Ces chemins qu’on n’a prévus …

1966-1971

Au cours des premières semaines de mon arrivée à la faculté de philosophie de l’Université d’Ottawa en automne 1966, je me joins à un petit cercle d’étudiants et de professeurs qui se réunissaient pour s’informer, discuter et organiser des activités de sensibilisation de la communauté universitaire au sujet de la guerre au Vietnam en autre.

L’aumônerie de l’université, dirigée par un père oblat, nous prêtait son sous-sol pour nos réunions. Un professeur de sciences politiques nous fait part d’analyses politiques de divers intellectuels connus, dont d’un écrivain américain, un moine catholique, Thomas Merton.

On nous explique que, depuis plusieurs années, Merton intervient publiquement sur les questions de la menace inhérente à la course à l’armement nucléaire pour l’humanité ; de plus, ce moine préconise la pratique de la non-violence pour soutenir la lutte pour les droits civiques des Noirs dans son pays, ainsi que pour s’opposer à la guerre au Vietnam.  Ces exposés suscitent ma curiosité.

Au cours des jours qui suivent, je me renseigne : j’emprunte son autobiographie spirituelle, The Seven Storey Mountain, entre autres lectures, pendant quelques semaines.

À cette époque, je remettais en question ma croyance aux doctrines chrétiennes et je m’éloignais de l’Église ; j’avais cessé de participer aux rituels requis des fidèles.

Je pouvais adhérer aux prises de position de Merton sur le plan social, à sa philosophie d’action sociale non-violente, mais je ne le suivais pas sur le plan religieux.


Cinq années plus tard, au début de l’automne 1971, au tout début de mon premier voyage en Europe, c’est pour aller saluer une amie de l’Université d’Ottawa que je fais un détour à Trosly-Breuil, tout près de Compiègne en France. Celle-ci travaille bénévolement dans la communauté de l’Arche, une organisation qui accueille des personnes handicapées mentalement, fondée par Jean Vanier, le fils du gouverneur général du Canada.

J’y passe quelques jours. On m’introduit à Jean Vanier. On l’avait informé que j’avais l’intention d’aller en Grèce ; au cours de notre entretien, il me suggère… en se défendant de vouloir me l’imposer… si par hasard, l’ile de Kalymnos se trouverait sur mon itinéraire… si que je pourrait rencontrer son ami, le poète Bob Lax, et de le saluer de sa part. J’en prends note.

Quelques jours plus tard, je chemine vers la Grèce. Je traverse la France, la Suisse et l’Italie en train, puis l’Adriatique en traversier jusqu’à Igoumenitsa, face à l’ile de Corfoue ; je traverse la Grèce en autobus jusqu’à Athènes, où je m’attarde à flâner dans les rues de la ville, à déambuler avec les esprits des Socrate, Sophocle et Périclès, sur les scènes que j’avais imaginées au cours de mes cours d’histoire et de philosophie anciennes ; enfin, j’embarque, encore une fois, sur un autre traversier vers la Crète… où j’y dépose mon sac de dos, à Ierapetra, un petit village de pêcheurs et d’agriculteurs au sud-est de l’ile, face à la Méditerranée, pendant deux mois. Puis, je repars à nouveau, sautillant d’île en île, le long du chapelet des îles du Dodécanèse dans la mer Égée, une semaine à Rodos, quelques jours à Kos, où je fais escale afin d’aller fureter, à la recherche des esprits qui habitent les ruines du premier hôpital du monde occidental, celui d’Hippocrate …

Finalement, c’est vers la fin d’une belle matinée ensoleillée mais fraîche de la mi-décembre que je débarque sur l’ile des pêcheurs d’éponges, Kalymnos. Je m’assois sur la terrasse d’un café face à la grande baie du port.

Vanier m’avait dit que tout le monde connaissait Bob Lax à Kalymnos. En commandant mon café, un café grec bien entendu, metrio, mi-sucré, comme d’habitude, je demande où je pourrais trouver Lax. On me répond qu’il est parti visiter des amis à Patmos. Je sirote mon café, part à la recherche d’une chambre dans un hôtel, revient au café pour le repas en fin de journée. Un homme d’un certain âge, dans la cinquantaine, grand, mince, barbu, s’approche de ma table et se présente, en anglais : Lax.

Je lui transmets les salutations de Jean Vanier, et nous amorçons une conversation qui durera plusieurs jours.

J’apprends qu’après avoir travaillé dans diverses revues américaines, The New Yorker, Time Magazine, il décide de s’engager comme jongleur dans un cirque qui sillonnait l’Amérique, à la fin des années quarante. Il me raconte des récits de ses pérégrinations en Europe au cours des années cinquante, à Paris notamment, où il rencontre plusieurs écrivains, Michaud, Camus, parmi d’autres, tout en fréquentant des membres du groupe des Beatniks américains. Il n’avait jamais rencontré Kerouac, mais ils se connaissaient l’un l’autre de réputation pour avoir fréquenté les mêmes antres autour de l’Université Columbia à New York, ainsi que d’avoir fréquenté des réseaux littéraires parallèles. Au début des années soixante, il dépose ses pénates dans les iles grecques, principalement à Patmos et à Kalymnos.

Un jour, il m’invite chez-lui, dans sa modeste demeure sur les hauteurs de la colline qui surplombe le port : une pièce, qui sert à la fois de salon, de cuisine et de lieu de travail, le minimum de mobilier, une chambre à coucher derrière une porte. Il me parle de sa recherche sur le plan littéraire, à l’élaboration d’un style minimaliste… il me propose d’écouter des enregistrements de ses textes… les mots ne disent rien. Ce sont les intonations, et le rythme qui parlent, comme un morceau de jazz, voire une improvisation baroque… des variations de bleus, de rouges, et de blancs, ponctuées par des silences plus ou moins longs… 

J’apprends, au cours d’une de ces conversations, qu’il était un grand ami de Thomas Merton. Ils avaient partagé un appartement, alors qu’ils étaient tous les deux étudiants à l’Université Columbia à New York. Ils avaient maintenu leur lien d’amitié, tout au long des décennies depuis la fin des années 30, alors qu’ils étaient chacun partis vagabonder sur leurs sentiers respectifs, Merton dans son ermitage, Lax à errer en Amérique et en Europe.

Il me confie qu’il attendait la visite de Merton, chez-lui à Patmos, lorsque celui-ci allait retourner à son monastère à la suite de son voyage spirituel à travers l’Asie, et sa participation à une rencontre internationale de moines aux Indes en 1968. Il croyait que Merton allait quitter le monastère, afin d’expérimenter une nouvelle forme de vie monastique.

Le destin en a voulu autrement. Ces deux amis ne se sont plus jamais retrouvés. Merton est décédé d’un accident à New Delhi. « Qui sait ce qu’il serait advenu de ce mystique dans l’univers, quel aurait été son parcours, si le hasard l’avait envoyé sur une autre piste ? », a-t-il chuchoté, sur le ton de quelqu’un qui se parle à lui-même, en conclusion de cette conversation sur Merton.

Lax a ajouté une dimension personnelle au peu de connaissances que j’avais acquises au sujet de Merton quelques années plus tôt à l’Université.


Louisville, Kentucky, 23 mai 2016

Une agréable surprise m’attend en entrant au Musée d’histoire de la ville de Louisville, au Kentucky : j’y retrouve Merton.

En plus des exemplaires de la trentaine de livres qu’il a publiés, des ouvrages de spiritualité, des essais sur des questions morales et éthiques, ainsi que des recueils de poésie, une exposition y présente des manuscrits originaux de correspondance avec Martin Luther King et des communautés chrétiennes, ainsi que des manuscrits originaux de ses ouvrages. On y expose aussi des objets du quotidien de Merton : ses vêtements, sa coule, ses vêtements de travail manuel, sa dactylo, son bureau de travail intellectuel, la caméra que des amis lui avaient offerte, des dessins…

… sa dactylo, son bureau de travail intellectuel, …

Dans une salle attenante, des citations tirées des ouvrages et des interventions publiques de Merton accompagnent une exposition de photographies de presse sur les émeutes raciales qui ont secoué Louisville au cours de la première moitié des années 60.

En plus de raviver de vieux souvenirs, cette exposition ajoute un aperçu plus intime à ma connaissance de ce personnage exceptionnel : j’ai l’impression de l’avoir rencontré dans sa vie quotidienne, dans son ermitage.


Bien que vivant en ermite au monastère de l’Abbaye de Bethsemane au Kentucky, Merton avait établi un dialogue avec d’autres moines de diverses religions.  De plus, dès le début des années soixante, Merton s’est intéressé aux enjeux qui secouent la société américaine au cours de la première moitié des années soixante. Ils avaient entretenu une correspondance avec le pasteur Martin Luther King.

Il s’était servi de son vaste réseau ( social ) d’amis et d’admirateurs pour diffuser des lettres ouvertes aux membres de communautés chrétiennes afin de les exhorter à s’engager de façon non-violente pour soutenir la lutte pour les droits des noirs.  Il a soumis aussi des textes de réflexion sur l’enjeu des armes nucléaires, ainsi que sur la guerre que son pays menait au Vietnam, à des journaux de grands tirages.

Au même titre que tous ceux qui y ont incarné les qualités de générosité et de compassion imbue d’égalité et de justice, qui ont soutenu les luttes pour les droits civiques des Noirs et contre la guerre au Vietnam, Thomas Merton est un des visages de l’Amérique qui m’ont inspiré et que j’ai appris à admirer.

Martin Luther King, un pasteur baptiste, était reconnu comme un leader religieux de la lutte pour les droits civiques. Merton s’inscrivait dans la filière religieuse catholique de ce même courant œcuménique.  

Une vingtaine de jours après ma visite de l’exposition sur Merton à Louisville, alors que je venais de quitter Saint-Louis pour me diriger vers Santa Fe, j’apprends que Muhammad Ali ( Cassius Clay ), qui était originaire de Louisville, est décédé. Muhammad Ali avait eu le courage de refuser de servir dans l’armée des États-Unis engagée dans la guerre au Vietnam. On se souvient qu’il avait déclaré que jamais un Vietnamien ne l’avait insulté en le traitant de nègre. De plus, il s’était converti en joignant une organisation, la Nation de l’Islam et n’hésite pas de se montrer en public avec le militant Malcolm X.

Plusieurs jeunes gens de mon âge, élevés dans un milieu catholique, se sont progressivement éloignés de toute religion institutionnelle, hiérarchique, au cours des années 60. Certains ont cherché d’autres certitudes spirituelles, ont étudié les enseignements venus de l’Orient.

Pour ma part, je me suis engagé sur le plan social et politique dans mon milieu…

( Extrait de mon journal de voyage, 7 et 10 juin 2016 )

 


recommencements

Je déambule dans mon passé… je dépouille mes archives, je ranime de vieux souvenirs, je me relis, et je redécouvre parfois ce que j’ai égaré dans les replis de la mémoire…

***

scintillement – 1974

***


le recommencement

la genèse est depuis longtemps conclue
et fossilisée au fin fond des enfers et des cauchemars
et piégées dans les silences entre les synapses
les trompettes de l’apocalypse ne me taquinent plus

j’ai stoppé le temps
j’ai déposé un océan et un continent
des montagnes au nord de l’est jusqu’à l’ouest
un croissant de baie : la mer au sud
entre le passé et l’avenir

l’automne crétois est un soleil qui pendule à l’envers
d’août jusqu’en novembre
et revient par quand octobre glisse en septembre
– comme on glisse en sieste –
au rythme de la mer
au gré du vent du jour

Ierapetra, Crète – Automne 1971


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Rodos, Grèce, avril 1977

***


Extase matérielle : cimicifuga, fin octobre 2005 —  souvenir de mon jardin, Gatineau, Québec.

___

Montréal, le 19 août 2014

… je me réconcilie avec ce que je fus, avec ce que je suis, ce que j’ai toujours été… mon parcours dans la vie, les choix que j’ai faits, les lignes droites tout autant que les courbes et les détours…

… ne rien regretter — les coups de tête, les crâneries, les démissions, les abstentions… non plus me complaire des illuminations, des quelques coups de génie, des consécrations…

…reconnaître, accepter, ainsi soit-il…

« Non », c’est non !

C’était le son des instruments désaccordés d’une fanfare d’amateurs qui réveilla les coqs, et les chiens du village de Ierapetra, ce matin-là.

Ce matin là, ce bruit étrange me tira progressivement de mon sommeil, bien avant l’heure à laquelle je me réveillais à cette époque. La couleur du ciel nous laissait deviner que le jour allait bientôt dissiper la nuit. Cette « musique » persistait ; je ne rêvais pas.

Saisi de curiosité, je me levai, m’habillai et, prenant soin de ne pas alerter mes colocataires, je sortis discrètement de l’appartement. Je me dirigeai lentement vers la source du bruit. Il n’y avait personne sur les rues, même pas les pêcheurs qui avaient déjà tiré leurs barques sur la plage bien avant l’aube, comme à tous les matins.

Enfin, je me retrouvai à la place centrale du village, devant le marché, face à la mairie : une dizaine de musiciens, tous habillés d’un uniforme qui semblait avoir reposé longtemps dans des tiroirs, et qu’ils semblaient avoir revêtu à la hâte, tentaient tant bien que mal de claironner des airs militaires. Je restai bouche bée à contempler le spectacle, m’attendant à ce que le concert provoque un attroupement des villageois… Il temps passa… Rien ne se passa… et les musiciens ne cessaient pas de se désâmer. Les chiens cessèrent de s’énerver, mais les coqs continuaient tout de même à rivaliser avec la fanfare pour nous annoncer, comme d’habitude, une autre journée ensoleillée. Au bout d’une trentaine de minutes, je décidai de retourner chez-moi.

J’avais besoin d’un café. Passant devant la taverne, face à la plage, devant la Méditerranée, je constatai que la porte était ouverte. J’entrai.
La vieille dame derrière le comptoir me sourit et me souhaita « kalimera », bonne journée. Je commandai un café, grec, bien entendu… comme d’habitude, moyennement sucré. Me retournant pour m’assoir à une table, je remarquai qu’un homme était déjà installé à une table, contre un mur : c’était un vieux au visage raviné de rides, et orné d’une belle moustache blanche. Au bout d’un moment, il brisa le silence : je devinai qu’il voulait savoir d’où je venais. Je lui répondit que je venais du Québec, de Montréal. Ses yeux s’éclairèrent un peu : « De Gaule… Vive le Québec Libre », rajouta-t-il, avec une tonalité de point d’interrogation dans sa voix. J’ai acquiescé, avec un grand sourire. La déclamation du Général sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal avait fait des vagues, dans tous les recoins du monde entier, quatre ans plus tôt, lors de l’Expo 67.

Il n’y avait que nous deux, et la dame au comptoir dans l’établissement. Il ne parlait pas l’anglais ni le français. Je ne parlais pas le grec. Cela ne nous empêcha pas d’entamer une conversation animée, ponctuée de gestes, d’onomatopées, de bruits mimant des objets — le son de moteurs d’avions, de mitraillettes…

Le pays était toujours soumis sous la dictature fasciste des Colonels : je savais qu’on ne devait jamais parler ouvertement de politique en public. Avec précautions, nous nous sommes graduellement apprivoisés l’un l’autre… nous partagions une même langue, celle de la résistance.

C’est ainsi qu’il m’éclaira sur la signification de la « cérémonie » qui avait lieu sur la place centrale du village, et dont on entendait toujours les échos en arrière-plan : on célébrait ce jour-là une des deux fêtes nationales de la Grèce, le Jour du « Non ».

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le dictateur italien Mussolini somma la Grèce de laisser son armée occuper des lieux stratégiques militaires sur son territoire. Le dictateur grec Metaxás répondit succinctement « Non », ce qui provoqua l’entrée en guerre de la Grèce. Les Allemands durent prêter main forte à l’Italie pour parvenir à maîtriser le pays.
J’ai aussi appris qu’il était un vieux socialiste ; qu’il avait participé à la résistance contre les Allemands. Il me décrivit, de façon très imagée, avec forces détails, comment les Allemands éprouvèrent beaucoup de difficulté à envahir la Crète ; et comment ils résistèrent à l’occupation étrangère.

Ces histoires, qui étaient toujours vives il y a une quarantaine d’années en Grèce, ont été transmises d’une génération à l’autre. On était disposé à passer l’éponge après la guerre. Mais le souvenir n’en est pas moins demeuré vivace.

Ce n’est pas par hasard que, dans le cadre du référendum qui a eu lieu la semaine dernière, le gouvernement grec a formulé la question de façon à obtenir un « non » ferme. La plupart des peuples ne se soumettent aux ultimatums « étrangers » que si on le leur impose par la force, que cette force soit de nature militaire, ou non moins subtilement, de nature financière.

Réveil

Le ruisseau fleuri 5
… sur le cerisier qui surplombe le ruisseau.

Le jardin fleuri se réveille.

Pendant la nuit, des araignées ont tendu leurs pièges, qui scintillent aux effleurements délicats de la brise, comme autant d’éclairs entre les astilbes. Des libellules zigzaguent au dessus du territoire, avant de piquer dans les talles d’hémérocalles et de lys à la poursuite de points lumineux qui s’esquivent en saccades. Humant les odeurs et les parfums comme des clients distraits, des papillons folâtrent allègrement avant de se poser, pendant que, butinant d’une fleur à l’autre, les abeilles bourdonnent, méthodiques et appliquées à recueillir du pollen. Enfin, les cigales s’installent dans l’orchestre et commencent à s’accorder aux oiseaux, prélude au concert du matin. Une volière de jaseurs des cèdres se relaient, un après l’autre, pour récolter des fruits sur le cerisier qui surplombe le ruisseau.

À distance, on entend les camions qui roulent sur les boulevards qui ceinturent le Jardin botanique : la ville aussi, se réveille.

Le spectacle des villes qui s’animent à l’aube me fascine depuis toujours… surtout les villes où on débarque pour la première fois…

Suis-je venu au monde une deuxième fois à Paris, à moins que ce ne soit à Athènes ?

… Athènes, telle que la chante Mélina Mercouri…

Ma ville,
c’est bon
ne plus te voir
en rêve

Ma ville,
regarde le soleil se lève…

Ma ville
que c’est un joli jour pour naître…


Athènes… au lever du jour…

Ce matin-là, je me suis réveillé très tôt.

La lumière du jour, si faible fut-elle, s’était introduite à travers mes pupilles, aussi opaques qu’une dentelle. J’entendais déjà le bruit sourd de la ville qui perçait à travers les fenêtres de l’hôtel. Je me suis levé discrètement, pour ne pas réveiller mes compagnons de voyage. Et je suis sorti sur le trottoir.

J’ai eu l’impression qu’Athènes s’était faite splendide pour m’accueillir : une douce lumière matinale, tamisée ; les ombres encore longues ; un temps frais, calme.

Nous étions arrivés la veille, en fin de soirée, par autobus. Il faisait noir : difficile d’observer, de distinguer quoi que ce soit. La journée avait été longue : plus de quinze heures de route. Nous avions traversé toute la Grèce, du port d’Igoumenitsa, au nord-ouest,  face à l’ile de Corfou, tout près de la frontière de l’Albanie, jusqu’à la capitale, Athènes. Rendus à destination, notre priorité avait été de trouver une chambre pour dormir. Que m’importait que la nuit fut courte ; le lendemain ne viendrait jamais assez tôt !

Je m’étais endormi en laissant défiler les images de la journée qui se terminait : le débarquement dans le port, après une traversée orageuse depuis l’Italie sur la Mer Adriatique ; le voyage en autobus, sur une route sinueuse, étroite, qui, serpentant entre la falaise et le ravin, souvent donnait le vertige ; un chauffeur intrépide, aux réflexes nerveux, mais prestes, capable néanmoins de maintenir une conversation intense avec des passagers ; les voyageurs, toujours animés, qui parlaient une langue que je ne connaissais pas, hommes, femmes, enfants, vieillards, il m’apparaissait que tous avaient quelque chose à réclamer, une opinion à exprimer, des conseils à prodiguer ; les paysages, montagneux, dénudés, ravinés, parfois un lac ou un ruisseau au fond d’une gorge escarpée, puis, tout à coup, au loin, la mer, le Golfe de Patras ; les noms des lieux qui sonnaient familiers, Missolonghi, où Byron a rendu l’âme, suivi de Corinthe, puis de Megara, qui nous annonçait, enfin, Athènes.

Athènes la mythique, celle de Périclès, d’Hérodote, de Socrate, de Platon, de Sophocle et de tant d’autres, qui avaient stimuler l’imagination et alimenter mes rêves d’adolescent, pendant les classes d’histoire ancienne…

Je me retrouve enfin à Athènes, debout sur le trottoir, au milieu de la ville, sans savoir vraiment où je suis… dans quelle direction me diriger ? Où est l’Acropole, comment s’y rendre, à quelle distance ? Il faut que je marque mes repères, pour revenir à ma chambre d’hôtel. Mais d’abord, où trouver des cigarettes, et du feu… quand on ne connait pas la langue, ni les marques de commerce ?

Les gens fourmillent dans toutes les directions, rapidement, louvoyant entre eux d’un pas décidé, volontaire ; les autobus passent, la circulation est déjà dense et saccadée ; personne ne flâne sur les bancs de la place publique, de l’autre côté de la rue.

Intuitivement, je pars à l’aventure en me dirigeant vers le sud. J’accoste un fumeur sur le coin d’une rue, une personne qui semble moins pressée que les autres, utilisant un amalgame de gestes et de mots anglais, français, pour demander où acheter des cigarettes ; d’un coup de tête souligné d’un sourire, il dirige mon regard vers un petit établissement à quelques pas de distance, tout en me souhaitant kalimera, bonne journée.

Je poursuis mon chemin, sans réussir à synchroniser mon pas à ceux de cette nuée de butineurs, jusqu’à ce que j’arrive, par hasard, au marché central. Il n’est pas encore sept heures du matin que déjà des ménagères font leur marché… tout le monde est affairé, les bouchers brandissent leurs couteaux, les maraîchers disposent leurs produits sur les étalages, les boulangers servent les clients … Je trouve un coin où on sert le café, un café grec bien entendu, que je commande comme on me l’avait appris la veille, mi-sucré, et que je sirote, du bout des lèvres et de la langue… Let It Be (ainsi soit-il) : comme un buvard, j’absorbe les sensations, chaque odeur, chaque regard… j’habite cette ruche qui m’enrobe de chaleur.

Le vent

Autoportrait - Juillet 2014 Jardin botanique Montréal
… un endroit où travailler, isolé, à l’ombre, sous un chêne …

Il y a quelques jours, j’ai participé au premier d’une série d’ateliers d’écriture animés par Diane Lambin et offerts par la Société des amis du Jardin botanique de Montréal. La température était clémente et le lieu enchanteur.

Dès le début de l’atelier, l’animatrice nous a proposé de choisir trois mots, des mots qui nous viennent « en tête », inspirés par le lieu et le moment. Suite à un exercice collectif de partage sur nos choix de mots, nous nous sommes dispersés tout autour pendant une heure, afin de rédiger quelques lignes sur nos choix de mots respectifs.

J’ai choisi un endroit où travailler, isolé, à l’ombre, sous un chêne, entouré de plates-bandes de pivoines. Je me suis concentré principalement sur un des trois mots que j’ai choisis : le vent. Pour la première fois, depuis très longtemps, je me suis efforcé de voir ce que je rédige. Je me suis appliqué à regarder le vent, à l’entendre chuchoter dans les feuilles des arbres et à le sentir sur ma peau certes, mais surtout, à le voir agir. À un moment donné, j’en suis venu à voir l’ombre des feuilles virevolter sur les pages de mon journal.

= — =

J’ai l’impression d’être en train de « dessiner », de tracer des ébauches de croquis littéraires. Il y a longtemps que je n’avais pas fait ça ; tellement longtemps, que je ne m’en souviens pas.

Depuis plusieurs mois, j’apprends à dessiner. À me plier régulièrement à cette discipline, je me rends compte que j’affine mon regard. Il faut beaucoup de concentration pour pratiquer le dessin ; il faut résister aux distractions… l’envie, entre autres, de saisir ma caméra… l’envie aussi de laisser dériver la pensée, la laisser s’échapper dans un sentier de travers…

= — =

Lorsque j’écris « … un nuage s’effiloche sur un ciel bleu … » dans mon carnet, le souvenir d’une lointaine conversation surgit…

Il y a un peu plus d’une quarantaine d’années, j’ai sautillé pendant plusieurs mois d’une ile à l’autre sur la mer Égée ; avant de partir, une connaissance m’avait suggéré, si cela me convenait et que si j’en avais l’occasion, d’aller saluer un de ses amis, qui s’était installé en Grèce depuis quelques années.

Par un beau matin de décembre, je débarque sur l’ile de Kalymnos. Je m’informe dans une taverne devant les quais du port s’ils connaissent un vieux poète, un Américain, qui s’appelle Robert Lax, et qui habiterait sur l’ile. Quelques heures plus tard, celui-ci se présente devant moi. Nous nous introduisons, la conversation s’engage sans plus de cérémonie. Sans que je l’aie recherché, à partir de cette première conversation, il m’accorde généreusement le privilège de passer de nombreuses heures en sa compagnie, pendant plusieurs jours, à jaser de choses et d’autres. Il me raconte des anecdotes sur les gens qu’il a fréquentés… il m’interroge… il répond à mes questions…

Au cours d’une de nos conversations, je lui fait part de ma difficulté à décrire la couleur du ciel méditerranéen, ce ciel grec si différent du ciel québécois que j’avais quitté quelques mois plus tôt. Il réfléchit quelques instants… de longues secondes s’écoulent lentement… enfin, il me dit : « Si tu écrivais tout simplement que « le ciel est bleu », ton lecteur ne comprendrait-il pas que ce « bleu » du ciel que tu perçois ici est différent de celui de ton pays ? »

J’ai compris que la longueur d’onde spécifique de la couleur que je voulais décrire était moins importante que l’impression que cette couleur me faisait. Et que la simplicité de l’écriture était ce qu’il y avait de plus approprié pour exprimer ce que je voulais communiquer.

= — =

Quelques heures plus tard, de retour chez-moi en fin d’après-midi, j’ai repris les ébauches que j’avais rédigées au cours de l’atelier. J’ai les ai retravaillées, recomposées. Depuis vendredi, ce texte me travaille… Ce matin, je me suis remis au travail : ce texte évolue. Il faudra bien que je le laisse aller à un moment donné…


Le vent

À l’ombre d’un chêne sur le bord du ruisseau fleuri, je dépose ma caméra. 

Mon regard se met à flâner…

J’observe les pivoines qui se balancent…

Je trace un courant de pollen qui dérive au-dessus d’une vague de roseaux.

J’aperçois des lavis d’encre grise se ballotter sur les pages de mon carnet.

Je contemple les nuages s’effilocher sur un ciel bleu …

Un frémissement scintille au loin sur l’étang, glisse soufflant sous ma chemise caresser ma peau :

à l’ombre du chêne sur le bord du ruisseau fleuri, j’écoute le vent ressusciter de vieux souvenirs.

Illustrer le voyage

Marco Polo était toujours adolescent lorsqu’il partit de Venise, en 1271, avec son père et son oncle, tous deux marchands. Ils traversèrent le Moyen-Orient et l’Asie centrale en chemin vers la Chine. Marco Polo revint chez-lui un quart de siècle plus tard, après avoir longé les côtes du Vietnam d’aujourd’hui, du Sri Lanka, de l’Inde et du golfe persique.

Son récit de voyage, Le Livre des merveilles, commença à être diffusé pour la première fois environ 150 ans avant l’invention de l’imprimerie ; à cette époque, tous les exemplaires de ce livre devaient être copiés à la main, un par un. La première édition en format imprimé ne fut publié que vers 1470, soit environ quatre siècles avant l’invention de la photographie. Néanmoins, je crois que la plupart de ces manuscrits et les éditions imprimées subséquentes n’ont pas été illustrées, jusqu’à tout récemment — dans cette perspective, le livre de Philippe Ménard, Marco Polo, à la découverte du monde (Grenoble, Glénat, 2007) présente le récit du voyage de Polo, en le situant dans le contexte de son époque et en l’illustrant d’images, de toutes provenances, qui représentent le monde évoqué dans ce récit.

Ce manuscrit connut une grande diffusion en son temps. Beaucoup de lecteurs du Livre des merveilles estimèrent que Marco Polo avait parsemé son récit de légendes et d’affabulations. Pendant très longtemps, on lui accorda peu de crédibilité. Aujourd’hui, on considère que, même s’il n’a pas nécessairement visité tous les lieux qu’il a décrits, c’est néanmoins un récit qui repose sur des fondements véridiques.

Marco Polo n’a pas rédigé de notes de voyage au cours de son voyage. Il devait s’appuyer uniquement sur ses souvenirs lorsqu’il a raconté son voyage au rédacteur qui l’a mis en forme manuscrite. Son récit de voyage aurait certes bénéficié de plus de crédibilité s’il avait pu utiliser les outils de mémorisation que nous avons à notre disposition aujourd’hui — appareil de photo ou d’enregistrement sonore. Mais aurait-il conservé son enchantement si tel avait été le cas ? Et les photographies qu’il aurait rapportées auraient-elles réussi à communiquer cet émerveillement d’un jeune Européen qui découvrait un monde beaucoup plus vaste et riche qu’il aurait pu l’imaginer… que quiconque en Europe aurait pu imaginer au Moyen-Age ?

Un texte sans illustration est comme une émission de radio. Celui qui lit le texte, ou écoute l’émission, doit imaginer ce qu’il lit ou entend.

***

Vers 1850, soit environ une dizaine d’années après la présentation publique de l’invention du daguerréotype, Maxime du Camp fit un voyage d’un an et demi au Moyen-Orient (Égypte, Palestine, Syrie, Asie mineure, Constantinople, Grèce). Il trimballa tout un appareillage de photographie dans ses bagages. Dès son retour à Paris en 1852, il publia un livre de ces photos. On peut admirer quelques unes de ces photos sur le site Web de la Bibliothèque nationale de France.

Situons le contexte : Du Camp voyageait en compagnie de son ami Gustave Flaubert, qui n’avait pas encore publié Madame Bovary et les autres grands textes de littérature française qui allaient le rendre célèbre. Flaubert et Du Camp ont tous deux tenu un journal de ce voyage ; Flaubert fait souvent allusion au travail de photographe de Du Camp dans son journal (Voyage en Orient) ; ce dernier n’y fait allusion qu’une seule fois au cours de tout son récit. Les deux compagnons voyageaient en compagnie de guides et de traducteurs, qui servaient aussi de domestiques. Ils voyageaient généralement à cheval. Il fallait une mule pour transporter le matériel complet de photographie. Il n’y avait pas de routes, comme aujourd’hui, pas de bateaux de croisière, pas de réseau de chemins de fer. Les conditions d’hébergement étaient souvent loin d’être idéales.

L’intention du projet photographique de Du Camp était documentaire. Les sites des monuments et temples antiques qu’il a photographiés n’avaient pas encore été nettoyés et étudiés par les archéologues. Dans leur journaux de voyage, Flaubert et Du Camp ont fait souvent allusion aux objets qu’ils ramassaient en se promenant dans des endroits laissés à « l’abandon », sans protection.

Les photographies de Du Camp ont une grande valeur historique. Malgré le souci documentaire de son travail photographique, un examen attentif des photographies de Du Camp nous permet de déceler dans la prise de vue un souci artistique chez celui-ci : on sent l’influence qu’exerce toujours la peinture académique traditionnelle sur ce nouveau médium pictural. Sylvie Aubenas, dans Voyage en Orient (Paris, Bibliothèque nationale de France : Hazan, c.1999), lui accorde d’avoir marqué « … pour la postérité le début visible des voyages d’exploration photographique ».

Au retour de son voyage en Orient, Maxime Du Camp publie Égypte, Nubie, Palestine et Syrie (Paris, Gide et Beaudry, 1852), un album des photos de son voyage. Les dessins photographiques, tels qu’on les qualifie, sont accompagnés de textes explicatifs. Pour ce faire, il lui fallu imprimer autant d’épreuves de ses photos que d’exemplaires du livre qui sera publié. Les épreuves sont collées, une par une, dans chaque exemplaire de la publication. Comme le souligne Aubenas, la publication de cet album de photos précède « … le progrès de l’imprimerie photomécanique qui permettront de multiplier à moindre frais les photographies dans les livres, dans la presse… »

La lecture du journal personnel de voyage de Du Camp nous apprend que celui-ci n’a pas fait ce voyage uniquement pour faire de la photo. Il observe le pays et ses habitants ; il déplore l’état d’abandon des lieux historiques et constate que les autorités commencent à prendre conscience de la richesse du patrimoine du pays. Et il se laisse aller au plaisir de contempler les paysages et de flâner :

« … quelle retraite pour celui qui, las du monde, chercherait le repos en attendant la mort. Je marche à travers les orges si hautes, que j’y disparais, quêtant curieusement quelques restes des civilisations écroulées ; il y avait des temples, des palais, un nilomètre … Est-ce donc là tout ce qu’il subsiste de tant de monuments. Qu’importe ? Si jamais on a le droit d’oublier les inscriptions, les temples, les traditions … c’est en présence de cette nature éternelle, souriante et magnifique, c’est sous ce ciel profondément bleu, c’est devant ce Nil immense … »

« Ah! qu’il est bon d’être en voyage, de vivre joyeux sous le soleil, de se baigner hardiment dans les fortifiants effluves de la nature, et de marcher dans sa liberté sans limite! … j’irais ainsi sans regret et sans peine d’un bout du monde à l’autre bout! et de tous ces voyages que j’ai faits, j’ai toujours rapporté une intolérable tristesse, un désir immodéré de retourner au soleil… »

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Je n’avais pas de caméra lorsque je suis parti à l’aventure, la première fois, en Grèce, il y a plus de 40 ans. J’avais toutefois rédigé un journal de voyage que je conserve encore aujourd’hui. Contrairement à Flaubert, je ne suis pas un écrivain qui voyage, mais plutôt un voyageur qui écrit et qui prend parfois des photos.

Il y a deux ou trois ans, c’est en me promenant sur l’Internet que j’ai retracé les pas que j’ai faits au cours de mon premier voyage en Grèce. C’est grâce à l’Internet que j’ai pu, entre autres, retourner visiter le petit village crétois où j’avais passé environ deux mois ; j’ai aussi retracé le sillage de mon périple le long du chapelet des îles grecques qui longent la Turquie, de Rhodes à Kos, puis à Patmos. Les photos que j’ai contemplées sur l’Internet m’ont révélé que les lieux avaient changé… radicalement, en bien des endroits. La Grèce que j’ai visitée lorsque j’étais jeune homme n’existe plus.

C’est en revenant de ce voyage que je me suis procuré ma première caméra, une Pentax SP500, qui repose aujourd’hui sur une étagère de ma bibliothèque. J’ai ajouté cette caméra aux autres instruments (crayons, stylo plumes et carnets divers) qui m’ont toujours servi pour conserver mes souvenirs de voyage et de vie au cours des décennies qui ont suivi : deuxième voyage, plus court, en Grèce, et par la suite, l’Écosse, la Nouvelle-Angleterre, le Cap Hatteras, la Gaspésie, l’Ontario…

Le collège classique, que j’ai fréquenté au cours des années 60, m’avait bien préparé à mes voyages en Grèce. Je m’y suis retrouvé en terrain familier, voire comme si j’y avais déjà un peu vécu. Sur place, j’ai néanmoins découvert un autre monde, plus contemporain que la Grèce antique, mais tout aussi merveilleux que l’ont été les contrées asiatiques que Marco Polo avaient traversées en son temps.

Quelques années plus tard, j’avais effectué une recherche approfondie sur l’Écosse, pour mieux connaître ce pays, avant d’entreprendre de le visiter à  l’été 1980. J’avais consulté des guides de voyage en plus de lire des livres d’histoire et des romans. J’avais aussi étudié la documentation picturale sur ce pays – peinture, tableaux, dessins, photographie… Cette préparation m’a bien servie. J’en ai rapporté non seulement un calepin de notes de voyage, mais aussi de nombreux rouleaux de films. J’ai perdu le calepin de notes de voyage lorsque je me suis fait voler mon sac, dans un restaurant tout près de mon lieu de travail, à mon retour de voyage. Toutefois, j’ai conservé mes photos de voyage. J’en avais constitué d’ailleurs un album personnel, que je montre de temps à autres à mes amis : mes « impressions » d’Écosse, centrées surtout sur les vieux cercles de pierre qui parsèment le territoire des iles britanniques, et particulièrement dans les Highlands écossaises.

Encore une fois, en me promenant sur l’Internet, j’ai constaté récemment que les régions de l’Écosse que j’ai visitées ont changé. Mes photos ont commencé à prendre une valeur documentaire. À l’instar de Maxime Du Camp, que je ne connaissais pas il y a un quart de siècle, je m’efforçais de ne pas négliger l’aspect esthétique de ma démarche photographique.

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Standing Stones of Stenness. Orcades, Écosse, Août 1980

Il y a un écueil qui guette tout voyageur qui se promène avec une caméra. Susan Sontag l’a très bien analysé dans son célèbre essai On Photography (New York, Picador – Farrar, Straus and Giroux -, 1977). Elle souligne que pour la première fois dans l’histoire, un grand nombre de personnes pratiquent le tourisme et que dans le cadre de cette activité, « … It seems positively unnatural to travel for pleasure without taking a camera along. » Elle soutient que cette activité certifie que le voyage a été accompli et qu’on y a eu du plaisir. Elle ajoute cependant :

«… taking photographs is also a way of refusing it (experience) — by limiting experience to a search for the photogenic, by converting experience into an image, a souvenir. Travel becomes a strategy for accumulating photographs. The very activity of taking pictures is soothing, and assuages general feelings of disorientation that are likely exacerbated by travel. Most tourists feel compelled to put the camera between themselves and whatever is remarkable that they encounter. Unsure of others responses, they take a picture. … The method especially appeals to people handicapped with a ruthless work ethic — German, Japanese, and Americans. Using a camera appeases the anxiety  which the work-driven feel about not working when they are on vacation and supposed to have fun. They have something to do that is a friendly imitation of work: they can take pictures.»

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Depuis mon deuxième voyage en Grèce il y a 35 ans, j’ai conservé cette habitude de bien préparer mes voyages.

Plus récemment, depuis trois à quatre ans, je porte cependant plus d’attention aux documents de nature visuelle dans le cadre de cette recherche préparatoire. Il est vrai que l’avènement de l’Internet facilite cette activité.

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Murdo, South Dakota. Au pays de ce qui autrefois était celui des Sioux – Juin 2011

Il y a deux ans, j’ai traversé l’Amérique, de la région d’Ottawa (Ontario) jusqu’à Seattle (Washington) en passant par les grandes plaines de l’Ouest américain. Chemin faisant, je visitais les musées locaux, en portant une attention particulière aux peintres et aux photographes qui ont exprimé leur vision de leur peuple et de leur pays.

Cette exploration m’a beaucoup influencé quant à ma propre façon de percevoir les régions que j’ai visitées. Elle a inspiré ma démarche photographique – je l’ai évoqué indirectement il y a quelques semaines en décrivant ma visite du Musée Joslyn à Omaha.

Mais, de façon plus importante, j’en ai tiré une meilleure appréciation et une compréhension beaucoup plus profonde de l’évolution de nos voisins américains. Peut-être, aurais-je ajouté ma modeste contribution à une meilleure compréhension du monde dans mon entourage immédiat…

Écrire en voyage

Depuis quelques années, je lis beaucoup de récits de voyages, rédigés par de grands écrivains, y compris ces classiques dont tous ont entendu parler mais que peu ont lu, tel L’Enquête d’Hérodote, ou le Livre des merveilles de Marco Polo. Le récit de voyage est un genre littéraire qu’on sous-estime, et qui devrait faire l’objet d’études plus formelles en soi. Ma bibliothèque comporte une section complète de ces récits.

Une partie de ma bibliothèque : la bibliothèque du voyageur
Une partie de ma bibliothèque : la bibliothèque du voyageur, d’Hérodote jusqu’à Lacarrière… en passant à travers les siècles de Polo à Montaigne, et de Stendhal et Flaubert jusqu’à David Thoreau, Jack Kerouak et Nicolas Bouvier, sans négliger les voyages imaginaires

Depuis quelques mois, mes lectures ont presque exclusivement porté sur ce genre de textes : le récit du voyage de Montaigne en Allemagne, en Suisse et en Italie ; les voyages de Gustave Flaubert, au Moyen-Orient, en Bretagne, dans le Sud de la France ; ceux de Stendhal en Italie ; Dos Passos en Espagne… des lectures fascinantes.

Certains passages sont émouvants : imaginez, en le lisant, le jeune Gustave Flaubert, qui vient de terminer ses études de baccalauréat, qui n’a donc encore rien publié, décrivant sa visite à la Bibliothèque de Bordeaux, où il feuillette un des manuscrits des Essais de Montaigne : il ne porte pas de gants, n’est pas encadré de conservateurs… Ou encore, la description que fait Stendhal, le 7 avril 1838, de sa visite de la Brède, le château de Montesquieu en Aquitaine (Voyage dans le Midi de la France, pages 97 à 107).

Il est intéressant de comparer les impressions de Montaigne et de Stendhal qui ont souvent visité les mêmes lieux en Italie, à deux siècles de distance l’un de l’autre. Il faut retenir, en lisant ces récits, quelles sont les conditions physiques que doivent endurer les voyageurs d’il y a plus d’un siècle ou deux. Les routes, même en Europe, ne sont pas toujours sécuritaires. Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle qu’on commence à créer les réseaux modernes de transport et d’hébergement, tels que les réseaux ferroviaires, les bateaux de croisière, les hôtels (tels qu’on les conçoit aujourd’hui), les circuits. On oublie que ce n’est qu’en 1869 que Thomas Cooke offre son premier voyage organisé en Égypte à une clientèle de touristes de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie anglaises surtout.

Plusieurs dimensions ont retenu mon attention au cours de toutes ces lectures depuis deux ans. J’en retiens une pour l’instant : la dimension matérielle de l’écriture en voyage.

D’abord, un peu de contexte… Sur le plan matériel, l’écriture est une combinaison de trois éléments : on écrit à l’aide d’un instrument qui dépose une marque ou une trace sur un support quelconque – par exemple, une plume qui glisse sur le papier en y traçant un sillage d’encre derrière soi.

Il n’est pas difficile de s’imaginer quelles contraintes cette technologie imposait aux rédacteurs de récits de voyage il y a plus de 150 ans. Gustave Flaubert et Maxime Du Camp doivent s’approvisionner de cahiers, d’encre et d’une réserve importante de plumes d’oiseaux avant de partir vers l’Égypte en 1849.  Flaubert mentionne dans son Voyage en Orient qu’il doit s’arrêter sur le bord du Nil pour demander de l’encre à un imam dans une madrassa. Rappelons qu’il n’y a guère plus de 125 ans qu’on a réussi enfin à procurer une relative autonomie à la bonne vieille plume d’oiseau, devenue une plume métallique, en lui joignant un réservoir. Et il n’y a que soixante ans seulement que le stylo-bille a réussi à s’imposer comme substitut au stylo-plume.

Bien entendu, on utilise aussi le crayon depuis guère un peu plus de deux siècles. Le crayon a le désavantage de ne pas laisser une marque permanente : on peut facilement effacer sa trace. C’est pour cette raison même que Stendhal, qui a conscience d’être perçu comme un espion ou un agitateur par les autorités dans les régions où il passe, s’en sert pour noter ses impressions de voyages et consigner ses souvenirs (Rome, Naple et Florence – lire l’édition de Diane de Selliers, 2002, qui a l’avantage d’être illustrée de tableaux d’artistes qui ont vécu à la même époque, et qui représentent les lieux décrits par Stendhal).

Quiconque a tenu un journal de voyage ressent une grande intimité en lisant les auteurs qui l’ont précédé. Il importe peu qu’on ait ou non publié ce récit. Il y a quelques semaines, j’ai relu en partie les carnets du voyage que j’avais rédigés il y a plus de quarante ans, lorsque j’ai traversé l’Europe, de Londres et Paris jusqu’à Athènes et les iles de la mer Égée. L’ordinateur personnel n’existait pas à l’époque et il n’aurait pas été plus pratique de traîner une dactylo portative sur mon dos à cette occasion.

Il y a deux ans, j’ai tenté d’évoquer le sentiment que j’éprouvais en rédigeant mon journal, à la lueur d’une lampe incandescente sur une petite table, dans une chambre d’hôtel, le soir…Voici la scène :

Écriture de la mémoire – Grèce, 12 décembre 1971

À la mi-décembre 1971, à Kos, le jeune homme que j’étais avait loué une moto pour aller visiter les ruines de l’hôpital qu’avait créé Hippocrate, le père de la médecine occidentale. Il faisait froid ce jour-là. Il y avait peu d’affluence ; comme les oiseaux migratoires, les touristes avaient quitté les lieux depuis des semaines, vers des contrées nordiques, pour la plupart.

Le jeune homme cherchait la trace des fantômes qui hantaient les lieux depuis 25 siècles. Il avait ressenti de vives émotions en visitant le site. Des émotions qui ont laissé des traces aussi profondes en lui que les écritures grecques et romaines gravées sur les stèles et les monuments qu’il a contemplés ce jour-là.

En reconstituant cette scène et en relisant le texte de cette journée, la mémoire s’est activée… les images des lieux se projetaient sur les écrans de son cerveau – la lumière fade d’un après-midi hivernal ; la conversation avec cet homme qui aurait pu être mon père, un gardien des lieux sans aucun doute, dont le grand-père avait participé à des fouilles archéologiques sur ce site même, plusieurs décennies plus tôt… J’ai senti le temps couler, comme du sable entre mes doigts, tel un sablier qu’on ne pourra jamais retourné.

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J’ai commencé à préparer un nouveau voyage, que j’accomplirai dans quelques mois. En réalité, j’ai amorcé ce voyage il y a quelques semaines déjà. Et pour la première fois, j’ai commencé à rédigé un nouveau journal de voyage, le journal de ce nouveau voyage… avant même le départ. Cette fois, en plus de mes stylo-plumes et de ma caméra, je traînerai des crayons pour tracer des croquis en cours de route.