Écrire en voyage

Depuis quelques années, je lis beaucoup de récits de voyages, rédigés par de grands écrivains, y compris ces classiques dont tous ont entendu parler mais que peu ont lu, tel L’Enquête d’Hérodote, ou le Livre des merveilles de Marco Polo. Le récit de voyage est un genre littéraire qu’on sous-estime, et qui devrait faire l’objet d’études plus formelles en soi. Ma bibliothèque comporte une section complète de ces récits.

Une partie de ma bibliothèque : la bibliothèque du voyageur
Une partie de ma bibliothèque : la bibliothèque du voyageur, d’Hérodote jusqu’à Lacarrière… en passant à travers les siècles de Polo à Montaigne, et de Stendhal et Flaubert jusqu’à David Thoreau, Jack Kerouak et Nicolas Bouvier, sans négliger les voyages imaginaires

Depuis quelques mois, mes lectures ont presque exclusivement porté sur ce genre de textes : le récit du voyage de Montaigne en Allemagne, en Suisse et en Italie ; les voyages de Gustave Flaubert, au Moyen-Orient, en Bretagne, dans le Sud de la France ; ceux de Stendhal en Italie ; Dos Passos en Espagne… des lectures fascinantes.

Certains passages sont émouvants : imaginez, en le lisant, le jeune Gustave Flaubert, qui vient de terminer ses études de baccalauréat, qui n’a donc encore rien publié, décrivant sa visite à la Bibliothèque de Bordeaux, où il feuillette un des manuscrits des Essais de Montaigne : il ne porte pas de gants, n’est pas encadré de conservateurs… Ou encore, la description que fait Stendhal, le 7 avril 1838, de sa visite de la Brède, le château de Montesquieu en Aquitaine (Voyage dans le Midi de la France, pages 97 à 107).

Il est intéressant de comparer les impressions de Montaigne et de Stendhal qui ont souvent visité les mêmes lieux en Italie, à deux siècles de distance l’un de l’autre. Il faut retenir, en lisant ces récits, quelles sont les conditions physiques que doivent endurer les voyageurs d’il y a plus d’un siècle ou deux. Les routes, même en Europe, ne sont pas toujours sécuritaires. Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle qu’on commence à créer les réseaux modernes de transport et d’hébergement, tels que les réseaux ferroviaires, les bateaux de croisière, les hôtels (tels qu’on les conçoit aujourd’hui), les circuits. On oublie que ce n’est qu’en 1869 que Thomas Cooke offre son premier voyage organisé en Égypte à une clientèle de touristes de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie anglaises surtout.

Plusieurs dimensions ont retenu mon attention au cours de toutes ces lectures depuis deux ans. J’en retiens une pour l’instant : la dimension matérielle de l’écriture en voyage.

D’abord, un peu de contexte… Sur le plan matériel, l’écriture est une combinaison de trois éléments : on écrit à l’aide d’un instrument qui dépose une marque ou une trace sur un support quelconque – par exemple, une plume qui glisse sur le papier en y traçant un sillage d’encre derrière soi.

Il n’est pas difficile de s’imaginer quelles contraintes cette technologie imposait aux rédacteurs de récits de voyage il y a plus de 150 ans. Gustave Flaubert et Maxime Du Camp doivent s’approvisionner de cahiers, d’encre et d’une réserve importante de plumes d’oiseaux avant de partir vers l’Égypte en 1849.  Flaubert mentionne dans son Voyage en Orient qu’il doit s’arrêter sur le bord du Nil pour demander de l’encre à un imam dans une madrassa. Rappelons qu’il n’y a guère plus de 125 ans qu’on a réussi enfin à procurer une relative autonomie à la bonne vieille plume d’oiseau, devenue une plume métallique, en lui joignant un réservoir. Et il n’y a que soixante ans seulement que le stylo-bille a réussi à s’imposer comme substitut au stylo-plume.

Bien entendu, on utilise aussi le crayon depuis guère un peu plus de deux siècles. Le crayon a le désavantage de ne pas laisser une marque permanente : on peut facilement effacer sa trace. C’est pour cette raison même que Stendhal, qui a conscience d’être perçu comme un espion ou un agitateur par les autorités dans les régions où il passe, s’en sert pour noter ses impressions de voyages et consigner ses souvenirs (Rome, Naple et Florence – lire l’édition de Diane de Selliers, 2002, qui a l’avantage d’être illustrée de tableaux d’artistes qui ont vécu à la même époque, et qui représentent les lieux décrits par Stendhal).

Quiconque a tenu un journal de voyage ressent une grande intimité en lisant les auteurs qui l’ont précédé. Il importe peu qu’on ait ou non publié ce récit. Il y a quelques semaines, j’ai relu en partie les carnets du voyage que j’avais rédigés il y a plus de quarante ans, lorsque j’ai traversé l’Europe, de Londres et Paris jusqu’à Athènes et les iles de la mer Égée. L’ordinateur personnel n’existait pas à l’époque et il n’aurait pas été plus pratique de traîner une dactylo portative sur mon dos à cette occasion.

Il y a deux ans, j’ai tenté d’évoquer le sentiment que j’éprouvais en rédigeant mon journal, à la lueur d’une lampe incandescente sur une petite table, dans une chambre d’hôtel, le soir…Voici la scène :

Écriture de la mémoire – Grèce, 12 décembre 1971

À la mi-décembre 1971, à Kos, le jeune homme que j’étais avait loué une moto pour aller visiter les ruines de l’hôpital qu’avait créé Hippocrate, le père de la médecine occidentale. Il faisait froid ce jour-là. Il y avait peu d’affluence ; comme les oiseaux migratoires, les touristes avaient quitté les lieux depuis des semaines, vers des contrées nordiques, pour la plupart.

Le jeune homme cherchait la trace des fantômes qui hantaient les lieux depuis 25 siècles. Il avait ressenti de vives émotions en visitant le site. Des émotions qui ont laissé des traces aussi profondes en lui que les écritures grecques et romaines gravées sur les stèles et les monuments qu’il a contemplés ce jour-là.

En reconstituant cette scène et en relisant le texte de cette journée, la mémoire s’est activée… les images des lieux se projetaient sur les écrans de son cerveau – la lumière fade d’un après-midi hivernal ; la conversation avec cet homme qui aurait pu être mon père, un gardien des lieux sans aucun doute, dont le grand-père avait participé à des fouilles archéologiques sur ce site même, plusieurs décennies plus tôt… J’ai senti le temps couler, comme du sable entre mes doigts, tel un sablier qu’on ne pourra jamais retourné.

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J’ai commencé à préparer un nouveau voyage, que j’accomplirai dans quelques mois. En réalité, j’ai amorcé ce voyage il y a quelques semaines déjà. Et pour la première fois, j’ai commencé à rédigé un nouveau journal de voyage, le journal de ce nouveau voyage… avant même le départ. Cette fois, en plus de mes stylo-plumes et de ma caméra, je traînerai des crayons pour tracer des croquis en cours de route.

Sortir des sentiers battus…

Et je me laissais distraire par les sentiers qui s’écartaient de la voie principale…
J’ai toujours aimé sortir des sentiers battus… baliser de nouvelles pistes… D’aucuns préfèrent un cheminement en ligne droite, un horizon clair, la certitude des autoroutes. Je préfère explorer.

La première fois que j’ai traversé l’Atlantique, je n’avais guère plus de vingt ans, peu de possessions, le pied léger. Je savais où j’allais, mais je n’avais pas encore établi ma route. Et je me laissais distraire par les sentiers qui s’écartaient de la voie principale… au hasard des rencontres… des découvertes… À vingt ans, on ne calcule pas le temps. On a tout le temps devant soi.

Aujourd’hui, j’ai accumulé plus de quarante années de plus de bagages. L’usure du temps a ralenti le pas. Mais l’esprit n’est pas moins léger et, si je planifie beaucoup plus mon itinéraire, je n’en calcule pas moins une place, un espace, du temps pour la distraction. J’ai aussi conscience que j’ai moins d’endurance… et surtout, moins de temps à vivre, qu’il me faut l’économiser. On veut tout voir, tout entendre, tout sentir, tout vivre… il faut toutefois choisir.

On pourrait se cantonner dans les villes. Se déplacer sur les autoroutes, par autobus ou par train, ou encore d’un aéroport à l’autre, d’une ville à l’autre. Ce faisant, on limite cependant beaucoup le potentiel des découvertes.

Le monastère de Patmos, l’Acropole de Lindos sur l’ile de Rodos en Grèce, les mégalithes de Stenness ou de Calanish en Écosse, sont tous situés loin de grands centres urbains.

Lindos 1977
Lindos 1977

Ma conjointe et moi aimons tout autant la ville que la campagne. C’est pour cette raison que nous avons adopté, il y a une trentaine d’années, le camping comme mode de voyage. D’une part, c’est plus économique. D’autre part, cela offre beaucoup de flexibilité. On peut alors choisir de coucher sous la tente ou de louer une chambre d’hôtel, de préparer son repas ou de s’arrêter dans un restaurant, passer la soirée devant un feu de camp ou traîner dans des cafés en ville…

Depuis un peu moins d’une dizaine d’années, nous avons légué notre tente à notre fille. Nous voyageons dorénavant en auto-caravane. Nous sommes devenues des tortues motorisées. C’est beaucoup plus lourd, certes. Mais c’était devenu, compte tenu de notre âge, une condition pour continuer à voyager sur notre continent, l’Amérique du Nord.

Roadtrek Versatile 200
Nous sommes devenus des tortues motorisées

Lorsque nous avons décidé de retourner en Europe, nous avons choisi de conserver ce mode de transport et d’hébergement. Notre prochain voyage sera hybride : avion, train, auto-caravane (camping-car, comme on le dit en France); hôtels et terrains de camping.

Ce choix impose des défis et des contraintes, tout en ouvrant de nouveaux champs d’exploration.

Nous sommes familiers avec le camping en Amérique du Nord. En Amérique, nous savons où nous approvisionner pour le nécessaire de tous les jours; nous connaissons le système routier… Ce sera un nouvel apprentissage en Europe. Il faut prévoir s’équiper de façon différente : il y aura des bagages supplémentaires, dont la literie et le minimum d’ustensiles de cuisine, par exemple.

Par contre, ce mode de transport nous offrira l’occasion de mieux connaître d’autres dimensions des pays que nous visiterons, tel que de communiquer directement avec les gens dans les marchés publics dans les petites villes en régions pour s’approvisionner en fruits et légumes, fromages, viandes… de parcourir les routes départementales pour découvrir d’autres paysages que les attraits touristiques urbains les plus courus.