Illustrer le voyage

Marco Polo était toujours adolescent lorsqu’il partit de Venise, en 1271, avec son père et son oncle, tous deux marchands. Ils traversèrent le Moyen-Orient et l’Asie centrale en chemin vers la Chine. Marco Polo revint chez-lui un quart de siècle plus tard, après avoir longé les côtes du Vietnam d’aujourd’hui, du Sri Lanka, de l’Inde et du golfe persique.

Son récit de voyage, Le Livre des merveilles, commença à être diffusé pour la première fois environ 150 ans avant l’invention de l’imprimerie ; à cette époque, tous les exemplaires de ce livre devaient être copiés à la main, un par un. La première édition en format imprimé ne fut publié que vers 1470, soit environ quatre siècles avant l’invention de la photographie. Néanmoins, je crois que la plupart de ces manuscrits et les éditions imprimées subséquentes n’ont pas été illustrées, jusqu’à tout récemment — dans cette perspective, le livre de Philippe Ménard, Marco Polo, à la découverte du monde (Grenoble, Glénat, 2007) présente le récit du voyage de Polo, en le situant dans le contexte de son époque et en l’illustrant d’images, de toutes provenances, qui représentent le monde évoqué dans ce récit.

Ce manuscrit connut une grande diffusion en son temps. Beaucoup de lecteurs du Livre des merveilles estimèrent que Marco Polo avait parsemé son récit de légendes et d’affabulations. Pendant très longtemps, on lui accorda peu de crédibilité. Aujourd’hui, on considère que, même s’il n’a pas nécessairement visité tous les lieux qu’il a décrits, c’est néanmoins un récit qui repose sur des fondements véridiques.

Marco Polo n’a pas rédigé de notes de voyage au cours de son voyage. Il devait s’appuyer uniquement sur ses souvenirs lorsqu’il a raconté son voyage au rédacteur qui l’a mis en forme manuscrite. Son récit de voyage aurait certes bénéficié de plus de crédibilité s’il avait pu utiliser les outils de mémorisation que nous avons à notre disposition aujourd’hui — appareil de photo ou d’enregistrement sonore. Mais aurait-il conservé son enchantement si tel avait été le cas ? Et les photographies qu’il aurait rapportées auraient-elles réussi à communiquer cet émerveillement d’un jeune Européen qui découvrait un monde beaucoup plus vaste et riche qu’il aurait pu l’imaginer… que quiconque en Europe aurait pu imaginer au Moyen-Age ?

Un texte sans illustration est comme une émission de radio. Celui qui lit le texte, ou écoute l’émission, doit imaginer ce qu’il lit ou entend.

***

Vers 1850, soit environ une dizaine d’années après la présentation publique de l’invention du daguerréotype, Maxime du Camp fit un voyage d’un an et demi au Moyen-Orient (Égypte, Palestine, Syrie, Asie mineure, Constantinople, Grèce). Il trimballa tout un appareillage de photographie dans ses bagages. Dès son retour à Paris en 1852, il publia un livre de ces photos. On peut admirer quelques unes de ces photos sur le site Web de la Bibliothèque nationale de France.

Situons le contexte : Du Camp voyageait en compagnie de son ami Gustave Flaubert, qui n’avait pas encore publié Madame Bovary et les autres grands textes de littérature française qui allaient le rendre célèbre. Flaubert et Du Camp ont tous deux tenu un journal de ce voyage ; Flaubert fait souvent allusion au travail de photographe de Du Camp dans son journal (Voyage en Orient) ; ce dernier n’y fait allusion qu’une seule fois au cours de tout son récit. Les deux compagnons voyageaient en compagnie de guides et de traducteurs, qui servaient aussi de domestiques. Ils voyageaient généralement à cheval. Il fallait une mule pour transporter le matériel complet de photographie. Il n’y avait pas de routes, comme aujourd’hui, pas de bateaux de croisière, pas de réseau de chemins de fer. Les conditions d’hébergement étaient souvent loin d’être idéales.

L’intention du projet photographique de Du Camp était documentaire. Les sites des monuments et temples antiques qu’il a photographiés n’avaient pas encore été nettoyés et étudiés par les archéologues. Dans leur journaux de voyage, Flaubert et Du Camp ont fait souvent allusion aux objets qu’ils ramassaient en se promenant dans des endroits laissés à « l’abandon », sans protection.

Les photographies de Du Camp ont une grande valeur historique. Malgré le souci documentaire de son travail photographique, un examen attentif des photographies de Du Camp nous permet de déceler dans la prise de vue un souci artistique chez celui-ci : on sent l’influence qu’exerce toujours la peinture académique traditionnelle sur ce nouveau médium pictural. Sylvie Aubenas, dans Voyage en Orient (Paris, Bibliothèque nationale de France : Hazan, c.1999), lui accorde d’avoir marqué « … pour la postérité le début visible des voyages d’exploration photographique ».

Au retour de son voyage en Orient, Maxime Du Camp publie Égypte, Nubie, Palestine et Syrie (Paris, Gide et Beaudry, 1852), un album des photos de son voyage. Les dessins photographiques, tels qu’on les qualifie, sont accompagnés de textes explicatifs. Pour ce faire, il lui fallu imprimer autant d’épreuves de ses photos que d’exemplaires du livre qui sera publié. Les épreuves sont collées, une par une, dans chaque exemplaire de la publication. Comme le souligne Aubenas, la publication de cet album de photos précède « … le progrès de l’imprimerie photomécanique qui permettront de multiplier à moindre frais les photographies dans les livres, dans la presse… »

La lecture du journal personnel de voyage de Du Camp nous apprend que celui-ci n’a pas fait ce voyage uniquement pour faire de la photo. Il observe le pays et ses habitants ; il déplore l’état d’abandon des lieux historiques et constate que les autorités commencent à prendre conscience de la richesse du patrimoine du pays. Et il se laisse aller au plaisir de contempler les paysages et de flâner :

« … quelle retraite pour celui qui, las du monde, chercherait le repos en attendant la mort. Je marche à travers les orges si hautes, que j’y disparais, quêtant curieusement quelques restes des civilisations écroulées ; il y avait des temples, des palais, un nilomètre … Est-ce donc là tout ce qu’il subsiste de tant de monuments. Qu’importe ? Si jamais on a le droit d’oublier les inscriptions, les temples, les traditions … c’est en présence de cette nature éternelle, souriante et magnifique, c’est sous ce ciel profondément bleu, c’est devant ce Nil immense … »

« Ah! qu’il est bon d’être en voyage, de vivre joyeux sous le soleil, de se baigner hardiment dans les fortifiants effluves de la nature, et de marcher dans sa liberté sans limite! … j’irais ainsi sans regret et sans peine d’un bout du monde à l’autre bout! et de tous ces voyages que j’ai faits, j’ai toujours rapporté une intolérable tristesse, un désir immodéré de retourner au soleil… »

***

Je n’avais pas de caméra lorsque je suis parti à l’aventure, la première fois, en Grèce, il y a plus de 40 ans. J’avais toutefois rédigé un journal de voyage que je conserve encore aujourd’hui. Contrairement à Flaubert, je ne suis pas un écrivain qui voyage, mais plutôt un voyageur qui écrit et qui prend parfois des photos.

Il y a deux ou trois ans, c’est en me promenant sur l’Internet que j’ai retracé les pas que j’ai faits au cours de mon premier voyage en Grèce. C’est grâce à l’Internet que j’ai pu, entre autres, retourner visiter le petit village crétois où j’avais passé environ deux mois ; j’ai aussi retracé le sillage de mon périple le long du chapelet des îles grecques qui longent la Turquie, de Rhodes à Kos, puis à Patmos. Les photos que j’ai contemplées sur l’Internet m’ont révélé que les lieux avaient changé… radicalement, en bien des endroits. La Grèce que j’ai visitée lorsque j’étais jeune homme n’existe plus.

C’est en revenant de ce voyage que je me suis procuré ma première caméra, une Pentax SP500, qui repose aujourd’hui sur une étagère de ma bibliothèque. J’ai ajouté cette caméra aux autres instruments (crayons, stylo plumes et carnets divers) qui m’ont toujours servi pour conserver mes souvenirs de voyage et de vie au cours des décennies qui ont suivi : deuxième voyage, plus court, en Grèce, et par la suite, l’Écosse, la Nouvelle-Angleterre, le Cap Hatteras, la Gaspésie, l’Ontario…

Le collège classique, que j’ai fréquenté au cours des années 60, m’avait bien préparé à mes voyages en Grèce. Je m’y suis retrouvé en terrain familier, voire comme si j’y avais déjà un peu vécu. Sur place, j’ai néanmoins découvert un autre monde, plus contemporain que la Grèce antique, mais tout aussi merveilleux que l’ont été les contrées asiatiques que Marco Polo avaient traversées en son temps.

Quelques années plus tard, j’avais effectué une recherche approfondie sur l’Écosse, pour mieux connaître ce pays, avant d’entreprendre de le visiter à  l’été 1980. J’avais consulté des guides de voyage en plus de lire des livres d’histoire et des romans. J’avais aussi étudié la documentation picturale sur ce pays – peinture, tableaux, dessins, photographie… Cette préparation m’a bien servie. J’en ai rapporté non seulement un calepin de notes de voyage, mais aussi de nombreux rouleaux de films. J’ai perdu le calepin de notes de voyage lorsque je me suis fait voler mon sac, dans un restaurant tout près de mon lieu de travail, à mon retour de voyage. Toutefois, j’ai conservé mes photos de voyage. J’en avais constitué d’ailleurs un album personnel, que je montre de temps à autres à mes amis : mes « impressions » d’Écosse, centrées surtout sur les vieux cercles de pierre qui parsèment le territoire des iles britanniques, et particulièrement dans les Highlands écossaises.

Encore une fois, en me promenant sur l’Internet, j’ai constaté récemment que les régions de l’Écosse que j’ai visitées ont changé. Mes photos ont commencé à prendre une valeur documentaire. À l’instar de Maxime Du Camp, que je ne connaissais pas il y a un quart de siècle, je m’efforçais de ne pas négliger l’aspect esthétique de ma démarche photographique.

Standing Stones of Stenness. Orcades, Écosse, Août 1980

Il y a un écueil qui guette tout voyageur qui se promène avec une caméra. Susan Sontag l’a très bien analysé dans son célèbre essai On Photography (New York, Picador – Farrar, Straus and Giroux -, 1977). Elle souligne que pour la première fois dans l’histoire, un grand nombre de personnes pratiquent le tourisme et que dans le cadre de cette activité, « … It seems positively unnatural to travel for pleasure without taking a camera along. » Elle soutient que cette activité certifie que le voyage a été accompli et qu’on y a eu du plaisir. Elle ajoute cependant :

«… taking photographs is also a way of refusing it (experience) — by limiting experience to a search for the photogenic, by converting experience into an image, a souvenir. Travel becomes a strategy for accumulating photographs. The very activity of taking pictures is soothing, and assuages general feelings of disorientation that are likely exacerbated by travel. Most tourists feel compelled to put the camera between themselves and whatever is remarkable that they encounter. Unsure of others responses, they take a picture. … The method especially appeals to people handicapped with a ruthless work ethic — German, Japanese, and Americans. Using a camera appeases the anxiety  which the work-driven feel about not working when they are on vacation and supposed to have fun. They have something to do that is a friendly imitation of work: they can take pictures.»

***

Depuis mon deuxième voyage en Grèce il y a 35 ans, j’ai conservé cette habitude de bien préparer mes voyages. Plus récemment, depuis trois à quatre ans, je porte cependant plus d’attention aux documents de nature visuelle dans le cadre de cette recherche préparatoire. Il est vrai que l’avènement de l’Internet facilite cette activité.

Il y a deux ans, j’ai traversé l’Amérique, de la région d’Ottawa (Ontario) jusqu’à Seattle (Washington) en passant par les grandes plaines de l’Ouest américain. Chemin faisant, je visitais les musées locaux, en portant une attention particulière aux peintres et aux photographes qui ont exprimé leur vision de leur peuple et de leur pays. Cette exploration m’a beaucoup influencé quant à ma propre façon de percevoir les régions que j’ai visitées. Elle a inspiré ma démarche photographique – je l’ai évoqué indirectement il y a quelques semaines en décrivant ma visite du Musée Joslyn à Omaha.

Mais, de façon plus importante, j’en ai tiré une meilleure appréciation et une compréhension beaucoup plus profonde de l’évolution de nos voisins américains. Peut-être, aurais-je ajouté ma modeste contribution à une meilleure compréhension du monde dans mon entourage immédiat…

Murdo, South Dakota. Au pays de ce qui autrefois était celui des Sioux

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