Chronique de mes hantises

On a parfois l’impression de vivre à une époque spéciale, un tournant dans l’histoire. La noosphère prend conscience d’elle-même.

Mais cette conscience de soi deviendra-t-elle assez vive pour nous inciter à adopter les mesures nécessaires afin d’éviter de s’autodétruire ?


J’ai l’impression d’avoir vécu toute ma vie sous la menace d’un événement ou d’un accident qui déclencherait une tempête parfaite, à l’échelle mondiale.

J’avais huit ans. À cette époque, mon père travaillait sur la base d’aviation militaire de Saint-Hubert, tout près de Montréal. Je vivais avec mes parents dans le quartier réservé aux familles des militaires. C’est là que j’ai appris à jouer au hockey, au baseball, au football, avec les autres enfants du voisinage. C’est sur la base même, à peu de distance des hangars où on entretenait les chasseurs CF100 et F86 de l’escadrille Alouette de l’aviation canadienne, que nous allions à l’école. C’est à la chapelle, à peu de distance de l’école et des terrains de jeu, que nous allions célébrer tous les dimanche matin, en famille.

Dans l’ambiance de la Guerre froide, la menace d’une guerre nucléaire faisait partie de la normalité dans notre environnement. Chaque jour, au moment du téléjournal de début de soirée, la télévision monopolisait notre attention dans le salon familial. Je me souviens vivement des images des chars d’assaut soviétiques qui ont paradé dans les rues de Budapest, en Hongrie ; je me souviens aussi des images des avions de chasse et des bombardiers qui survolaient le Canal de Suez, et dont les adultes parlaient beaucoup dans le voisinage. C’est à cette époque que le gouvernement canadien avait proposé la constitution de forces de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU, en zones de conflits.

La menace du déclenchement d’un conflit nucléaire est demeurée présente dans nos esprits, en permanence, pendant des années.

Au cours de la décennie des années 50, on l’entretenait en nous faisant faire des exercices dans les écoles — s’accroupir sous nos pupitres, en attendant l’horreur. Au début des années 60, la guerre froide atteint un sommet : nous avons collectivement retenu notre souffle, pendant plusieurs jours, au moment de la Crise de Cuba.

Deux décennies plus tard, le président américain Ronald Reagan avive à nouveau les tensions. Les médias avaient cultivé ces peurs en diffusant des documentaires sur ce que représentait un conflit nucléaire.

Souvent, au cours de cette première moitié des années 80, lorsque j’étais pris dans un bouchon de circulation au moment de retourner chez-moi, à la fin d’une journée de travail, il m’arrivait parfois d’attiser mes hantises : comment m’y prendrais-je pour traverser une ville paniquée, afin de rejoindre ma famille en banlieue, avant que des missiles intercontinentaux à têtes multiples déversent leurs charges au-dessus de nos têtes. Et même si je parvenais à me rendre à temps, je savais néanmoins que nous ne pourrions pas échapper à l’inévitable…


Ces menaces de conflit nucléaire se sont atténuées… jusqu’à tout récemment… puisque les principales puissances nucléaires, les États-Unis et la Russie, ont annoncé que, dans certaines circonstances, ils considéreraient utiliser des armes nucléaires à l’occasion d’un conflit militaire.

Depuis plus d’une décennie, on cultive la paranoïa dans l’espace public. Nous nous fabriquons des épouvantails ; aussitôt que l’un devient périmé, on en fabrique un nouveau ; on les baptise d’un prénom, ou d’un nom : Osama, Saddam, Kadhafi, Putin…

On provoque des révolutions de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, sans égard pour ceux qui en subissent les conséquences ; on nous maintient en haleine pendant des semaines, à la recherche d’un avion détourné de sa trajectoire, qu’on a d’ailleurs toujours pas retrouvé ; on s’épouvante de la décapitation d’Occidentaux par des fanatiques islamistes, alors qu’on ferme les yeux sur les décapitations pratiquées régulièrement, depuis beaucoup plus longtemps, par la monarchie saoudienne voisine, tout aussi intégriste. Les vecteurs et les dimensions de notre indignation sont variables.

Nous sommes devenus obsédés de sécurité. Des caméras publiques surveillent chacun de nos gestes. On vit dans un univers où, sous prétexte de déjouer les complots de nos démons, on écoute nos conversations, on surveille nos pensées.

Simultanément, les maîtres de l’univers spéculent avec l’argent de l’épargne-retraite pour la dévaloriser et se l’approprier ; on provoque des crises économiques, mais en prenant bien soin de ne pas trop menacer notre pouvoir de consommer — ainsi l’opinion publique se couvre les yeux, se bouche les oreilles et se tait, tout en se lavant les mains de ce que d’autres doivent en subir les conséquences.


Enfin, dorénavant, c’est la planète qui nous inquiète. Qu’avons-nous fait, que faisons-nous toujours avec notre maison, notre unique habitat, la terre ?

Nous savons bien instinctivement que le changement climatique que nous avons déclenché provoquera sécheresses, famines, épidémies, guerres, à plus ou moins long terme… Mais nous nous sentons impuissants devant ce qui semble inéluctable. Et si c’était plutôt que nous savons fort bien qu’il faudrait changer radicalement notre style de vie pour réussir à prévenir la catastrophe ou, au minimum, à l’atténuer.


J’en conviens : je fais partie d’une génération qui a été chanceuse. J’ai vécu au cours d’une période de relative prospérité, en Amérique du Nord, voire même plus particulièrement au Québec, au cours de la deuxième moitié du 20e siècle. C’est beaucoup plus facile, dans ce contexte, de vivre avec les angoisses que j’ai décrites.

Pour beaucoup d’entre nous, cette conscience d’avoir été favorisés par le sort nous a portés à nous sentir plus responsables, chacun individuellement et collectivement, du devenir de l’humanité. Une minorité a le sentiment d’avoir échoué à convaincre nos concitoyens à agir pour changer l’ordre des choses, de sorte à mieux partager la richesse que nous avons créée collectivement.

Faudrait-il un accident, une catastrophe, un événement qui déclencherait une tempête parfaite, à l’échelle mondiale, pour susciter le changement… ? Je crains qu’il faudra encore beaucoup de temps avant que l’humanité prenne conscience de la place réelle qu’elle occupe dans l’univers. Le village est devenu global, mais les frontières y ont été maintenues. La méfiance à l’égard du voisin demeure atavique.


Ces pensées ne cessent de me tracasser quand je me promène, en flânant dans les parcs… à temps perdu… : quelle sorte de monde léguerons-nous aux enfants de nos petits-enfants ?

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