« Non », c’est non !

C’était le son des instruments désaccordés d’une fanfare d’amateurs qui réveilla les coqs, et les chiens du village de Ierapetra, ce matin-là.

Ce matin là, ce bruit étrange me tira progressivement de mon sommeil, bien avant l’heure à laquelle je me réveillais à cette époque. La couleur du ciel nous laissait deviner que le jour allait bientôt dissiper la nuit. Cette « musique » persistait ; je ne rêvais pas.

Saisi de curiosité, je me levai, m’habillai et, prenant soin de ne pas alerter mes colocataires, je sortis discrètement de l’appartement. Je me dirigeai lentement vers la source du bruit. Il n’y avait personne sur les rues, même pas les pêcheurs qui avaient déjà tiré leurs barques sur la plage bien avant l’aube, comme à tous les matins.

Enfin, je me retrouvai à la place centrale du village, devant le marché, face à la mairie : une dizaine de musiciens, tous habillés d’un uniforme qui semblait avoir reposé longtemps dans des tiroirs, et qu’ils semblaient avoir revêtu à la hâte, tentaient tant bien que mal de claironner des airs militaires. Je restai bouche bée à contempler le spectacle, m’attendant à ce que le concert provoque un attroupement des villageois… Il temps passa… Rien ne se passa… et les musiciens ne cessaient pas de se désâmer. Les chiens cessèrent de s’énerver, mais les coqs continuaient tout de même à rivaliser avec la fanfare pour nous annoncer, comme d’habitude, une autre journée ensoleillée. Au bout d’une trentaine de minutes, je décidai de retourner chez-moi.

J’avais besoin d’un café. Passant devant la taverne, face à la plage, devant la Méditerranée, je constatai que la porte était ouverte. J’entrai.
La vieille dame derrière le comptoir me sourit et me souhaita « kalimera », bonne journée. Je commandai un café, grec, bien entendu… comme d’habitude, moyennement sucré. Me retournant pour m’assoir à une table, je remarquai qu’un homme était déjà installé à une table, contre un mur : c’était un vieux au visage raviné de rides, et orné d’une belle moustache blanche. Au bout d’un moment, il brisa le silence : je devinai qu’il voulait savoir d’où je venais. Je lui répondit que je venais du Québec, de Montréal. Ses yeux s’éclairèrent un peu : « De Gaule… Vive le Québec Libre », rajouta-t-il, avec une tonalité de point d’interrogation dans sa voix. J’ai acquiescé, avec un grand sourire. La déclamation du Général sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal avait fait des vagues, dans tous les recoins du monde entier, quatre ans plus tôt, lors de l’Expo 67.

Il n’y avait que nous deux, et la dame au comptoir dans l’établissement. Il ne parlait pas l’anglais ni le français. Je ne parlais pas le grec. Cela ne nous empêcha pas d’entamer une conversation animée, ponctuée de gestes, d’onomatopées, de bruits mimant des objets — le son de moteurs d’avions, de mitraillettes…

Le pays était toujours soumis sous la dictature fasciste des Colonels : je savais qu’on ne devait jamais parler ouvertement de politique en public. Avec précautions, nous nous sommes graduellement apprivoisés l’un l’autre… nous partagions une même langue, celle de la résistance.

C’est ainsi qu’il m’éclaira sur la signification de la « cérémonie » qui avait lieu sur la place centrale du village, et dont on entendait toujours les échos en arrière-plan : on célébrait ce jour-là une des deux fêtes nationales de la Grèce, le Jour du « Non ».

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le dictateur italien Mussolini somma la Grèce de laisser son armée occuper des lieux stratégiques militaires sur son territoire. Le dictateur grec Metaxás répondit succinctement « Non », ce qui provoqua l’entrée en guerre de la Grèce. Les Allemands durent prêter main forte à l’Italie pour parvenir à maîtriser le pays.
J’ai aussi appris qu’il était un vieux socialiste ; qu’il avait participé à la résistance contre les Allemands. Il me décrivit, de façon très imagée, avec forces détails, comment les Allemands éprouvèrent beaucoup de difficulté à envahir la Crète ; et comment ils résistèrent à l’occupation étrangère.

Ces histoires, qui étaient toujours vives il y a une quarantaine d’années en Grèce, ont été transmises d’une génération à l’autre. On était disposé à passer l’éponge après la guerre. Mais le souvenir n’en est pas moins demeuré vivace.

Ce n’est pas par hasard que, dans le cadre du référendum qui a eu lieu la semaine dernière, le gouvernement grec a formulé la question de façon à obtenir un « non » ferme. La plupart des peuples ne se soumettent aux ultimatums « étrangers » que si on le leur impose par la force, que cette force soit de nature militaire, ou non moins subtilement, de nature financière.

Conjuguer ses histoires… pour la suite du monde (3)

Il y a un mois, Radio Canada a lancé une nouvelle série d’émissions, Qui êtes-vous?. Je suis convaincu que cette série témoignera de l’intérêt de beaucoup d’entre nous pour la généalogie. Quiconque passe le moindrement de temps à remonter le temps à la recherche de ses ancêtres constate rapidement à quel point la généalogie est un passe-temps très populaire. Nous sommes tous intéressés à savoir qui nous sommes. Nous voulons connaître nos histoires.

Au cours de la première émission, l’animateur bien connu de jeux télévisés, Patrice L’Écuyer est visiblement touché de se rendre compte que l’histoire de sa famille est inscrite dans celle de notre nation. Je suis persuadé que beaucoup de téléspectateurs ont partagé ses émotions, à chaque étape de ses découvertes ; lorsqu’il s’interroge sur le rôle que son ancêtre aurait pu jouer au cours de la Rébellion de 1837-1838 ; lorsqu’il apprend que Jeanne Mance, qu’on considère comme la cofondatrice de Montréal, a signé à titre de témoin l’acte de mariage de son premier ancêtre en terre d’Amérique, il y a environ 350 ans.

À titre de grand-père, c’est surtout la conclusion à laquelle il arrive au terme de son expérience qui m’a touché : considérant ce que ses ancêtres ont vécu et ce qu’ils lui ont légué, il prend conscience de la responsabilité qu’il lui incombe à l’égard de l’avenir de ses propres enfants. Qu’est-ce que je vais leur léguer ? Lire la suite…