu une partie de mon enfance sur des bases d’aviation, dans les quartiers résidentiels réservés aux familles des militaires ; ainsi, j’ai mariné dans un bain de culture militaire au sein du foyer familial.

Même si, comme un très grand nombre des membres de ma génération, je sois devenu pacifiste, opposé aux guerres impériales et colonisatrices, je ne suis pas pour autant forcément rétif à toute forme d’institution militaire. Tous ceux qui ont le moindrement étudié l’histoire savent que toute société le moindrement organisée doit prévoir d’avoir à parer aux ambitions psychopathes de ses voisins plus ou moins proches ou lointains.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, le Canada a développé une expertise dans le domaine de la résolution des conflits armés, en se déployant comme force d’interposition, au nom de l’ONU, entre belligérants un peu partout dans le monde. Depuis le début du siècle, le gouvernement canadien a modifié sa politique internationale, en…, et c’est dommage : il est en train de créer une nouvelle image des militaires, sur le modèle de celle des Américains.

Il y a toujours eu un courant pacifiste aux États-Unis. Ce courant a été très actif il y a une cinquantaine d’années, lorsqu’il s’est manifesté pour s’opposer à la guerre au Vietnam. À la fin des années 60, mes colocataires et moi-même avions hébergé un objecteur de conscience américain.

Dans la deuxième moitié des années 60, lorsque j’ai amorcé mes études en philosophie à l’Université, j’ai commencé à me renseigner sur les mouvements de luttes de libération nationale à travers le monde, sur les mouvements étudiants inspirés par la lutte pour les droits civiques des Noirs américains, sur les tactiques de désobéissance civile, sur l’histoire des mouvements progressistes en Amérique du nord… En 1966-1967, nous étions peu nombreux à nous intéresser à ces mouvements. C’est dans le sillage de cette évolution que je suis devenu pacifiste.

We are people of this generation, bred in at least modest comfort, housed now in universities, looking uncomfortably to the world we inherit.

When we were kids the United States was the wealthiest and strongest country in the world: the only one with the atom bomb, the least scarred by modern war, an initiator of the United Nations that we thought would distribute Western influence throughout the world. Freedom and equality for each individual, government of, by, and for the people – these American values we found good, principles by which we could live as men. Many of us began maturing in complacency.  SDS, Port Huron Statement, 1962

À cette époque, associée à la lecture de nombreux essais philosophiques et de romans, ceux de Herbert Marcuse, de John Steinbeck, et d’André Malraux parmi d’autres, la lecture du manifeste du Port Huron Statement de la Student for Democratic Sociéty avait beaucoup contribué à former ma vision du monde. Ce manifeste me donnait une piste de réflexion pour guider les formes de mon engagement social.

Il y a une trentaine d’années, à la veille de mon quarantième anniversaire, j’ai commencé à rédiger un journal personnel en anglais dans le cadre d’un cours de perfectionnement en rédaction dans cette langue. Quatre mois plus tard, je remettais un « essai » d’une dizaine de pages. Ce texte s’intitulait « On the Eve of Turning Forty ». C’était le bilan d’un homme, encore jeune, qui avait vécu le Flower Power une vingtaine d’années plus tôt, qui avait participé activement aux mouvements sociaux et politiques de son époque… et qui prenait acte de l’embourgeoisement de sa génération, celle qui avait contesté non seulement les guerres impériales et la course aux armements nucléaires, mais qui avaient aussi remis en question le matérialisme ambiant de notre société.

We had questionned the unrestrained materialism of our parents’ generation. We had somehow sensed that such wanton consumerism was wasteful and on the long-term ruinous. It took more than a decade before energy conservation became the norm, at least in principle…

… et ainsi de suite. Quelques lignes plus loin, je reconnaissais que le « mouvement » avait ralenti, qu’il s’était essoufflé. J’affirmais que je croyais que l’esprit de ce mouvement demeurait latent, prêt à ressurgir au moment opportun.

Time has taught me that we may not yet be any wiser than our precedessors in managing our world, or any part of it.

Trente ans plus tard, je constate que ma génération n’a pas mieux fait que la précédente.

Je serais mal placé pour lancer la première pierre de blâme à qui que ce soit. Nous faisons tous partie d’un troupeau qui se lance aveuglément devant la falaise, prêts à se lancer dans le vide… Nous sommes en crise certes. Mais ce n’est pas uniquement une crise économique, voire écologique : c’est toujours, comme ce l’était dans le passé, une crise de valeurs… de valeurs morales, comme si on avait oublié que l’économie est une science sociale, une science qui comporte des dimensions morales, qui ne se mesurent pas avec des équations.


Wilmington, Caroline du Nord, 29 juin 2014

Je suis en train de visiter Cuirassé North Carolina, un navire qui a participé dans les batailles navales sur le théâtre de l’Océan Pacifique pendant la deuxième grande guerre mondiale. C’est une imposante machine de guerre, une machine à détruire et à tuer qui est devenu un musée.

Sur le cuirassé North Carolina

Mon regard se fige lorsque j’aperçois cet homme en train de contempler un des canons sur le navire. Cet homme est de mon âge. Il n’a certainement pas participé à la deuxième grande guerre. Mais il a pu avoir été conscrit dans les années 60, pour aller faire la guerre au Vietnam. C’est mon contemporain.

Détroit, Michigan, le 7 juillet 2016

Deux ans plus tard, je suis en train de visiter le musée d’art de Détroit. On y expose une exposition majeure de photographie intitulée The Open Road, qui témoigne de cet engouement qu’ont les Américains pour « la route ».

Une photo de William Eggleston, prise dans les années 60, d’un adolescent qui pousse des charriots à l’extérieur d’une épicerie. J’avais approximativement le même âge que cet adolescent à l’époque.

Je me suis souvenu de l’adolescent avec lequel j’avais passé des heures à fouiller dans un moteur d’automobile au cours d’une vacance d’été que j’ai passé sur la base d’aviation militaire à North Bay. Nous avions tous les deux quinze ou seize ans. Il était américain. Comme moi, il passait l’été chez ses parents, à quelques pas de chez les miens.  Au cours de l’année scolaire, il étudiait dans un collège américain, loin de chez lui.

Je me suis longuement arrêté devant cette photo : qu’est devenu ce jeune homme qui ravivait ce souvenir d’un autre que j’avais connu un demi-siècle ? A-t-il été conscrit pour aller combattre au Vietnam ? Si oui, en est-il revenu vivant, ou éclopé, marqué pour la vie ? …

Je m’estime chanceux d’avoir vécu à une époque et dans un pays qui n’a pas été éprouvé par une guerre. Je demeure toutefois conscient que des guerres affligeaient d’autres populations ailleurs dans le monde, et que mon confort état lié à ces guerres.

Une photo de William Eggleston


  • À noter que ce texte a été modifié la dernière fois il y a cinq ans, le 11 novembre 2020.


Ces chemins qu’on n’a prévus …

1966-1971

Au cours des premières semaines de mon arrivée à la faculté de philosophie de l’Université d’Ottawa en automne 1966, je me joins à un petit cercle d’étudiants et de professeurs qui se réunissaient pour s’informer, discuter et organiser des activités de sensibilisation de la communauté universitaire au sujet de la guerre au Vietnam en autre.

L’aumônerie de l’université, dirigée par un père oblat, nous prêtait son sous-sol pour nos réunions. Un professeur de sciences politiques nous fait part d’analyses politiques de divers intellectuels connus, dont d’un écrivain américain, un moine catholique, Thomas Merton.

On nous explique que, depuis plusieurs années, Merton intervient publiquement sur les questions de la menace inhérente à la course à l’armement nucléaire pour l’humanité ; de plus, ce moine préconise la pratique de la non-violence pour soutenir la lutte pour les droits civiques des Noirs dans son pays, ainsi que pour s’opposer à la guerre au Vietnam.  Ces exposés suscitent ma curiosité.

Au cours des jours qui suivent, je me renseigne : j’emprunte son autobiographie spirituelle, The Seven Storey Mountain, entre autres lectures, pendant quelques semaines.

À cette époque, je remettais en question ma croyance aux doctrines chrétiennes et je m’éloignais de l’Église ; j’avais cessé de participer aux rituels requis des fidèles.

Je pouvais adhérer aux prises de position de Merton sur le plan social, à sa philosophie d’action sociale non-violente, mais je ne le suivais pas sur le plan religieux.


Cinq années plus tard, au début de l’automne 1971, au tout début de mon premier voyage en Europe, c’est pour aller saluer une amie de l’Université d’Ottawa que je fais un détour à Trosly-Breuil, tout près de Compiègne en France. Celle-ci travaille bénévolement dans la communauté de l’Arche, une organisation qui accueille des personnes handicapées mentalement, fondée par Jean Vanier, le fils du gouverneur général du Canada.

J’y passe quelques jours. On m’introduit à Jean Vanier. On l’avait informé que j’avais l’intention d’aller en Grèce ; au cours de notre entretien, il me suggère… en se défendant de vouloir me l’imposer… si par hasard, l’ile de Kalymnos se trouverait sur mon itinéraire… si que je pourrait rencontrer son ami, le poète Bob Lax, et de le saluer de sa part. J’en prends note.

Quelques jours plus tard, je chemine vers la Grèce. Je traverse la France, la Suisse et l’Italie en train, puis l’Adriatique en traversier jusqu’à Igoumenitsa, face à l’ile de Corfoue ; je traverse la Grèce en autobus jusqu’à Athènes, où je m’attarde à flâner dans les rues de la ville, à déambuler avec les esprits des Socrate, Sophocle et Périclès, sur les scènes que j’avais imaginées au cours de mes cours d’histoire et de philosophie anciennes ; enfin, j’embarque, encore une fois, sur un autre traversier vers la Crète… où j’y dépose mon sac de dos, à Ierapetra, un petit village de pêcheurs et d’agriculteurs au sud-est de l’ile, face à la Méditerranée, pendant deux mois. Puis, je repars à nouveau, sautillant d’île en île, le long du chapelet des îles du Dodécanèse dans la mer Égée, une semaine à Rodos, quelques jours à Kos, où je fais escale afin d’aller fureter, à la recherche des esprits qui habitent les ruines du premier hôpital du monde occidental, celui d’Hippocrate …

Finalement, c’est vers la fin d’une belle matinée ensoleillée mais fraîche de la mi-décembre que je débarque sur l’ile des pêcheurs d’éponges, Kalymnos. Je m’assois sur la terrasse d’un café face à la grande baie du port.

Vanier m’avait dit que tout le monde connaissait Bob Lax à Kalymnos. En commandant mon café, un café grec bien entendu, metrio, mi-sucré, comme d’habitude, je demande où je pourrais trouver Lax. On me répond qu’il est parti visiter des amis à Patmos. Je sirote mon café, part à la recherche d’une chambre dans un hôtel, revient au café pour le repas en fin de journée. Un homme d’un certain âge, dans la cinquantaine, grand, mince, barbu, s’approche de ma table et se présente, en anglais : Lax.

Je lui transmets les salutations de Jean Vanier, et nous amorçons une conversation qui durera plusieurs jours.

J’apprends qu’après avoir travaillé dans diverses revues américaines, The New Yorker, Time Magazine, il décide de s’engager comme jongleur dans un cirque qui sillonnait l’Amérique, à la fin des années quarante. Il me raconte des récits de ses pérégrinations en Europe au cours des années cinquante, à Paris notamment, où il rencontre plusieurs écrivains, Michaud, Camus, parmi d’autres, tout en fréquentant des membres du groupe des Beatniks américains. Il n’avait jamais rencontré Kerouac, mais ils se connaissaient l’un l’autre de réputation pour avoir fréquenté les mêmes antres autour de l’Université Columbia à New York, ainsi que d’avoir fréquenté des réseaux littéraires parallèles. Au début des années soixante, il dépose ses pénates dans les iles grecques, principalement à Patmos et à Kalymnos.

Un jour, il m’invite chez-lui, dans sa modeste demeure sur les hauteurs de la colline qui surplombe le port : une pièce, qui sert à la fois de salon, de cuisine et de lieu de travail, le minimum de mobilier, une chambre à coucher derrière une porte. Il me parle de sa recherche sur le plan littéraire, à l’élaboration d’un style minimaliste… il me propose d’écouter des enregistrements de ses textes… les mots ne disent rien. Ce sont les intonations, et le rythme qui parlent, comme un morceau de jazz, voire une improvisation baroque… des variations de bleus, de rouges, et de blancs, ponctuées par des silences plus ou moins longs… 

J’apprends, au cours d’une de ces conversations, qu’il était un grand ami de Thomas Merton. Ils avaient partagé un appartement, alors qu’ils étaient tous les deux étudiants à l’Université Columbia à New York. Ils avaient maintenu leur lien d’amitié, tout au long des décennies depuis la fin des années 30, alors qu’ils étaient chacun partis vagabonder sur leurs sentiers respectifs, Merton dans son ermitage, Lax à errer en Amérique et en Europe.

Il me confie qu’il attendait la visite de Merton, chez-lui à Patmos, lorsque celui-ci allait retourner à son monastère à la suite de son voyage spirituel à travers l’Asie, et sa participation à une rencontre internationale de moines aux Indes en 1968. Il croyait que Merton allait quitter le monastère, afin d’expérimenter une nouvelle forme de vie monastique.

Le destin en a voulu autrement. Ces deux amis ne se sont plus jamais retrouvés. Merton est décédé d’un accident à New Delhi. « Qui sait ce qu’il serait advenu de ce mystique dans l’univers, quel aurait été son parcours, si le hasard l’avait envoyé sur une autre piste ? », a-t-il chuchoté, sur le ton de quelqu’un qui se parle à lui-même, en conclusion de cette conversation sur Merton.

Lax a ajouté une dimension personnelle au peu de connaissances que j’avais acquises au sujet de Merton quelques années plus tôt à l’Université.


Louisville, Kentucky, 23 mai 2016

Une agréable surprise m’attend en entrant au Musée d’histoire de la ville de Louisville, au Kentucky : j’y retrouve Merton.

En plus des exemplaires de la trentaine de livres qu’il a publiés, des ouvrages de spiritualité, des essais sur des questions morales et éthiques, ainsi que des recueils de poésie, une exposition y présente des manuscrits originaux de correspondance avec Martin Luther King et des communautés chrétiennes, ainsi que des manuscrits originaux de ses ouvrages. On y expose aussi des objets du quotidien de Merton : ses vêtements, sa coule, ses vêtements de travail manuel, sa dactylo, son bureau de travail intellectuel, la caméra que des amis lui avaient offerte, des dessins…

… sa dactylo, son bureau de travail intellectuel, …

Dans une salle attenante, des citations tirées des ouvrages et des interventions publiques de Merton accompagnent une exposition de photographies de presse sur les émeutes raciales qui ont secoué Louisville au cours de la première moitié des années 60.

En plus de raviver de vieux souvenirs, cette exposition ajoute un aperçu plus intime à ma connaissance de ce personnage exceptionnel : j’ai l’impression de l’avoir rencontré dans sa vie quotidienne, dans son ermitage.


Bien que vivant en ermite au monastère de l’Abbaye de Bethsemane au Kentucky, Merton avait établi un dialogue avec d’autres moines de diverses religions.  De plus, dès le début des années soixante, Merton s’est intéressé aux enjeux qui secouent la société américaine au cours de la première moitié des années soixante. Ils avaient entretenu une correspondance avec le pasteur Martin Luther King.

Il s’était servi de son vaste réseau ( social ) d’amis et d’admirateurs pour diffuser des lettres ouvertes aux membres de communautés chrétiennes afin de les exhorter à s’engager de façon non-violente pour soutenir la lutte pour les droits des noirs.  Il a soumis aussi des textes de réflexion sur l’enjeu des armes nucléaires, ainsi que sur la guerre que son pays menait au Vietnam, à des journaux de grands tirages.

Au même titre que tous ceux qui y ont incarné les qualités de générosité et de compassion imbue d’égalité et de justice, qui ont soutenu les luttes pour les droits civiques des Noirs et contre la guerre au Vietnam, Thomas Merton est un des visages de l’Amérique qui m’ont inspiré et que j’ai appris à admirer.

Martin Luther King, un pasteur baptiste, était reconnu comme un leader religieux de la lutte pour les droits civiques. Merton s’inscrivait dans la filière religieuse catholique de ce même courant œcuménique.  

Une vingtaine de jours après ma visite de l’exposition sur Merton à Louisville, alors que je venais de quitter Saint-Louis pour me diriger vers Santa Fe, j’apprends que Muhammad Ali ( Cassius Clay ), qui était originaire de Louisville, est décédé. Muhammad Ali avait eu le courage de refuser de servir dans l’armée des États-Unis engagée dans la guerre au Vietnam. On se souvient qu’il avait déclaré que jamais un Vietnamien ne l’avait insulté en le traitant de nègre. De plus, il s’était converti en joignant une organisation, la Nation de l’Islam et n’hésite pas de se montrer en public avec le militant Malcolm X.

Plusieurs jeunes gens de mon âge, élevés dans un milieu catholique, se sont progressivement éloignés de toute religion institutionnelle, hiérarchique, au cours des années 60. Certains ont cherché d’autres certitudes spirituelles, ont étudié les enseignements venus de l’Orient.

Pour ma part, je me suis engagé sur le plan social et politique dans mon milieu…

( Extrait de mon journal de voyage, 7 et 10 juin 2016 )

 


Au Jardin Métis…

Un globe en violet


Un bijou végétal



une éclipse voilée…

une éclipse voilée vague et roulée
chantanle et jazzanque en pendale

Le majestueux Fleuve – 2

Un monumental miroir




renouveau

O souvenir! printemps! aurore!
( Hugo, Les Contemplations )


l’éternité…

l’éternité est un rêve qui s’effiloche dans le sillage, les sillages du temps

un écoulement

et si il n’est jamais eu commencement ni présent ni fin… infinité… être

Tourner la page…

Janvier 2013

Il y a quelques semaines, j’ai relu des extraits de La lanterne d’Arthur Buies. Je constate, encore une fois, que les lectures qu’on a faites à 18 ans ne correspondent pas aux relectures qu’on fait plus tard, à chaque étape d’une vie, que ce soit dix, vingt, ou quarante ans plus tard.

J’étais adolescent lorsque j’ai lu une ré-édition d’extraits des textes polémiques de Buies, publiée par les Éditions de l’homme en 1964. J’avais alors découvert un auteur au style alerte, un esprit irrévérencieux, qui bousculait l’autorité et remettait en question l’ordre établi, sans ménagement. De plus, Buies n’avait que 22 ans lorsqu’il se lança dans l’arène politique et sociale… un véritable modèle pour le jeune homme qui ambitionnait lui aussi de s’envoler de ses propres ailes.

Il faut rappeler qu’à la première demie des années 60, la société québécoise, qui se qualifiait toujours de canadienne-française, était en pleine révolution tranquille. On avait ouvert très grandes les portes et les fenêtres, et on sentait la brise rafraîchissante qui traversait les corridors de nos vieilles institutions. Si l’Église était toujours très présente dans nos vies, le contrôle qu’elle avait exercé sur la société québécoise depuis sa fondation commençait à se relâcher. La société québécoise avait décidé de devenir maître chez-elle et se donnait les moyens pour réaliser ce rêve

Tout ne se faisait pas sans heurts, ni tensions : nous trouvions facilement un prétexte pour occuper la rue. Nous avions l’impression de paver une voie vers l’avenir. Ailleurs dans le monde, des peuples entiers se libéraient les uns après les autres du joug des nations colonisatrices… pour se soumettre tout aussitôt parfois, il faut bien l’admettre, au joug de maîtres locaux.

Dès le premier numéro de La Lanterne, Buies annonce qu’il se donne comme programme d’entrer « … en guerre ouverte avec toutes les stupidités, toutes les hypocrisies, toutes les turpitudes ; c’est dire que je me mets à dos les trois quarts des hommes, fardeau lourd ! »

Il n’y avait rien là pour me décourager à poursuivre sa lecture, tout au contraire…

Tout au long des quelque 27 numéros hebdomadaires de la publication, Buies se fait le porte-parole des idéaux libéraux de la démocratie républicaine, de la liberté de pensée et d’expression, de l’instruction gratuite et obligatoire, de la séparation de l’Église et de l’État.  Il s’attaque à tout ce qui représente l’ordre établi, non seulement aux journaux qui le soutiennent, mais aussi aux autorités religieuses auxquelles il consacre ses pages les plus virulentes. Il dénonce leur tendance à l’autoritarisme, leur hypocrisie, leur pharisaïsme :

« … À force de chercher le secret de cette confusion, j’ai fini par découvrir qu’elle avait été imaginée exprès pour faire croire que la Lanterne est inspirée directement par l’évêché de Montréal.

Je déclare que c’est là une insigne fausseté, qu’ayant appelé mon journal la Lanterne, je ne l’ai pas appelé l’Éteignoir, et que la dite Lanterne n’est inspirée que par les sottises et les ridicules de la presse dévote, assez nombreux pour l’occuper longtemps avec toutes les variétés désirables. » (No. 4)

Ce qui m’a le plus étonné de ma lecture de La Lanterne, c’est que je me rendais compte que nous étions en train de compléter, au cours de la Révolution tranquille, la mise en œuvre des idéaux politiques proposés par les Patriotes et, dans leur sillage, les membres de l’Institut canadien de Montréal. Que les idées qu’on véhiculait au cours du siècle précédent étaient encore d’actualité, entre autres au sujet de la séparation des religions de l’état.

C’est un débat toujours d’actualité. Aujourd’hui, des groupes tentent d’introduire leur religion dans la société sous couvert de liberté d’expression.

… au coeur du Montana

27 juillet 2011





le regard captivé

entre le blanc et le jaune

à soixant'quinze à l'heure

Exploration : la main qui danse sur le papier


Jeudi, 20 octobre 2022

Fin d’après-midi, sous un ciel gris pesant, contemplant ma cour-arrière, suivant le rythme d’une musique intime, ma main fait danser un bâtonnet de pastel sur du papier…

Vendredi 21 octobre

Le lendemain, en matinée, sous un ciel lumineux, je contemple le même paysage ; la main récidive, elle replonge sur le papier, elle s’amuse, elle folichonne, glissant les bâtonnets de pastel de toutes les couleurs automnales…



Mi-journée, même journée…

««« … »»»

Méditation sur le silence

…écouter le silence au sein de l’illusion du monde,
et vous vous souviendrez de la leçon que vous avez oubliée.
Jean-Louis (Jack) Kerouac

Il est vrai qu’il est aujourd’hui difficile de s’entendre soi-même dans l’ambiance de la cacophonie omniprésente des médias de masse – la présence constante de la télévision en direct à travers le monde sur tout et rien, les réseaux sociaux et Internet via l’écran d’un ordi ou d’un téléphone. Il n’y a pas si longtemps, c’était la radio qui meublait nos espaces de vie de bruits incessants – que ce soit le rythme trépident du top 10/20/100, ou du bavardage perturbant des lignes ouvertes où chacun a « une opinion qui vaut celle d’un autre ».

Nous cherchons constamment à meubler le vide dans nos vies ; nous nous écartons trop souvent au cours de ce cheminement qu’est le voyage de la vie. Le rythme du déferlement des distractions s’est accéléré ; de plus, nous nous réservons beaucoup moins de temps pour nous détacher de ce ronron de notre quotidien.

La présence de ces distractions n’est pas nouvelle. Tous les philosophes, depuis Sénèque jusqu’aux modernes, ont témoigné de l’importance de taire les bruits autour et en soi, pour dégager des espaces pour réfléchir. Il y a deux millénaires, Sénèque affirme que « le seul véritable silence est intérieur. »

Déjà, souvenons-nous, nous prenions parfois le temps de nous retirer, de nous isoler dans une maison de retraite, dans un monastère, pour nous redresser l’âme, pour retrouver nos balises. Je me souviens, il y a un demi-siècle, après avoir brûlé la chandelle par les deux bouts pendant quelques années alors que je passais de l’adolescence à l’âge adulte, j’ai pris le temps d’aller recouvrer mon souffle dans un monastère, au début d’un long voyage initiatique en Europe qui m’a emmené jusque dans l’archipel des iles grecques. À Ierapetra, en Crète, pendant quelques semaines, j’y ai suspendu le temps…

la genèse est depuis longtemps conclue

et fossilisée au fin fond des enfers et des cauchemars
et piégées dans les silences entre les synapses
les trompettes de l’apocalypse ne me taquinent plus

j’ai déposé un océan et un continent
des montagnes au nord
de l’est jusqu’à l’ouest
un croissant de baie devant la mer au sud
entre le passé et l’avenir. 

l’automne crétois est un soleil qui pendule à l’envers, d’août jusqu’en novembre
et revient, quand octobre glisse en septembre
– comme on glisse en sieste –
au rythme de la mer
au gré du vent du jour

Il y a quelques siècles, Montaigne se déleste des exigences de la vie urbaine, et se retire dans son domaine, à quelques kilomètres de Bordeaux. Descartes se réfugie en Hollande, dans une petite chambre chauffée par un poêle, où il amorce sa réflexion sur la nature de l’humain et sur l’existence de Dieu.

Quelques siècles plus tard, Kerouac a souvent témoigné de son besoin de ralentir à la fin de chacun de ses périples à travers les Amériques. Retournant chez lui, il s’attable devant sa table de travail, sa machine à écrire, afin de composer son œuvre.

Il faut toutefois du courage pour s’engager dans cette voie. N’est-ce pas le contemporain de Descartes, Blaise Pascal, qui nous confie que « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »

Pour sa part, dans Desolation Angels, Kerouac témoigne de son séjour, seul, sur une tour de guet d’incendie au sommet d’une montagne pendant 63 jours. Il étudie les enseignements des sages bouddhistes, et il recommande à ses lecteurs « … d’écouter le silence au sein de l’illusion du monde, et vous vous souviendrez de la leçon que vous avez oubliée. C’est un immense éveil. Nous ne sommes jamais nés, nous ne mourrons jamais. »


PS :

Quelques épiphanies : le bonheur au quotidien

Comment je me situe dans l’univers

Mi-février, assis au chaud dans un café, je contemple, le regard vide, au-delà de la fenêtre givrée, le vent balayer la neige sur la rue. J’aperçois un passant quelconque : soufflant son haleine glacée au rythme de son pas alerte, le dos courbé contre le vent, les mains dans les poches, le cou enfoncé dans les épaules de son coupe-vent… Un instant saisi, figé, dans l’évolution de l’univers… sans retour.

devant le café

un jeudi matin d’hiver

l’éternité fige


Mi-mai, délesté des pelures vestimentaires hivernales sur ma peau, je prends du temps pour remuer la terre de mon jardin ; je fais une pause pour contempler mon travail ; je savoure de vieux souvenirs qui surgissent de mon enfance, lorsque je me perdais dans mon imagination, dans la cour derrière chez-moi ou dans un bosquet au parc.

ombres en dentelles

apparaissent les bourgeons

se déboutonner

les bourgeons s’éclatent

le temps glisse entre mes jambes

je danse au présent

***

les fleurs applaudissent

toutes couleurs éclatantes

sur voûte azurée


Au creux de l’été, je marche sur le trottoir dans mon quartier ; une chaleur humide flotte sur ma peau ; le long zizillement des zigales me distrait de ma rêverie éveillée ; je ralentis mon pas…

une brise chaude

molles caresses humides

seconde éternelle

un temps écrasant

poussière d’éternité

mon regard s’échappe


Octobre, novembre, les journées s’écourtent, je prépare le retour de l’hiver… Je range les bûches à côté de la cheminée. Je m’enfonce dans mon fauteuil…

feuilles retournantes

vif sursis éblouissant

rides automnales

ombres allongées

des branches dépareillées

bise pénétrante

les souvenirs filent

tout comme l’eau sous les ponts

le temps passe vite


À l’automne de ma vie, je me promène sur le bord de la mer ; je contemple les vagues qui s’écrasent sur la plage, le temps qui passe ; j’observe les débris qui jonchent mon parcours, je contemple le chemin que j’ai tracé dans l’univers ; je ne regrette rien…

Enfin, même retraité de la vie active, je peine à me délester suffisamment l’esprit pour retrouver ces états de grâce dont j’ai conservé le souvenir… il y a si longtemps. Cette impression de trouver ma place dans l’univers.

un regard distrait

leste pas douce cadence

éternel retour

ralentir le pas

cesser de compter les heures

surprise au détour

le dos au passé

sens unique du présent

le futur qui s’ouvre

=====

entrecroisements

densité profonde

d’un fouillis dans le boisé

pleine conscience


Méditations sur des arbres

Études méditatives d’arbres, en me promenant nonchalamment sur les Plaines d’Abraham…

Kerouac, 12 mars 1922

Monument Jack Kerouac, Lowell, Massachussetts

It was in Centralville I was born… On Lupine Road, March 1922, at five o’clock in the afternoon of a red-all-over suppertime, as drowsily beers were tapped in Moody and Lakeview salons and the river rushed with her cargoes of ice over reddened slick rocks… I remember that afternoon, I perceived it through beads hanging in a door and through lace curtains and glass of a universal sad lost redness of mortal damnation… the snow was melting.

Doctor Sax, 1952/1959, Mexico

Jean-Louis Kerouac est né à Lowell, Massachussetts, il y a cent ans aujourd’hui.

Aujourd’hui, on commémore l’événement dans sa ville natale. Il est devenu plus qu’une légende, un mythe, pas uniquement sur le plan littéraire. Encore aujourd’hui, c’est le personnage, plus que l’écrivain qu’on connait. Qui peut nommer plus qu’un livre qu’il a écrit, outre que On the Road.


Il y a deux ans, le 11 mars 2020, je présentais la dernière d’une série de trois conférences devant un auditoire de membres du programme d’Éducation 3è âge du Collège de Maisonneuve : neuf heures sur ses origines, son cheminement, son œuvre, son immense influence dans le monde entier.

Voici comment j’amorçais la première de cette série :

« La légende : le pape de la Beat Generation, un bourlingueur qui, animé par l’alcool et propulsé par des amphétamines, vagabondait avec ses amis à travers les États en courant la galipote, d’une ville à une autre.

Difficile de s’expliquer comment un dévoyé a pu composer une œuvre qui comprend presque trois dizaines de livres, des romans, des recueils de poésie, un essai sur le bouddhisme et un grand nombre d’articles publiés dans un grand nombre des revues américaines à grand tirage, le tout sur une période de guère plus d’un quart de siècle.

Encore plus difficile de s’expliquer comment cette œuvre a su retenir l’intérêt et l’attention de tant de lecteurs, dans des dizaines de langues et encore plus de pays à travers le monde entier. Il est impossible aujourd’hui, à moins d’y consacrer toute une vie, de tout lire, toutes les études, de visionner tous les documentaires, les reportages, d’écouter tous les témoignages, sur l’homme, sa vie et son œuvre.

Comment s’expliquer l’influence qu’il a exercé sur tant de créateurs ? Bob Dylan et Richard Séguin, Dany Laferrière et Patrice Desbiens, Herménégilde Chiasson et Walter Salles… Comment s’explique l’ascendant qu’il conserve, encore aujourd’hui, sur tant de gens, de toutes les générations?

On sait que Kerouac était d’origine canadienne-française. D’ailleurs, il le mentionne souvent dans plusieurs de ses écrits. Mais ce que peu reconnaissent, c’est comment et à quel point son identité canadienne-française a façonné son œuvre. »


Jean-Louis Kerouac s’est toujours identifié comme étant d’origine « canuck », c’est-à-dire canadienne-française. Il deviendra Jack Kerouac lorsqu’il commencera à s’intégrer dans la société américaine. Toute son œuvre sera une immense quête d’identité : un Canadien-français errant qui, se cherchant une identité, devient Franco-Américain, sans en être conscient. Et, quand on la lit attentivement, avec intelligence, on découvre que cette œuvre témoigne du passage de l’identité canadienne-française à celle franco-américaine au sein de son milieu d’origine.

Une grande majorité des œuvres de Kerouac peut être catégorisée comme étant de l’autofiction. Il s’inspirait de ses expériences vécues, dans son milieu familial, sa communauté d’origine, le cercle de ses amis, ses milieux de travail, pour créer des romans qui ont témoigné de l’état et de l’évolution de sa société et de son pays. Dès le début de son cheminement, il conçoit le projet d’écrire une série d’œuvres de nature autobiographique, qu’il intitule La légende de Duluoz.

Jean-Louis Kerouac, Jack Kerouac est un rhapsode contemporain — rhapsode, du terme grec rhapsein, tisser, tisser des odes, des poèmes chantés. Il cherchait sa voix, pour s’insérer dans les grands courants artistiques et littéraires de son pays, sans effacer son origine. Devenant un écrivain franco-américain, il trouve sa voix pour chanter ce qu’il vit et peindre ce qu’il observe dans son environnement.


This is a very important story because it deals with a man who was also named Jack Kerouac, and who was the father of my father…
Honest Jack was fearless. He dared God to strike him with a thunderbolt. Whenever there was a thunderstorm, he would stand on the large porch of his home and roar at the heavens, waving his bony fist at the lashing tempest...
He would use this enormous language against the storm.
The language called Canadian French is the strongest in the world when it come to words of power, such as blast and strike and others. It is too bad that one cannot study it in college, for it is one of the most languagey languages in the world. It is unwritten; it is the language of the tongue, and not of the pen. It grew from the lives of French people come to America. It is a huge language.

The Father of my Father (1941), Atop an Underwood

Jean-Louis Kerouac avait 19 ans lorsqu’il a écrit ce texte. Aurait-il pu écrire un texte semblable s’il avait évolué à Montréal par exemple, ou à Québec, à la même époque? Paradoxalement, c’est parce qu’il était canadien-français résidant en Nouvelle-Angleterre en 1941, que Kerouac a pu écrire le texte sur la langue de son grand-père et des ses ancêtres. Il faut reconnaître que s’il avait évolué dans les cercles académiques à Montréal, entre 1940 et 1960, il n’aurait jamais pu élaborer l’équivalent de ce qu’il allait accomplir au cours des années 50, ce qu’il a créé comme œuvre dans le cénacle de sa boy-gang des Beat.

Ce n’est que lorsque des Péloquin, Vanier, suivis de Charlebois ( l’Osstidcho ), mais surtout Michel Tremblay qui ont porté le parler canadien-français devenu québécois à un niveau littéraire.

Kerouac était conscient de ses limites quant à sa capacité d’écrire en français. Pierre Anctil, dans Jack Kerouac : un homme grand, explique que Kerouac n’était pas enraciné dans une véritable pratique littéraire française. Anctil ajoute que si Jacques Renaud ( Le Cassé, Parti Pris, 1964 ) et Victor-Lévy Beaulieu ( Jack Kerouac : un essai-poulet, Éditions du Jour, 1972 ) ont écrit des livres en joual, « … ce fut par ailleurs en plein possession de l’expression française classique dans le respect de ses formes grammaticales fondamentales. »

Kerouac ne parlait pas l’anglais lorsqu’il entre à l’école primaire ; il ne maîtrise pas l’anglais alors qu’il est admis à l’école intermédiaire à 11 ans. Pour la première fois, il ressent les effets des différences de classe sociale et ethnique. Il ne maîtrisait toujours pas très bien l’anglais parlé à la fin du secondaire. Néanmoins, il brille tant sur le plan académique que sur le plan sportif à l’école secondaire.

Il se vante d’avoir sécher régulièrement ses classes au niveau secondaire. Ses enseignants le savaient ; ils savait aussi qu’il passait tout son temps à la bibliothèque municipale, toujours dans le même coin, à lire les classiques, à feuilleter des livres de références, les encyclopédies.

Dans sa biographie littéraire de Kerouac, The Voice Is All : The Lonely Victory of Jack Kerouac ( Penguin Group, 2012 ), Joyce Johnson signale que si le trajet en train entre Lowell et New York durait une demie journée, le trajet psychique était autrement immense.

Avant d’être admis à Columbia, Kerouac doit passer une année complète dans une école préparatoire, la Horace Mann School. Kerouac arrive d’une ville essentiellement ouvrière. Il se retrouve dans une école où la majorité des étudiants proviennent de parents très riches. Plusieurs étudiants arrivent à l’école en automobile conduite par le chauffeur de la famille. Le choc culturel entre la petite ville industrielle et la grande métropole de New York est énorme.

Le coin de Kerouac à la bibliothèque municipale de Lowell

… during all this time I used to cut classes at least once a week, just so I could go to the Lowell Public Library and study by myself at leisure, to investigate other fragrant old books such as Goethe, Hugo…
… loving books and the smell of the old library and always reading in the rotunda part of the back where there was a bust of Caesar in the bright morning sun…

Vanity of Duluoz, Book Two, 1

Kerouac a été, toute sa vie, un lecteur boulimique. Il cherche, étudie et trouve des modèles qui s’écartent des modes classiques d’expression. Il expérimente pour arriver à exprimer une voix américaine, distincte de l’européenne. Chez Whitman et Thoreau, cette aspiration le mène vers une éthique de l’authenticité, de l’individualité, et d’une relation avec le milieu naturel ; chez Melville : la quête intense de l’absolu dans toutes ses manifestations ; chez Thomas Wolfe : l’autofiction, sa vision de la poésie de l’Amérique ; chez Proust : la chronique d’une vie, comme témoignage d’une époque ; chez Céline : une langue qui reproduit le discours, la parole orale, et le sentiment de la futilité de la vie qui se termine inéluctablement dans la mort.

Sur la base de cet héritage littéraire, et s’appuyant sur sa propre parlure canadienne, il parvient à articuler sa propre voix, son style. Joyce Johnson est peut être la personne qui a le mieux reconnu qui était l’écrivain Kerouac et surtout l’importance de sa culture canadienne dans la genèse de son style.

Elle a été témoin au jour le jour de cette démarche. Dans sa biographie littéraire de Kerouac, elle a décrit, étape par étape le cheminement de la découverte de sa voix, comment ce fut un développement ardu, intense.

Au moment de la parution de On the Road et de la critique élogieuse originale du NY Times, Kerouac est devenu, bien malgré lui, une vedette. Le livre est si populaire que, quelques semaines après le lancement, on imprime une deuxième, puis une troisième édition de son livre, pour répondre à la demande.

Ses collègues de la Beat Generation étaient, en septembre 1957, partis à Tanger, puis à Paris. Il était le seul de sa bande à être disponible pour des entrevues.

Johnson l’a accompagné au cours de la période de la sortie du roman au cours de l’automne 1957. Elle décrit dans sa biographie littéraire comment ce fut le début de la fin pour lui. Il n’était pas prêt à faire face à cette situation. Il a été incapable de s’ajuster à la notoriété. Johnson a vu, jour après jour, comment cette expérience l’a assommé, détruit.


Une partie de la collection des livres des écrivains de la Beat Generation à la Bibliothèque municipale de Lowell, Massachussetts

L’œuvre entière de Kerouac a exercé une influence énorme à travers le monde entier. Plusieurs de ses livres ont été publiés dans un grand nombre de pays, et dans plusieurs langues.

Pendant longtemps, son œuvre n’a pas été appréciée à sa juste valeur, dans les milieux littéraires de la critique et de l’édition, et encore moins dans les réseaux intellectuels et académiques. Ce n’est que tout récemment qu’on reconnait ce qu’il a accompli, son innovation sur le plan littéraire, ainsi que la profondeur de son œuvre. Toutefois, plusieurs persistent à déprécier, à remettre en question sa valeur – d’aucuns valorisent l’innovation sur le plan du style tout en dépréciant le message, ou inversement.

À l’époque actuelle, où on examine, on reconsidère ce qu’on appelle le corpus historique des œuvres qui définissent une culture, soit d’un pays ou d’une civilisation, on a commencé à y intégrer l’œuvre de Kerouac. Pas uniquement parce que tant de monde l’ont lu, en ont été marqués, mais parce qu’il fait désormais partie de cet ensemble d’œuvres qu’ont considèrent comme étant des piliers de la culture. Des œuvres ont été créées qui se réfèrent à celle de Kerouac, qui n’aurait pas créées autrement. Il fait partie désormais, dans le corpus américain à tout le moins, de cet aréopage, ce cénacle sélect de ces écrivains qu’on étudie dans les universités, en compagnie des Emerson, Twain, Melville, Thoreau, Whitman, Faulkner, Fitzgerald.


Et pour nous Québécois et nous autres descendants des premiers Canayens dispersés sur tout le territoire de l’Amérique du Nord… que représente-t-il ? Comme tant d’intellectuels, je rumine les réponses à cette question depuis quelques décennies.

Déjà, il y a plus d’un demi-siècle, Michel Euvrard posait ce questionnement dans la revue Parti Pris : beat, battus, béat, Parti pris, page 65, avril 1966.

Kerouac repose la vieille question, celle qu’inlassablement la littérature américaine n’a cessé de poser depuis ses balbutiements, et que nulle réponse ne peut empêcher une réplique, ques­tion qui par le fait même qu’il est besoin de la poser, reste nécessairement sans ré­ponse ; une question à laquelle il ne serait possible de répondre que lorsqu’elle aura cessé de se poser, et la réponse alors n’aura plus beau­coup d’importance, « Qu’est-ce que ça veut dire, être Américain ; qu’est- ce que c’est, l’Amérique? »

Il faut reconnaître qu’il y a toujours eu méfiance entre d’une part, ceux qui « trippaient » dans le courant apolitique de la contreculture, ceux qui aspiraient à une transformation graduelle de la société, par une prise de conscience de soi, par opposition d’autre part, à ceux qui étaient plus systématiques, ou méthodiques, qui souhaitaient un renversement de la société ; ces deux courants n’avaient de commun que leur désir de contester, de changer de société. Ce qui est intéressant, c’est que dans ce numéro de parti pris, il y avait la critique de Euvrard, et d’autres textes, une entrevue avec Claude Gauvreau, un poème de Denis Vanier, et une entrevue de Paul Chambeland avec Claude Péloquin. Le tout en référence à des textes des Beat, Kerouac, Corso, entre autres.

Dans Une certaine Amérique à lire : la Beat Generation et la littérature québécoise ( Édition Nota Bene, 2014 ), Jean-Sébastien Ménard identifie trois tendances au Québec, quant à l’héritage de Kerouac chez nous :

  • être beat au Québec : Claude Péloquin, Raoul Duguay, Lucien Francoeur qui, avec Denis Vanier, Patrick Straram et autres, revendiquent une filiation avec le continent tout entier ;
  • ceux qui se servent de Kerouac comme d’un miroir pour mieux parler d’eux-mêmes : Victor-Lévy Beaulieu, Jack Kerouac : essai poulet, Gilles Archambault, Le Voyageur distrait, et Jean–Noël Pontbriand, Jack Kerouac Blues ;
  • ceux pour qui Kerouac sert de relais à l’américanité québécoise : Jacques Poulin, Volkswagen Blues, Réjean Ducharme, Dévadé, Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, Louis Hamelin, Le joueur de flûte, et Michel Vézina, Entre asphalte et vodka.

Selon Ménard, le thème de l’américanité devient incontournable pour analyser la quête d’identité des Québécois au cours des années 80. Le rapport à l’Amérique et particulièrement aux États-Unis, devient le centre du questionnement identitaire. Il souligne que, comme le remarque Yvan Lamonde, l’élite intellectuelle est tournée intellectuellement vers la France et est éloignée d’une culture populaire et de masse québécoise foncièrement américaine. Pour ces écrivains, être d’Amérique ne signifie pas d’oublier d’où l’on vient, au contraire, mais bien d’être tout ce que l’on est, sans pourtant effacer l’européanité de l’origine.

Ménard souligne que, contrairement à Kerouac et les Beats qui recherchent un autre mode de vie, Jacques Poulin est, dans son roman Volkswagen Blues, à la recherche de traces d’une présence française en Amérique. Il traverse l’Amérique, de Gaspé ( Jacques Cartier ) jusqu’à San Francisco ( Jack Kerouac ), sautillant d’un lieu à un autre, en se servant de documents écrits pour se guider.

Pour Laferrière, que Ménard a rencontré pour les fins de sa recherche, lorsqu’on prend la route, on n’en revient pas. Ménard estime que Laferrière et Kerouac ont beaucoup de points en commun. Le projet d’autobiographie, sous forme d’autofiction ; l’écriture qui alterne entre le passé et le présent ; l’importance du rythme de la langue, de la musique des mots et des phrases ; Kerouac aime jouer avec le langage comme un jazzman joue de son instrument. Laferrière avoue qu’il pense en créole tout en écrivant en français. L’un est fils d’immigrant, l’autre est immigrant. Il est d’avis que Kerouac aurait dû être traduit par un québécois plutôt que par des français.

Le personnage de Kerouac et des auteurs de la Beat Generation apparaissent dans plusieurs romans de Louis Hamelin. Dans Le joueur de flûte, Hamelin met en scène un personnage, Ti-Luc, dans une démarche de quête d’identité – la recherche de son père. De fil en aiguille, les aventures de Ti-Luc l’aide à trouver son identité. Ménard souligne que la Beat Generation a souvent été associée à une quête d’identité. La lecture de Howl, d’Allen Ginsberg, a permis à plusieurs personnes d’assumer leur identité sexuelle par exemple. Il donne aussi l’exemple de Johnny Depp, pour qui la lecture de On the Road a marqué sa vie et l’a aidé à se lancer comme artiste. En ce sens, la Beat Generation a joué le rôle de joueur de flûte pour toute une génération.

Le roman de Michel Vézina, Entre asphalte et vodka est le récit de la rencontre entre deux hommes. Jean, qui se lie d’amitié avec Charles, qui pourrait être son grand-père, et de leur odyssée qui les mène à leurs sources communes, en Gaspésie. Dans ce roman, il y a la présence de la figure d’un père, Victor-Lévy Beaulieu, et celle du grand-père, Kerouac, incarné dans le personnage de Charles, devenu Carl à la suite d’un exil aux États-Unis. Chemin faisant, les deux personnages se retrouvent dans leurs origines.

Ménard mentionne le franco-ontarien, Daniel Poliquin, Visions de Jude, pour étaler l’étendue des œuvres qui témoignent de cette filiation avec le courant beat, sans pour autant copier ce qui se fait aux États-Unis. Pour ma part, j’aimerais signaler l’œuvre d’un poète franco-ontarien, Patrice Desbiens, que j’ai connu il y a quelques décennies, lorsque je travaillais comme journaliste en Ontario-français. Son recueil de poésie, L’homme invisible, est innovateur… ce recueil témoigne très bien de la situation des descendants des canadiens-français qui sont nés à l’extérieur du Québec, pas uniquement en Ontario ou au Manitoba, mais aussi ceux qui écrivent en anglais, en Nouvelle-Angleterre.

L’essai de Victor-Lévy Beaulieu est écrit sous la forme d’un journal intime de sa lecture de Kerouac : pourquoi passer des heures dans un roman si jamais les mots ne vous renvoient pas à vous même? Selon VLB, qu’on le veuille ou non, Kerouac, ce « meilleur romancier de l’impuissance » comme il le qualifie, nous offre un miroir de nous-même. C’est ce qui hantait Beaulieu, lorsqu’il cherchait la conclusion à son essai : « Car le vieux mythe de l’Amérique est un serpent lové en soi, inexpugnable – cette force têtue que n’a su vaincre Jack et qui s’est vengée de façon superbe, dans le bon vin et la mauvaise bière de la Nouvelle-Angleterre. »


Après ça…

Quelques semaines avant de me lancer à nouveau dans une autre exploration de l’Amérique au printemps et à l’été 2016, les Éditions Boréal publiaient un recueil de textes inédits rédigés en français par Jack Kerouac — La vie est d’hommage.

Ces textes, qui dormaient dans les archives de Kerouac à la New York Public Library, ont été établis et présentés par le chercheur Jean-Christophe Cloutier. Ce dernier a épluché et étudié attentivement ces textes surprenants. Dans la préface au recueil, Avant Propos : Les travaux de Jean-Louis Kerouac, le chercheur nous révèle ce qu’il qualifie, avec raison, de véritable trésor.

J’ai trimbalé ce livre tout au long de ma longue virée jusqu’au Sud-Ouest, en filant sur les autoroutes et les routes de campagne de la Vallée de l’Ohio, en suivant le parcours de la légendaire Piste de Santa Fe et, enfin, en retournant vers l’est jusqu’à domicile ( https://fernancarriere.com/category/une-boucle-americaine-2016/ ).

De retour chez-moi, en poursuivant la lecture de ces textes qui m’ont fasciné et m’ont dérangé à la fois, j’ai prolongé le voyage, dans tous les sens du terme, tout en relisant et en complétant mon journal de voyage.

Ce qui m’a fasciné le plus de la lecture de ce recueil de textes rédigés en français par Kerouac, c’est la dimension identitaire de ce Franco-Américain de deuxième génération. Cette question m’a hanté tout au long du voyage que je continue en esprit, chez-moi.

En étudiant attentivement les manuscrits de Kerouac, tant les manuscrits rédigés en anglais qu’en français, Cloutier découvre que l’œuvre maîtresse de Kerouac, On the Road, dérive de premières ébauches qui ont été rédigées d’abord en français ; qu’il serait plus juste de parler de cheminement pour traduire le sens véritable de l’expression On the Road : que la véritable version française du titre devrait être Sur le chemin, plutôt que Sur la route.

Laissons Cloutier décrire ce qu’il a découvert en lisant ces manuscrits en français :

« Les textes réunis ici permettront au public de retracer l’évolution de la relation que Kerouac a entretenue avec ses origines canadiennes-françaises — son sentiment d’assimilation, de colonisé invisible en terre étrangère, son dédoublement intérieur, cette dialectique infernale entre la honte et la fierté qui le hante sans cesse de son enfance jusqu’à sa mort en 1969 — tout en mettant en évidence l’influence déterminante que le français a eue sur son développement littéraire, et conséquemment sur la littérature mondiale d’après-guerre. ( page 48 ) »

Sur le chemin de la vie, de la naissance à la mort…

Kerouac savait qu’il était un grand écrivain. Il a réussi à se positionner dans l’élysée des grands écrivains du monde. Chacun y trouve un miroir de soi… ou non.

***

Quelques balises de cheminement …

… d’un phare à un autre autour de la Gaspésie –
août basculant en septembre 2021

Phare de Métis-sur-Mer, à l’entrée de la Gaspésie

Phare de la Pointe-à-la-Renommée

Il ventait beaucoup ce jour-là. Un avant-goût, aux derniers jours d’août, de l’automne qui viendrait bientôt.
Par un temps favorable, la lentille de Fresnel de ce phare projette son feu jusqu’à 80 km de distance, jusqu’à l’île d’Anticosti. C’est un site historique : en 1905, Marconi y réussi, pour la première fois dans le monde, une communication de télégraphie sans fil avec un navire au large.

La lentille Fresnel projette son jet de lumière à de très longue distance
Perché sur une falaise dominant le fleuve Saint-Laurent, à l’Anse-à-Valleau

Là où le fleuve rejoint le Golfe Saint-Laurent, au Cap-des-Rosiers…
…le Phare de Cap-des-rosiers…
… le plus haut phare du Canada domine l’entrée du fleuve.

Phare de Cap d’espoir
Phare de Carleton-sur-Mer


Souvenirs d’août

Une promenade au Jardin de Métis-sur-Mer — 23 août 2021

étoile
une fleur dans le bain saluant ses voisines
verdures
écumes voguant sur une vague verte
collantes
flottant dans la brise
cascade végétale
le coin touffu
laisser faire
bordure
entre les veines minérales
sous le pommier
dernier regard


La flamme d’une chandelle, de Gaston Bachelard

Une rêverie au cours d’une soirée sereine

Au rythme d’une longue méditation, d’une contemplation, je prolonge ma relecture de La flamme d’une chandelle de Gaston Bachelard… relisant parfois des phrases, des paragraphes, des pages entières, ruminant… inspiré… solitaire, me haussant à la verticalité d’une flamme de chandelle…

Ressuscité du fond d’un tiroir de la mémoire, le souvenir d’une soirée, il y a environ un demi-siècle, où, illuminé par la lecture de ce poème philosophique, j’avais étudié comment saisir une image de cette flamme…

Quelques glanures d’envoûtement…


La solitude du rêveur de chandelle

Quelle révélation fut pour moi le Dictionnaire des onomatopées françoises du bon Nodier. Il m’a appris à explorer avec l’oreille la cavité des syllabes qui constituent l’édifice sonore d’un mot. Avec quel étonnement, avec quel émerveillement, j’ai appris que, pour l’oreille de Nodier, le verbe clignoter était une onomatopée de la flamme de chandelle ! Sans doute, l’œil s’émeut, la paupière tremble quand la flamme tremble. Mais l’oreille qui s’est donnée tout entière à la conscience d’écouter a déjà entendu le malaise de la lumière. On rêvait, on ne regardait plus. Et voici que le ruisseau des sons de la flamme coule mal, les syllabes de la flamme se coagulent. Entendons bien : la flamme clignote.

Les trois syllabes de la flamme de chandelle se heurtent, se brisent l’une contre l’autre. Cli, gno, ter, aucune syllabe ne veut se fondre dans l’autre. Le malaise de la flamme est inscrit dans les petites hostilités des trois sonorités. Un rêveur de mots n’en finit pas de compatir avec ce drame de sonorités.

Ah ! ces rêveries vont trop loin. Elles ne peuvent naître que sous la plume d’un philosophe perdu dans ses songes. Il oublie le monde d’aujourd’hui où le clignotement est un signe étudié par les psychiatres, où le « clignotant » est une mécanique qui obéit au doigt de l’automobiliste.


La verticalité des flammes

Mais, avant de philosopher, peut-être faut-il revoir; peut-être, faute de revoir, faut-il réimaginer ce rare phénomène du foyer quand la flamme tranquille détache de son être des flammèches qui s’envolent, plus légères et plus libres sous le manteau de la cheminée.

Et quand la sur-flamme reprenait existence, vois, mon enfant, me disait la grand-mère, ce sont les oiseaux du feu. Alors, moi-même rêvant toujours plus loin que paroles d’aïeule, je croyais que ces oiseaux du feu avaient leur nid au cœur de la bûche, bien caché sous l’écorce et le bois tendre. L’arbre, ce porte-nids, avait préparé, tout au cours de sa croissance, ce nid intime où nicheraient ces beaux oiseaux du feu.


La lumière de la lampe

C’est à la vie lente que nous ramène la compagnie vécue des objets familiers. Près d’eux, nous sommes repris par une rêverie qui a un passé et qui cependant retrouve chaque fois une fraîcheur. Les objets gardés dans le « chosier », dans cet étroit musée des choses qu’on a aimées, sont des talismans de rêverie. On les évoque, et déjà, par la grâce de leur nom, on s’en va rêvant d’une très vieille histoire. Aussi, quel désastre de rêverie quand les noms, les vieux noms s’en viennent à changer d’objet, à s’attacher à une autre chose que la bonne chose du vieux chosier !

Ceux qui ont vécu dans l’autre siècle disent le mot lampe avec d’autres lèvres que les lèvres d’aujourd’hui. Pour moi, rêveur de mots, le mot ampoule prête à rire. Jamais l’ampoule ne peut être assez familière pour recevoir l’adjectif possessif. Qui peut dire maintenant : mon ampoule électrique comme il disait jadis : ma lampe ? … L’ampoule électrique ne nous donnera jamais les rêveries de cette lampe vivante qui, avec de l’huile, faisait de la lumière. Nous sommes entrés dans l’ère de la lumière administrée. Notre seul rôle est de tourner un commutateur. … Un doigt sur le commutateur a suffi pour faire succéder à l’espace noir l’espace tout de suite clair. Le même geste mécanique donne la transformation inverse. Un petit déclic dit, de la même voix, son oui et son non. … Mais, en acceptant la mécanique, le phénoménologue a perdu l’épaisseur phénoménologique de son acte.


Post-scriptum :

Relisant, depuis quelques jours, cette rêverie de Bachelard sur la flamme d’une chandelle, d’une lampe à l’huile, je me suis souvenu aussi de mon passage dans les galeries du Louvre à peu près à la même époque, il y aura cinquante ans dans quelques mois. Ce n’est pas le tableau de la Joconde qui a retenu le plus mon attention, mais plutôt, plus que d’autres tableaux, ceux de Georges de La Tour, La Madeleine à la veilleuse entre autres, mais particulièrement le Saint-Joseph charpentier.

L’étude attentive du jeu de la lumière d’une chandelle dans plusieurs tableaux de La Tour, m’avait certes fasciné. Mais aussi, qu’à chaque fois que j’examinais une image du tableau de Saint-Joseph charpentier au cours des années subséquentes, je me suis graduellement rendu compte que ce fut la première fois que j’ai pris conscience que je pourrais devenir père un jour. Mais cela, c’est une tout autre histoire.

Il y a un demi-siècle aujourd’hui…

La tempête du siècle, le 4 mars 1971

Les vieux ( c’est à dire, les plus de soixante ans ) se souviendront d’une tempête qui nous a tous marqués dans notre coin de l’univers. Sur une période de trois jours, cette tempête avait versé plus d’une quarantaine de centimètres de neige sur le nord-est du continent, du sud du Québec jusque dans les provinces de l’Atlantique et les États de la Nouvelle-Angleterre. Des rafales de vents violents atteignant par endroit jusqu’à une centaine de km/h avaient, par endroit, soufflé cette neige jusqu’au deuxième étage de plusieurs maisons. Nous avions tous été pris par surprise. Plusieurs employés ont dû dormir sur leurs lieux de travail et des écoliers ont passé la nuit dans les salles de classe ou les gymnases.
— Consulter les liens ci-bas pour plus de renseignements et images de cette tempête :

À cette époque, je partageais, avec des amis, un appartement au deuxième étage d’une maison, sur la rue Besserer, dans le quartier de la Côte de sable, à Ottawa. Nous avions assez de provisions sur les étagères et dans le réfrigérateur pour durer quelques jours. Entre les bulletins de nouvelles à la radio que nous captions de temps à autre pour nous tenir au courant de l’actualité, nous avons écouté et réécouté notre collection de vinyles tout en lisant ou en jasant de choses et d’autres, jour et nuit, au chaud, dans un nuage d’odeurs variées, de cuisine, de thé et de café, d’alcool et de cigarettes et autres fumées…

À la fin de la tempête, tôt le matin, j’étais sorti pour contempler l’état des lieux : tout était d’une blancheur éblouissante.
On commençait à dégager les principales artères urbaines. J’avais réussi à exécuter péniblement quelques pas à travers les amoncellements de neige sur la rue vers la première intersection, assez pour me convaincre que j’avais pris la mesure de tout ce que j’avais à comprendre.
À l’intersection de l’artère principale, j’ai bifurqué à droite, allongé quelques pas supplémentaires, jusqu’au petit restaurant, une pièce, sans prétention, deux tables, quelques tabourets ; trois femmes d’un certain âge, se partagent l’espace de la cuisine derrière le comptoir. Elles y attendaient leur clientèle habituelle.
J’ai pris le temps de savourer un déjeuner, au comptoir : deux œufs, des rôties, un café…
Voici ce que j’ai griffonné de retour chez moi :


l'après-tempête façonne tout un parc,
sous une pleine-lune

sur une côte de sable


au lever du jour,
trois vieilles enneigées y dissipent les temps

on y entre : trois tantes y ont le temps
on y parle : on y devise du passage de la tempête

et pendant qu'on y placote le quotidien
avec l'âge des temps, deux œufs et un café

la gentillesse ordinaire du long temps des âges


Côte de sable, Ottawa, Hiver 1973

Les demi-civilisés, 1934

Quelques glanures en lisant Les demi-civilisés,
par Jean-Charles Harvey

Inconsciemment, la comparaison se faisait en moi, entre l’élégance et le raffinement des citadins, et la simple rusticité des gens de chez nous. J’estimais ceux-ci, je m’étonnais des autres. Je sentais vaguement qu’il y avait, chez nos campagnards, plus de solidité, de bonté, de jugement et d’intégrité ; mais les cheveux bouclés, les lèvres peintes, les cils taillés, les doigts fins et les ongles polis de Marthe m’avaient séduit. Déjà, le sens de l’art se faisait jour en moi aux dépens du cœur et de la conscience. (p. 28, Éditions Typo, 2016)

Me voici parmi les descendants de ce peuple que je trouve terriblement domestiqué. Une fois la conquête faite par les Anglais et les sauvages exterminés par les vices de l’Europe, nos blancs, vaincus, ignorants et rudes, nullement préparés au repos et à la discipline, n’eurent rien à faire qu’à se grouper en petits clans bourgeois, cancaniers, pour organiser la vie commune. On eût dit des fauves domptés, parqués en des jardins zoologiques, bien logés, bien nourris, pour devenir l’objet de curiosité des autres nations. (p.43)

Je lui confiai rapidement mon désir de me livrer au professorat, à l’université.
— Je veux bien vous appuyer, dit-il. Si jamais vous entrez là, ne soyez pas trop frondeur, pas trop indépendant. Tout ce qui peut ressembler à l’indépendance de caractère, à l’émancipation de certains principes, est banni de l’université, gardienne de la tradition… et de la vérité. (p. 52)

Poussé par la pitié et la curiosité, je poursuivis ma route et arrivai devant un magasin très bas, très long et très étroit — touchant symbole! — d’où sortaient une foule de personnes chétives, qui emportaient avec elles des fioles coloriées et scellées de timbres officiels.

Je hélai un passant et lui demandai ce que signifiait cette sinistre procession.

— Ce n’est pas une procession, répondit-il, mais le pèlerinage quotidien de la population aux sources de la pensée humaine. L’immeuble que voici appartient à un monopole qui jouit du privilège exclusif de vendre en bouteilles l’esprit pur. Une loi renforcée par des sanctions sévères prohibe absolument l’usage de produits intellectuels autres que ceux-là.

… Aussitôt qu’une intoxication par l’idée ou par l’influence de génie se manifeste quelque part, nos espions nous renseignent et nous administrons aux coupables un astringent qui guérit le cerveau de tout danger de création. (p. 57-58)


En 1966, soit trois décennies après la publication original de Les demi-civilisés, voici ce que l’auteur relatait dans l’introduction de la première réédition de son roman.

Ce roman, paru en mars 1934, s’efforçait de peindre certaines milieux petits-bourgeois de Québec et autres lieux.

Vers la fin d’avril, son Éminence le cardinal Villeneuve, archevêque, interdisait Les demi-civilisés. Son décret… défendait aux fidèles, sous peine de péché mortel, de lire ce livre, de le garder, prêter, acheter, vendre, imprimer ou diffuser de quelque façon. … C’était le temps où l’Église, encore plus que de nos jours, jouissait d’une autorité et d’un prestige incontestés aussi bien auprès du pouvoir civil que dans la masse des croyants.


1948 — Publication du manifeste du Refus global, qui irrite les autorités ecclésiales et politiques canadiennes-françaises.
1967 — Publication des Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières. Cette fois, c’est le gouvernement canadien qui tente de censurer le livre.

La censure a une longue histoire, dans le monde entier.

Aujourd’hui, elle prend de nouvelles formes, tout aussi menaçantes à l’égard de notre liberté de penser et d’expression. Tant au sein des institutions académiques que dans les réseaux sociaux, on masque, on efface, on « annule »… ceux qui s’investissent comme gardiens de ce qui est convenu d’exprimer et de diffuser, écartent ceux qui les dérangent, les importunent, les contestent.