Le Detroit Institute of Arts

Détail d’une des gigantesques murales de Diego Rivera au DIA

3 juin 2011 : Jour 5

Détroit a tellement mauvaise réputation que nous allions contourner la ville sans nous y arrêter. Ç’aurait été dommage. Il y a quelques semaines, en fouinant sur l’Internet, j’ai lu un article sur un site d’information « alternatif » : on y faisait état des efforts de groupes de citoyens pour revitaliser leur ville, Détroit. Quelques jours plus tard, j’ai lu un autre article, dans le New York Times cette fois, qui suggérait au lecteur quelques endroits à visiter, tout en faisant aussi état de la volonté des autorités municipales de rehausser la réputation de leur ville. J’ai donc poursuivi ma recherche. C’est ainsi que j’ai décidé d’insérer une courte visite de cette ville dans notre itinéraire de voyage.

C’est dans le cadre de ma recherche que je découvre le DIA. Une visite au Detroit Institute of Arts s’impose à mon esprit  pour trois raisons principales : sa galerie d’art amérindien, le hall des murales de Diego Rivera et la galerie d’art américain.

La galerie d’art amérindien

Je me dirige vers les grandes plaines de l’Ouest, chez les descendants de ses premiers habitants. Une visite de la galerie d’art amérindien (Native American) du DIA constitue une excellente première étape à cette exploration. C’est une collection bien montée. On y trouve une grande variété de pièces, bien présentées, qui nous offrent un bon aperçu de l’univers des peuples autochtones du continent nord-américain dans son ensemble. Un examen des pièces nous inspire un grand respect des cultures des peuples autochtones : la qualité de l’ouvrage et l’application sur le plan stylistique est impressionnant. Les concepteurs de la galerie ont eu le souci de nous présenter des œuvres qui proviennent de toutes les régions de l’Amérique et de toutes les époques, des plus lointaines au plus récentes. Ce qui impressionne, entre autres, c’est qu’on s’est efforcé de montrer la relation entre les œuvres du passé et celles d’artistes autochtones contemporains. Des artistes contemporains étudient le passé de leurs nations, et s’en inspirent pour créer de nouvelles œuvres, tout en intégrant l’acquis de techniques, des outils et des matériaux modernes.

Portrait par Eanger Irving Couse, 1910 (peinture à l’huile sur toile), œuvre exposée au DIA dans la galerie des œuvres d’art amérindien

Au cours de cette visite, une horde de jeunes écoliers a envahi la galerie. Les jeunes, de niveau secondaire, couraient à travers la galerie. Ils ne prenaient pas le temps d’examiner ou de contempler les pièces qui y sont exposées. Leurs commentaires témoignaient des préjugés courants à l’égard de l’art amérindien. De toutes évidences, ils n’avaient pas été préparés à apprécier ces œuvres.

C’est à se demander pourquoi on amène des groupes de jeunes à visiter un musée dans de telles conditions. Les deux enseignants ou accompagnateurs avaient de la difficulté à contrôler le groupe. Je ne connais pas le contexte de travail de ceux-ci : ont-ils les ressources et le temps nécessaire pour préparer leurs classes avant la visite? Connaissent-ils le sujet? Ont-ils accès aux ressources pédagogiques qui les soutiendraient dans leur travail? Quelle perception auront les jeunes de leur visite en sortant de la galerie? Heureusement, la horde a passé vite et n’a pas laissé de traces.

Plusieurs œuvres ont retenu mon attention pour diverses raisons. Le portrait du Chef David Shoppenagons, un Ojibwé du Michigan, m’est apparu significatif. Il est de 1910. On n’indique pas si c’est une peinture d’un artiste amérindien. Tout ce qu’on dit, c’est que le Chef a choisi de se présenter tel qu’il apparaît sur la peinture, avec l’aviron, symbole de son métier de guide de pêche. C’est un homme de fière allure. Qui d’entre nous ne soigne pas son apparence lorsqu’il pose pour la postérité? Les costumes que nous portons sont révélateurs de notre statut au sein de notre groupe d’appartenance : le rôle que nous y jouons, la profession que nous exerçons, le statut social, la classe, l’aisance… Les habits des hommes et femmes d’état, d’affaires, ou de religion, sont généralement beaucoup mieux faits et plus luxueux que ceux du monde ordinaire. Déjà, on portait des vêtements et des habits appropriés pour les circonstances : loisir et détente, travail, sorties sociales, « habits du dimanche » ou de fêtes. C’était la même chose chez les peuples amérindiens, même avant l’arrivée des Européens.

Fronton d’une maison Kwakwaka’wakw (Kwakiutl, Colombie britannique), œuvre exposée au DIA dans la galerie des œuvres d’art amérindien

La galerie d’art américain

Je ne connais pas grand chose de l’art américain. Je m’estime donc heureux d’y avoir été introduit en visitant la galerie d’art américain du DIA. Elle est organisée par thème et par époques. On y acquiert un point de vue historique, non seulement de l’évolution de la peinture américaine, mais aussi de l’évolution de la perception que les artistes de ce pays ont eu d’eux-mêmes et de leur pays, de leurs relations entre eux et de leur relation avec leur environnement.

Wolf River, Kansas, tableau de Albert Bierstadt, environ 1859, huile sur toile, Galerie d’art américain, DIA

Ainsi, on explique que l’art américain de la deuxième moitié du 19è siècle avait tendance à représenter les peuples amérindiens comme de nobles sauvages, condamnés à l’extinction. Je me souviens que c’était toujours l’image qu’on en véhiculait dans le cinéma de la première moitié du 20è siècle. Cette perception n’a commencé à changer qu’au cours du dernier quart de siècle. La réalité, selon le point de vue historique qu’on adopte, est beaucoup plus complexe.Sur un autre plan, la représentation de la nature il y a deux siècles, au début de la constitution du pays, lorsqu’on le fabriquait, était celle d’une nature sauvage, imposante, menaçante… Peu à peu, à mesure qu’on la domptait, cette perception évoluait. La nature devenait plus idyllique. On avait surmonté la peur de cette inconnue.

La salle des murales de Diego Rivera

On ne peut visiter le DIA sans passer du temps à contempler les murales que Diego Rivera a réalisées sur place en 1932-1933. C’est une œuvre monumentale. Nous avons la chance d’y pénétrer au moment où il n’y avait pratiquement personne. Des employés y installaient des chaises pour un concert en soirée. Un homme s’est présenté : M. Crugher, un « docent », c’est-à-dire un guide qui nous a présenté l’œuvre, son histoire, sa richesse, ce qu’elle exprime, les détails qui racontent l’époque… une œuvre fascinante.

La journée précédente, nous avions visité le Greenfield Village : un village représentatif de l’émergence de la révolution industrielle occasionnée par la conjugaison des systèmes techniques de la machine à vapeur et de l’électricité, qui permettrait l’invention du processus continu de fabrication industrielle… l’alliance de Edison et de Ford. La salle des murales de Diego Rivera nous montre un autre aspect de cette évolution.

Détail – Diego Rivera se représente lui-même, en ouvrier, avec des gants de la Red Star.

À l’époque où Rivera crée son oeuvre, au début de la Grande Dépression, l’Amérique est secouée par les grandes luttes syndicales. Il y a des morts sur les lignes de piquetage et les marches contre la pauvreté. Les « gardiens de sécurité » employés par les grands industriels, y compris M. Ford et son fils, n’étaient pas des enfants de cœur, et la police agissait plus souvent pour le compte des entrepreneurs que pour celui des citoyens. Chaque peuple occulte des aspects de son histoire. On a tendance à considérer pour acquis des droits qui ont été conquis suite à des luttes pénibles, souvent sanglantes. Il n’y a guère plus de cent ans que les enfants ne complétaient pas leur cours primaire et qu’ils étaient engagés dès l’âge de dix ans dans les nouvelles manufactures, parfois moins, dans des conditions qu’on considéreraient inhumaines aujourd’hui. Ce n’est pas par générosité d’esprit de la part des nantis et des puissants que le changement est survenu. Cette œuvre de Rivera est là pour nous le rappeler : heureusement, puisqu’on n’enseigne plus l’histoire sociale dans nos écoles.

C’est la classe moyenne, que Ford a contribué à créer, qui a fait la grandeur de l’Amérique. Le « docent » nous explique qu’à cette époque, il n’était pas nécessairement mal vu de se présenter comme progressiste. C’est la campagne de Joe McCarthy qui a modifié l’atmosphère au cours des années 50. Il est mort dans la disgrâce, mais il a gagné sa guerre. Ceux qui étudient l’histoire savent que le flux de l’histoire, comme la marée, peut changer de direction.

Le DIA et son milieu

Le DIA est une institution dynamique. Elle est située au cœur du centre culturel historique de Détroit. Dans ce même quartier, on trouve la Wayne State University et un ensemble de musées : un musée des sciences, de l’histoire de la ville de Détroit, etc…de quoi y passer plusieurs jours.
Nous avons suivi le conseil d’une des jeunes femmes au comptoir de la billetterie et nous nous sommes rendus au restaurant Good Girls Go to Paris pour diner. C’était un bon conseil.
En nous promenant dans les environs pour nous y rendre et après le repas, nous avons été surpris de la tranquillité du quartier. La circulation automobile était faible et il n’y avait pratiquement pas de piétons. Le quartier semblait mort. Il est vrai que c’est un quartier étudiant, mais tout de même…
Nous avons cependant croisé un employé de l’université, qui nous a parlé un peu de « sa » ville : comment c’était autrefois une belle ville; qu’on venait de Chicago en admirer l’architecture, et s’animer de son esprit. Oui, il y a une volonté de revitalisation, mais cela prendra du temps, nous a-t-il dit. Il ajoutait, d’un air un peu résigné, teinté d’humour noir : « Plus personne ne conduit de voiture américaine aujourd’hui, sauf peut-être les Japonais… »

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