Un point de vue à ras-de-terre sur l’économie américaine

Omaha (3)

Les 14 et 15 juin 2011 (Jours 16 et 17)

Après le lunch, nous nous levions de table, ma conjointe et moi, prêts à poursuivre notre visite du Jardin Lauritzen, lorsque deux dames se présentèrent à notre table.

C’était des Françaises, d’un certain âge… c’est-à-dire, du même âge que nous, voire quelques années de plus que nous, selon les indices qu’on pouvait glaner de la conversation qui suivit l’introduction ; elles nous avaient écoutés à distance, discrètement ; elles avaient reconnu notre accent québécois. Nous étions, tout comme elles, heureux d’entamer une conversation en français, au cours de notre troisième semaine de voyage.

Elles ne voyageaient pas ; elles étaient établies à Omaha depuis quelques années ; elles fréquentaient régulièrement le Jardin Lauritzen. À un moment donné, curieux, je n’ai pas pu résister : comment deux Françaises s’étaient-elles retrouvées à Omaha et qu’y faisaient-elles, outre que de fréquenter un jardin public, par un bel après-midi ensoleillé, au milieu de la semaine ?

Elles étaient originaires de la région de Bordeaux, dans le sud-ouest de la France. L’une d’entre elles était issue d’une famille de militaires de carrière. Il y a quelques décennies, elle avait rencontré un jeune militaire américain en mission en France. Cupidon s’en était mêlé : elle l’avait marié et elle l’avait suivi un peu partout aux États-Unis et ailleurs dans le monde, dans le sillage des mutations et des assignations de son mari. Ce dernier était présentement affecté à une base militaire locale — une base importante : selon cette femme, on y trouverait une des plus grandes concentrations de généraux à quatre étoiles dans un même lieu à l’extérieur du Pentagone.

Une aussi grande concentration de militaires nous a permis de comprendre l’apparente aisance que l’on avait remarquée en circulant autour de la ville.

L’économie locale…

À Omaha, l’économie locale tirait relativement bien son épingle du jeu, même au cœur de la crise économique qui secouait les États-Unis au moment où nous traversions le continent à la fin du printemps et au début de l’été 2011.

La veille, nous avions flâné un peu dans le secteur du Old Market, le cœur traditionnel de la ville d’Omaha, après notre visite du Musée Joslyn. Nous étions entrés au Wheatfield, rue Howard, pour acheter du pain ; nous y étions restés pour une collation — café et pâtisseries. L’ambiance était au ralenti ; l’heure du lunch était passée et on était loin de l’heure du souper. La serveuse se sentait à l’aise pour répondre à nos questions. De fil en aiguille, nous avions commencé à jaser de choses et d’autres.

On ressent moins la récession à Omaha qu’ailleurs « in America », nous avait-elle expliqué.

Rue Howard, secteur du Old Market, Omaha

La présence des sièges sociaux de plusieurs multinationales des secteurs industriels de l’agro-alimentaire, de la construction, du transport ferroviaire ainsi que des secteurs financiers des banques et des compagnies d’assurance, explique pourquoi Omaha a été moins touchée par la crise économique qui secoue les États-Unis. Bien entendu, la présence d’une base militaire aussi importante contribue à la stabilité de l’économie locale.

Comme pour la majorité des villes nord-américaines, le cœur historique du secteur du Old Market a subi les assauts du temps. Les efforts des citoyens soucieux de préserver leur héritage urbain n’ont pas toujours porté fruit, mais on a réussi à conserver quelques édifices qui témoignent des couches de son passé.

Contrastes urbains

Quel contraste toutefois, avec la ville de Détroit (un cas extrême), voire même de Chicago.

Il ne faut pas s’aventurer très loin du Detroit Institute of Art, et du secteur qui comprend le musée d’histoire de Détroit, le musée des sciences et le campus universitaire de Wayne University, pour se retrouver dans un paysage lugubre de rues vides, où végètent des maisons abandonnées, dispersées et isolées au milieu de terrains vagues.

À Chicago, nous avions pris le train de banlieue pour nous rendre de Joliet jusqu’au centre-ville. Le train traverse des quartiers entiers où on aperçoit un grand nombre de maisons aux fenêtres couvertes de contreplaqués. Mais Chicago n’est pas Détroit. Chicago n’était pas en train de sombrer dans la déchéance comme c’est le cas à Détroit. Au centre-ville de Chicago, on aurait de la difficulté à percevoir qu’il y a une crise économique. Et, il faut bien admettre que nous nous y étions sentis dans une relative sécurité.

Ce qui était évident depuis que nous avions traversé la frontière canado-américaine quelques semaines plus tôt, c’était le climat de morosité provoqué par l’ampleur de la crise économique. Dès les premiers jours, nous avions été surpris du nombre de personnes que nous rencontrions, qui avaient eu un emploi stable jusqu’à ce qu’on change les règles du jeu : elles s’étaient retrouvées dans une situation d’avoir à travailler, ou à retourner travailler dans certains cas ; beaucoup d’entre elles l’avaient fait plus par obligation que par intérêt, à des salaires et des conditions moindres que ce qu’elles avaient connus antérieurement. Nous croisions souvent des gens résignés ou déprimés. Telle cette dame à la caisse, dans une petite épicerie sur le bord de la route, au Michigan, non loin de la frontière de l’Indiana : elle s’était souvenue, en encaissant un chèque d’American Express, des voyages qu’elle ne faisait plus en Europe, comme déjà, lorsque son mari avait un emploi avec IBM.

Rencontres sur les terrains de camping

Un terrain de camping est un lieu propice pour jaser avec ses voisins. Les gens sont volubiles. Ils hésitent moins à se confier à des inconnus. Nous avons été étonnés de leur curiosité.

Nous avons été étonnés de constater à quel point nos voisins de camping étaient curieux.

Plusieurs voulaient mieux connaître le fonctionnement du système de santé canadien ; ils ne pouvaient pas comprendre comment un système public pouvait arriver à fonctionner mieux ou aussi bien qu’un système privé. Nous avions rencontré un groupe de « vacanciers » qui se dirigeaient vers le Canada, en touristes intéressés à connaître la situation du marché de l’emploi dans l’Ouest canadien.

En Indiana, j’avais eu l’occasion de parler avec la copropriétaire d’un terrain de camping. Son optimisme était ébranlé ; elle constatait une baisse significative de l’achalandage au début de la saison estivale : « Les gens voyagent moins, et restent moins longtemps. Heureusement, qu’on peut compter sur la clientèle locale, ce qui nous permet de boucler… » De plus, ils devaient constamment être aux aguets, afin de déceler la présence de personnes qui se serviraient des terrains de camping, en été, comme domicile temporaire.

Nous avions été témoins de l’activité d’une jeune femme, un samedi, qui se servait du coffre de sa voiture comme bureau ; elle travaillait à décrocher des contrats de travail pour les semaines à venir. Sa fille, d’une dizaine d’années tout au plus, devait se débrouiller à s’occuper elle-même, alors qu’il était évident qu’elle était inquiète et qu’elle aurait bien apprécié de passer un peu de temps avec sa mère.

Sur un autre terrain de camping, une autre dame arrivait du Sud-Ouest américain, fuyant la sécheresse et les incendies de brousse et de forêts. Elle avait des amies qui avaient perdu leur maison dans le sillage de la crise immobilière.

Ailleurs, nous avions été témoin de la tension au sein d’une famille : lui était de retour de mission à l’étranger et devait décider, à la fin de son congé, s’il y retournerait ou non (en Afghanistan ou en Iraq) ; c’était un homme brisé, désespéré, qui ne voulait pas retourner ; son épouse l’encourageait à le faire, puisque la famille dépendait de cette unique source de revenus pour conserver leurs acquis, et vivre plus ou moins confortablement ; le jeune fils appuyait son père ; sa sœur, un peu plus vieille, soutenait sa mère.

Le droit constitutionnel au bonheur …

La dépression n’est pas que financière : elle est fondamentalement spirituelle. C’est un peuple qui a été durement ébranlé par cette crise. Les certitudes d’autrefois, la confiance en soi, l’optimisme a fondu, s’est dissipé. Ils n’ont plus confiance. C’est un peuple qui souffre d’espoirs déçus… prêt à vendre son âme pour l’argent et le pouvoir. Quant au bonheur…

Les communautés, comme celle d’Omaha, qui vivent au crochet des militaires, s’en tirent mieux que les autres.

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