Un barbare en Asie

Henri Michaux, Un barbare en Asie

 

Le récit que Henri Michaux a rédigé de son voyage Asie en 1931 est unique en son genre. Contrairement aux autres Occidentaux qui voyagent en Orient, il se considère lui-même comme l’étranger « barbare ». Il décrit très peu de paysages, se concentrant plutôt à décrire, de façon sympathique, mais sans complaisance, avec beaucoup d’humour aussi, ce qu’il perçoit des façons de vivre et de penser des peuples qu’il observe. Il compare les civilisations, celle qu’il connaît, l’Européenne, à celles qu’il découvre, les cultures asiatiques.

L’édition que je suis en train de lire est celle de 1948. Il faut lire cet ouvrage en tenant compte de l’époque où Michaux l’a rédigé. Les empires coloniaux occidentaux étaient au faîte de leur domination sur le monde. Il y avait beaucoup d’intérêt en Occident pour les civilisations orientales ; par exemple, à l’époque même où Michaux se promène en Asie, André Malraux remettaient en question le colonialisme des nations européennes.

Je laisse le livre parler par lui-même …

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Un florilège de citations

Au sens profond du mot, l’Hindou est pratique. Dans l’ordre spirituel il veut du rendement. Il ne fait pas de cas de la beauté. La beauté est un intermédiaire. Il ne fait pas de cas de la vérité comme telle mais de l’Efficacité. C’est pourquoi leurs novateurs ont du succès en Amérique, et font des adeptes à Boston et à Chicago, où ils voisinent… avec Pelman. (page 22)

 

Qu’est-ce qu’une pensée ? Un phénomène qui trahit comment un esprit est fait — son cadre — et ce que ce cadre désirait.
Nous, nous sentons, comprenons, divisons par 2, 3, et 4. L’Hindou en 64, 32, rarement 9, presque toujours en des nombres supérieurs à 20. Il est extrêmement abondant. Jamais il ne voit un situation en 3 ou 4 subdivisions. … L’ensemble, l’enchaînement seuls comptent pour lui. Et le sujet importe peu. Qu’il s’agisse de livres de religion ou de traités de l’amour, toujours de 20-30 propositions avec réenchaînements partiels. On croit entendre des gammes, d’immenses gammes. (pages 31-33)

 

Tous les gens « bien » aux Indes avaient et ont depuis toujours renoncé aux Indes et à la terre entière.
Le grand miracle des Anglais, c’est que maintenant ces Hindous y tiennent. (page 42)

 

Si les chrétiens avaient voulu convertir les Hindous, au lieu de dix mille missionnaires « moyens », ils auraient envoyé un saint.
Un seul saint convertirait des millions d’Hindous.
Il n’y a pas de race plus sensible à la sainteté. (page 43)

 

Aux Indes, comme ailleurs, l’idée se forme de plus en plus que c’est la génération suivante qui compte. Autrefois, on se sacrifiait pour la précédente, pour le passé, maintenant pour l’avenir. (pages 81-82)

Le Dieu des Hébreux était loin. Il se révéla au mont Sinaï, de loin, dans les éclairs et le tonnerre, à un seul homme, et tou ça pour lui donner dix commandements gravés sur pierre.
Un jour son fils s’incarna. À partir de ce moment une nouvelle ère s’ouvre dans le monde. Rien ne se reconnaît plus. Une espèce d’enthousiasme et de sécurité envahit le monde.
Mais pour l’Hindou, dans le pays duquel vingt ans ne se passent pas sans qu’un Dieu s’incarne, et rien que Vischnou s’incarne douze fois, cela n’est rien. Il se sent extraordinairement en famille avec ses dieux, espérant les avoir pour fils, et les jeunes filles pour maris. Aussi, les shaktas ( prières ) ressemblent-elles par leur familiarité à la pire prose et les invectives y figurent en bon nombre. (pages 90-91)

 

La civilisation des blancs jamais ne tenta aucun peuple autrefois. Presque tous les peuples se passent de confort. Mais qui se passe d’amusement ? Le cinéma et le phonographe, le train, sont les véritables missionnaires de l’occident.
Les Pères Jésuites de Calcutta ne font pas de conversions. Dans leurs Classes Supérieures, il n’y a pas un huitième de chrétiens. Mais tous se convertissent à l’européanisation, à la civilisation, et ils deviennent communistes !
Les jeunes ne s’occupent que de l’Amérique et de la Russie. Les autres sont des pays pour voyages d’agrément, des pays sans crédo.
Ils disent que toute la Science européenne a eu un point de départ ( algèbre, etc ) chez-eux, et que quand ils s’y mettront ils feront dix fois plus d’inventions que nous. (pages 98-99)

 

Le Chinois n’a pas précisément, comme on l’entend ailleurs, l’esprit religieux. Il est trop modeste pour cela.
« Rechercher les principes des choses qui sont dérobées à l’intelligence humaine, faire des actions extraordinaires qui paraissent en dehors de la nature de l’homme, voilà ce que je ne voudrais pas faire. » ( Extrait d’un philosophe chinois, cité par Confucius, on devine avec quelle satisfaction. )
Oh ! non, il serait honteux. Il ne voudrait pas exagérer. Pensez donc ! Et puis, il est pratique. S’il s’occupe de quelqu’un, c’est des démons, des mauvais seulement, et encore quand il font du mal. Sinon, à quoi bon ?
C’est cependant par cet effacement même, que le Divin uni à l’illusion s’est glissé en eux.
Bouddha au sourire qui efface toute réalité devait régner en Chine. Mais sa gravité indienne a parfois disparu. (page 150)

 

Le peuple chinois est artisan-né.
Tout ce  qu’on peut trouver en bricolant, le Chinois l’a trouvé.
La brouette, l’imprimerie, la gravure, la poudre à canon, la fusée, le cerf-volant, le taximètre, la moulin à eau, l’anthropométrie, l’acupuncture, la circulation du sang, peut-être la boussole et quantité d’autres choses.
L’écriture chinoise semble une langue d’entrepreneurs, un ensemble de signes d’atelier.
Le Chinois est artisan et artisan habile. Il a des doigts de pianiste.
Sans être habile, on ne peut être Chinois, c’est impossible.
Même pour manger, comme il fait avec deux bâtonnets, il faut une certaine habileté. Et cette habileté, il l’a recherchée. Le Chinois ne pouvait inventer la fourchette, que cent peuples ont trouvée, et s’en servir. Mais cet instrument, dont le maniement ne demande aucune adresse, lui répugne. (pages 145-146)

 

La peinture, le théâtre et l’écriture chinoise, plus que toute autre chose, montrent cette extrême réserve, cette concavité intérieure, ce manque d’aura dont je parlais. … Le Chinois possède la faculté de réduire l’être à l’être signifié…
Dans la création des caractères chinois, ce manque de don pour l’ensemble, et pour le spontané, et ce goût de prendre un détail pour signifier l’ensemble est beaucoup plus frappant encore et fait que le chinois qui aurait pu être une langue universelle, n’a jamais, sauf le cas de la Corée et le Japon, franchi la frontière de Chine et passe même pour la plus difficile des langues. (pages 158-159)

 

Les Chinois ne sont pas des songe-creux. Ils n’ont pas eu des systèmes transcendantaux ou des éclairs de génie, mais des trouvailles d’une valeur pratique incalculable…
Le Chinois n’insiste pas sur les devoirs envers l’humanité en général, mais envers son père et sa mère, c’est où l’on vit qu’il faut que les choses aillent bien, ce qui demande, en effet, un doigté et une vertu dont des saints européens sont à peine capables. (pages 173-174)

 

Tandis que beaucoup de pays qu’on a aimés, deviennent, à mesure qu’on s’en éloigne, presque ridicules ou inconsistants, le Japon que j’ai nettement détesté, me devient presque cher.
… ( Le Japonais ) veut l’ordre avant tout. Il ne veut pas la Mandchourie, mais il veut de l’ordre et de la discipline en Mandchourie. Il ne veut pas nécessairement la guerre avec la Russie et les États-Unis, ( ce n’est que la conséquence ), il veut éclaircir l’horizon politique.
« Donnez-nous la Mandchourie, battons la Russie et les États-Unis, et puis nous serons tranquilles. » Cette remarque d’un Japonais m’avait tellement frappé. ce désir de nettoyer.
Le Japon a la manie de nettoyer. (page 206)

 

L’Européen, après bien des effort, est arrivé à se faire petit devant Dieu.
Le Japonais ne se fait pas seulement petit devant Dieu, ou devant les hommes, mais encore devant la plus petite des vagues, devant la feuille recroquevillée du roseau, devant un lointain bambous qu’il voit a peine. La modestie sans doute recueille sa récompense. Car à aucun autre peuple les feuilles et les fleurs n’apparaissent avec tant de beauté et de fraternité. (page 209)

 

… chaque homme a sa figure qui le juge, et sa figure, en même temps, juge sa race, sa famille, et sa religion. Chacun est responsable de sa figure.
Personne ne la porte indûment.
Y aura-t-il encore une guerre ? Regardez-vous Européens, regardez-vous.
Rien n’est paisible dans votre figure.
Tout est lutte, désir, avidité.
Même la paix vous la voulez violemment. (page 216)

 

Les Javanais dont la tenue est si sympathique, les Balinais me le furent sérieusement moins quand je m’aperçus qu’ils tiennent surtout à être corrects. Le Malais aime la correction.

Ni sobre, ni pur, ni éloquent, mais convenable.
Ils ont tous du maintien. Malais, Javanais, Balinais ; le maintien n’a rien d’excessivement digne, fier ou transcendantal, non. C’est du maintien.

Le Javanais qui n’aurait pas son petit foulard correct sur la tête n’oserait pas sortir.
Et quand il sortira, il balancera bien les bras, des bras mous. Ce n’est pas lui qui fera l’original. Oh ! non ! (pages 221-222)

 

BALI
Les Hollandais sont parfaitement ravis de posséder une île où les femmes vont la poitrine nue. Aussi ont-ils une fois pour toutes interdit l’entrée de l’île aux missionnaires qui auraient tôt fait de dissimuler les poitrines et en même temps l’intérêt touristique de l’île. S’il en vient un, c’est secrètement, dans le plus strict incognito et avec de faux passeports, comme un communiste russe. (page 226)

 

Il y a eu partout tellement d’invasions de races diverses, Huns, Tartares, Mongols, Normands, etc., et tant d’afflux de religions islamique, bouddhique, animiste, nestorienne, chrétienne, etc., que personne n’est pur, mais constitue un affreux mélange, sans compter les préjugés qu’il s’est acquis dans sa propre patrie.
Ainsi quand on se retire en soi, fuyant le monde, et qu’on arrive à supprimer cette énorme super-structure et ce multiple débat, on arrive à une paix, à un plan tellement inouï qu’on pourrait se demander si ce n’est pas cela le « surnaturel ». (pages 236-237)

 

 

4 réflexions sur “Un barbare en Asie

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