Une visite au Musée Champollion des écritures du monde

Transcriptions d’extraits de mon journal personnel sur l’écriture

Le 18 octobre 2010

Il y a un mois, j’ai eu le bonheur de visiter le Musée Champollion des écritures du monde à Figeac ( Lot, France ).

Malheureusement, je n’ai pas pris de notes sur cette visite le jour même ou au cours des jours qui ont suivi. Je dois recourir à mes souvenirs… Heureusement toutefois, j’ai pris quelques photographies à titre d’aide-mémoire dans certains cas.

J’ai été ravi de cette visite… impressionné par la qualité des expositions et de leur présentation des pièces qu’on peut y admirer.

D’entrée de jeu, dans la première salle d’exposition, on situe le visiteur : nous nous trouvons dans la maison natale de Champollion. On y évoque la vie et l’œuvre de ce savant qui a réussi à déchiffrer les hiéroglyphes, à les faire parler à nouveau après un silence de plusieurs siècles et qui, ce faisant, a créé et permis le développement de l’Égyptologie. Presque tout ce qu’on connaît de cette ancienne civilisation découle des lectures des écritures égyptiennes, qui ont dirigé et guidé les archéologues et les chercheurs depuis deux siècles.

Première d’une longue série de surprises, et l’une des plus émouvantes de cette journée : deux pages d’un des cahiers de notes de Champollion sur son étude comparative des écritures gravées dans la Pierre de Rosette. J’ai été ému en contemplant le manuscrit original, écrit de la main propre de Champollion.

Cahier de notes de recherches de Champollion

La salle suivante nous introduit dans un parcours merveilleux, où le visiteur apprivoise, à son rythme, étape par étape, les multiples aspects de l’évolution de cette invention.

En citant de nombreux scribes et écrivains, anciens et modernes, de toutes les époques et de plusieurs traditions culturelles, on commence d’abord par définir le sujet : qu’est-ce que l’écriture, à quoi sert-elle, pourquoi écrit-on ; on y invite le visiteur à témoigner de sa propre expérience d’écriture ; on nous y présente plusieurs énoncés, dans diverses langues, transcrits dans diverses écritures ; on nous montre les diverses formes et types d’écritures — pictographiques, alphabétiques, syllabiques, hybrides –, ainsi que les instruments qu’on a utilisés et les substances dont on s’est servi pour appliquer, inscrire ou graver une marque sur une grande variété de supports de l’écriture.

Pour le moine bénédictin du Moyen-Âge, qui passait des heures dans un scriptorium à transcrire à la main la parole de Dieu, l’écriture était une ascèse, un devoir religieux :

« … je te montrerai tout ce que l’acte d’écrire a de pénible et de pesant. Il obscurcit la vue, courbe le dos, brise les côtes et le ventre, et endolorit les reins ; le dégoût envahit le corps tout entier. »

Entre tant d’autres choses que le cerveau peine à tout assimiler, on apprend que selon la légende, l’inventeur des caractères chinois Cang Jie avait quatre yeux et qu’il voyait tout :

Le Ciel et la Terre tremblèrent et les dieux s’inquiétèrent de voir l’homme accéder désormais aux secrets de la création.

Tablette et stylet MEMF
Les esclaves romains utilisaient un stylet pour inscrire des notes dictées par leur maître sur une tablette couverte de cire molle avant de les transcrire plus tard avec un calame imbibé d’encre sur du papyrus égyptien.

En circulant d’une salle à une autre, on prend graduellement conscience de l’omniprésence de l’écriture dans nos vies, à quel point on prend pour acquis toutes ces activités qui comportent une écriture : que ce soit pour établir une liste d’épicerie, un inventaire, pour consigner ses secrets les plus intimes dans un journal, pour ponctuer le temps et enregistrer les  actes marquants de nos vies — naissance, mariage, décès —, et ceux qui marquent nos activités sociales, économiques, politiques — chartes, journaux, archives…

Cette visite a piqué ma curiosité sur certains aspects, notamment quant à la nature même de certaines écritures, particulièrement quant à l’écriture et la calligraphie chinoises ; mais c’est là une exploration qui, il me semble, exigerait une attention plus soutenue de ma part, que ce que je suis prêt à lui consacrer présentement.

D’autre part, la visite du musée m’a éveillé à des dimensions de l’écriture auxquelles je n’avais pas véritablement accordé d’attention auparavant. Ainsi, si l’imprimerie est beaucoup plus que la simple retranscription en série d’un acte fondamentalement individuel, elle n’a pas éliminé ou même changé l’acte même d’écrire ; on a continué à écrire, en Occident, avec des plumes d’oiseaux et des plumes métalliques pendant plusieurs siècles. Ce n’est que suite à l’informatisation de l’acte d’écrire, puis de la télématique, qu’on a transformé sa nature millénaire.

La salle consacrée à l’innovation de l’imprimerie expose plusieurs livres publiés au cours du demi-siècle qui a suivi le développement par Gutenberg de la première presse. Le bibliophile averti admirera parmi ceux-ci, un livre inestimable, publié par le grand imprimeur vénitien, Aldo Manuce : le premier exemplaire d’un livre en format « portatif », qui en facilite la maniabilité. L’écriture, qui était tracée par une main depuis des siècles, est dorénavant élégamment dessinée par un artiste typographe. De plus, Manuce innove en publiant pour la première fois depuis l’invention de l’imprimerie, un texte en langue vernaculaire : le Cose volgari di messer Francisco Petrarcha, en Italien ( du 15è siècle ). Le livre devient désormais un objet de consommation personnelle, qu’on peut lire chez-soi, dans une chambre ou au jardin, dans une intimité muette.

Pétrarche par Aldo Manuce MEMF
Les choses vulgaire de Messire François Pétrarque, imprimé en 1501 à Venise, par Aldo Manuce — un des premiers livres imprimés avec des caractères italiques.

J’ai trouvé intéressant de voir, à l’examen des pièces et des objets exposés, comment des cultures et des civilisations se sont appropriés cette invention, en empruntant ou adoptant parfois les écritures d’autres peuples, en tout ou en partie, tel que les Akkadiens l’ont fait avec l’écriture cunéiforme des Sumériens ;  comment la pratique de l’écriture pouvait se figer, ou encore décliner, voire s’appauvrir avec le temps au sein d’une même culture ou civilisation.

Sur un autre plan, on souligne à un moment donné, comment on a l’impression que la main, nos doigts ne vont jamais assez vite pour suivre notre pensée. Pourtant, c’est mal comprendre la nature même de l’acte. L’écriture n’est pas uniquement un miroir. Et lorsqu’on veut s’en servir comme un miroir, on se rend souvent compte qu’on a affaire à un miroir souvent déformant.

J’avais tendance, à la fin de la journée, à accélérer mon rythme. Dans la toute dernière salle, on effleure l’écriture telle qu’on la pratique aujourd’hui. Il n’y a qu’un quart de siècle, tout au plus, que l’ordinateur a envahi notre vie quotidienne, dans le monde du travail d’abord, puis à la maison ensuite — depuis guère plus de 15 ans en ce qui touche à l’émergence de la télématique dans nos vies. Il est vraiment trop tôt pour jauger la nature même du phénomène — l’évolution du cerveau, qui se métamorphose à l’usage de ses outils, est très lente…

Le Musée des écritures du monde de Figeac est une institution unique dans le monde entier. Il vaut vraiment la peine de faire un détour pour aller le visiter lorsqu’on passe dans cette région du monde si fascinante qu’est l’Occitanie.

13 réflexions sur “Une visite au Musée Champollion des écritures du monde

  1. Oui article fort intéressant. Ce passage: «si l’imprimerie est beaucoup plus que la simple retranscription en série d’un acte fondamentalement individuel, elle n’a pas éliminé ou même changé l’acte même d’écrire ; on a continué à écrire, en Occident, avec des plumes d’oiseaux et des plumes métalliques pendant plusieurs siècles. Ce n’est que suite à l’informatisation de l’acte d’écrire, puis de la télématique, qu’on a transformé sa nature millénaire.», ce passage me laisse perplexe. Pour moi, le fait d’écrire à l’ordinateur transforme notre rapport à l’écriture manuelle de la même manière que l’imprimerie a transformé l’écriture. À cette époque de l’arrivée de l’imprimerie, plus besoin de transcrire de façon manuelle les ouvrages destinés à être partagés. Qu’en pensait le moine dans son monastère, alors que toute sa vie était vouée à ce geste, qui en plus avait valeur de calligraphie? Car il pouvait y mettre sa personnalité, dans cette transcription. On y ajoutait signes à volonté selon que la fin de la ligne l’exigeait… ou des lettres puisqu’on était parfois payés au nombres de lettres… transformant même la grammaire (balbutiante). Je passe vite… Mais votre article réveille en moi tout un monde que j,ai aimé fréquenté pendant quelques années.

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    1. Merci pour vos propos. Je les apprécie beaucoup, puisqu’ils me donnent aujourd’hui l’occasion de préciser ma pensée, la raffiner. C’est la beauté de ce médium qu’est le réseau numérique que nous partageons.

      Tous les livres jusqu’au développement de l’imprimerie vers le milieu du 15e siècle étaient manuscrits, écrits à la main. La grande majorité d’entre eux étaient des copies de livres existants. Dans les monastères, on se consacrait à la copie des livres bibliques ou des écrits des « Pères » de l’Église. La copie d’œuvres originales, de poètes ou autres, était rare. Le roman et l’essai ne sont apparus que vers la fin du 16è siècle, début 17è – Cervantès, Montaigne. L’acte même d’écrire pourtant, par opposition au contenu ne change pas et demeure le même, jusqu’au début du 20è siècle — dactylo, mais surtout, à la fin du même siècle, l’ordinateur.

      Plusieurs chercheurs qui ont étudié la question estiment que l’imprimerie a contribué à « libérer » l’écriture, au niveau de son expression. L’écriture devient plus personnelle et intime. La fonction du « manuscrit » change : ce n’est plus un livre, c’est plutôt une étape dans le processus de fabrication d’un livre.

      Il faut aussi tenir compte d’autres facteurs dont, parmi d’autres, la disponibilité des matières premières pour écrire : ce n’est que vers le 13è siècle que la papier arrive en Europe par l’intermédiaire des Arabes, qui avaient « obtenu » le secret de sa fabrication des Chinois. Il faudrait quelques siècles avant que cette matière première devienne plus disponible et accessible. C’est toujours une denrée rare aux 16è, 17è et 18è siècles. Ce n’est qu’au début du 19è qu’on invente, presque en même temps que la plume métallique, un procédé de fabrication continue et industrielle du papier. Tous les commis et fonctionnaires au service des administrations, grandes ou petites, publiques et privées, travaillaient avec des instruments de nature manuelle, pour rédiger des documents, des actes, des testaments, des contrats de vente, la correspondance, à la main, jusqu’à l’avènement de la photocopieuse il y a guère plus d’un demi-siècle. Celles parmi nos mères qui ont travaillé pendant la 2è Guerre mondiale comme commis dans une administration ont travaillé en grande majorité avec des plumes métalliques sans réservoir. Vous vous souviendrez peut-être de ces plumes qu’on utilisait dans les comptoirs des banques et des bureaux de poste, ces plumes qu’il fallait tremper dans un encrier, jusqu’au début des années 60. J’ai des exemplaires de lettres de ma mère et de mes tantes : leur main d’écriture, formée par les religieuses, était très belle, et expressive. Voir mes réflexions sur ce sujet : https://fernancarriere.com/2014/02/23/lart-dexprimer-une-voix-interieure/ . Est-ce que les courriels et les tweets d’aujourd’hui possèdent la même qualité que les lettres que nos parents rédigeaient ?

      Les études tendent à le confirmer : il y a une différence entre l’écriture à la main et l’écriture à l’aide d’un ordinateur.

      Aimé par 2 people

      1. Intéressant. Oui, «l’écriture à la main et l’écriture à l’aide d’un ordinateur» diffèrent l’une de l’autre. Je le ressens moi-même. Ça va même jusqu’au remplacement des mots par des images. Ou plus crument, par la transformation de l’orthographe. Ce que je voulais dire, c’est que je ne crains pas que l’écriture manuelle disparaisse. En passant, je n’ai pas gardé ma belle main d’écriture forgée par les soeur. L’urgence d’écrire me l’a transformée beaucoup. Sur ce, LOL.

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      2. j’ai appris à écrire avec un porte-plume et un encrier dans les années 60 justement 🙂 et j’en ai gardé un excellent souvenir qui m’a conduit, quelques années plus tard à dessiner à la plume mais avec de l’encre de chine……..en tout cas, je suis contente d’être passée par le blog de domi amouroux pour parvenir jusqu’ici et en connaître encore davantage sur le musée de figeac 😉

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