… après ça …

après ça dans la Graham-Paige année 1927 d’Old Bull ils partirent vers le Nebraska… Des nuages géants des prairies s’amassaient et marchaient au-dessus de l’anxiété indescriptible de la surface de la terre où les hommes vivaient tandis que leur voiture se faisait petite dans l’immensité, rampaient vers l’est comme une bibitte à patates sur des routes qui n’aboutissaient à rien.

Jack Kerouac, La vie est d’hommage, Boréal, 2016
( page 142 )

I-80 Wyoming 2
L’autoroute I-80, s’enfonçant dans l’horizon vers l’est, du Wyoming vers le Nebraska…

Quelques semaines avant de me lancer à nouveau dans une autre exploration de l’Amérique, les Éditions Boréal publiaient un recueil de textes inédits rédigés en français par Jack Kerouac — La vie est d’hommage.

Je l’ai trimbalé avec moi tout au long de ma longue virée jusqu’au Sud-Ouest, en filant sur les autoroutes et les routes de campagne de la Vallée de l’Ohio, en suivant le parcours de la légendaire Piste de Santa Fe et, enfin, en retournant vers l’est jusqu’à domicile. De retour chez-moi, en poursuivant la lecture de ces textes qui me fascinent et me dérangent à la fois, je prolonge le voyage, dans tous les sens du terme, tout en relisant et en complétant mon journal de voyage.

Ces textes, qui dormaient dans les archives de Kerouac à la New York Public Library, ont été établis et présentés par le chercheur Jean-Christophe Cloutier. Ce dernier a épluché et étudié attentivement ces textes surprenants. Dans la préface au recueil, Avant Propos : Les travaux de Jean-Louis Kerouac, le chercheur nous révèle ce qu’il qualifie, avec raison, de véritable trésor.

D’abord, sur un plan littéraire, Cloutier nous démontre à quel point Kerouac était méticuleux, que…

« cet auteur ( Kerouac ) s’acharnait à retravailler — réécrire, remanier, reprendre — ses écrits, et ce, malgré le mythe de non-révision qui entoure son œuvre et sa méthode spontanée, mythe qu’il a entretenu au dépens de sa réputation aux États-Unis. »

Mais ces révélations ne se limitent pas uniquement à cette découverte d’un auteur méthodique, qui travaille comme un véritable artiste. Cloutier abordent d’autres dimensions : la recherche poétique de Kerouac, son expérimentation des dimensions musicales de son écriture, trouverait sa source dans ses efforts pour s’exprimer dans sa langue maternelle — une langue parlée, le vieux parler du terroir canayen assaisonné d’américanismes, qu’il a transcrit de manière phonétique. Cloutier évoque aussi le rapprochement entre cette exploration de la sonorité de la langue à l’engouement de Kerouac à l’égard du jazz. Il ajoute que Kerouac était fasciné par les qualités musicales, rythmiques, du parler afro-américain…

« … car c’était selon lui celui ce qui se rapprochait le plus de sa langue maternelle. Cette façon de s’exprimer avait une relation avec l’anglais qu’il voyait comme cousine de celle que son patois entretenait avec le français européen. De plus, comme les deux langues ont fleuri sur le même continent, elles ont subi des formes similaires de pression. »
( page 31 )

D’ailleurs, Cloutier fait état du témoignage du grand écrivain afro-américain Richard Wright, sur cette ressemblance entre la condition québécoise ( ou canadienne-française ) et celle des Noirs américains. Cloutier soutient même que…

… le point de vue de Wright sur les Canadiens-français nous aide indirectement à comprendre plusieurs aspects de l’œuvre de Kerouac et des conflits culturels et ethniques dans lesquels il a grandi.
( page 33 ).

En étudiant attentivement les manuscrits de Kerouac, tant les manuscrits rédigés en anglais qu’en français, Cloutier découvre que l’œuvre maîtresse de Kerouac, On the Road, dérive de premières ébauches qui ont été rédigées d’abord en français ; qu’il serait plus juste de parler de cheminement pour traduire le sens véritable de l’expression On the Road : que la véritable version française du titre devrait être Sur le chemin, plutôt que Sur la route.

***

Ce qui me fascine le plus de la lecture de ce recueil de textes rédigés en français par Kerouac, c’est la dimension identitaire de ce Franco-Américain de deuxième génération. Cette question m’a hanté tout au long du voyage que je continue en esprit, chez-moi.

Les Québécois, les Acadiens, les Canadiens-français et les Franco-Américains sont tous des Nord-Américains, chacun à leur façon. Mais je suis de plus en plus convaincu que nous avons encore beaucoup d’explorations à compléter pour comprendre véritablement comment nous nous intégrons, quelle place nous occupons, dans la courtepointe américaine… Est-il vraiment possible d’être qui nous sommes tout en nous reconnaissant comme étant nord-américains ? Ou sommes-nous toujours des Nègres blancs d’Amérique, comme l’a si bien exprimé Pierre Vallières il y a plus d’un demi-siècle ? Encore, serait-il plus juste de reconnaître la signification profonde de ce que Patrice Desbiens a exprimé dans son recueil L’homme invisible, il y a plus de trente ans ?

La controverse qu’a soulevée l’acteur Roy Dupuis, l’hiver dernier, lorsqu’il a protesté contre la représentation qu’on a faite des coureurs de bois et des trappeurs canadiens dans le film The Revenant, en a troublé quelques uns ; mais elle n’a pas eu d’échos, sinon que dans un très petit cercle. J’ai même l’impression que beaucoup d’intellectuels ont été gênés d’en discourir. Ce refus de déranger est symptomatique de notre condition.

Pour l’instant, je laisse le dernier mot à Cloutier :

Les textes réunis ici permettront au public de retracer l’évolution de la relation que Kerouac a entretenue avec ses origines canadiennes-françaises — son sentiment d’assimilation, de colonisé invisible en terre étrangère, son dédoublement intérieur, cette dialectique infernale entre la honte et la fierté qui le hante sans cesse de son enfance jusqu’à sa mort en 1969 — tout en mettant en évidence l’influence déterminante que le français a eue sur son développement littéraire, et conséquemment sur la littérature mondiale d’après-guerre. ( page 48 )

5 réflexions sur “… après ça …

  1. Bravo pour ce texte, Fernan. Dommage que trop de personnes, comme Paula Graham, ne songent qu’à esquiver le problème… A force de balayer la poussière sous le tapis, on s’enfarge.

    J’aime

  2. J’espère que le retour à la maison s’est fait dans la joie.
    J’aime beaucoup cette photo.
    Beau le texte aussi. Et j’ai envie de dire qu’il est difficile pour plusieurs de même commencer à comprendre comment ils s’intègrent dans ladite courtepointe, occupés qu’ils sont à répondre aux demandes du système en place. Un système où l’homme a cessé d’être la finalité de l’entreprise pour ne devenir souvent, pour ne pas dire surtout, qu’un moyen comme un autre de la faire prospérer.
    Et puis enfin, votre article donne envie de se procurer le livre.

    J’aime

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s