Est-ce islamophobe d’affirmer : Je suis Raif ?

Il y a longtemps de cela, très longtemps… j’ai eu le temps de changer de peau deux fois depuis ce temps.

À cette époque, je travaillais à Ottawa pour une société d’état fédérale à mandat commercial. J’y occupais un poste au sein de l’unité de l’équité en matière d’emploi : l’unité de la police de la rectitude politique, comme on disait dans notre dos. C’était à l’époque où on commençait à s’intéresser, au sein des grandes organisations privées et publiques, aux enjeux de la gestion de la diversité.

Ce matin là, une journée de fin d’automne, il faisait froid et humide ; je devais me rendre à une réunion, dans un autre quartier de la ville. Je descend l’ascenseur, sors du portique, me dirige vers les taxis qui attendent, tels des vautours, les clients ; j’ouvre la porte avant, et m’installe. Le chauffeur, un jeune homme, dépose le livre qu’il lisait. J’observe, discrètement, la couverture du livre. C’est un Livre de poche, un roman de Julien Green.


Quiconque connaît la ville d’Ottawa comprendra tout de suite que c’est non seulement inusité, mais carrément exceptionnel d’avoir affaire avec un jeune chauffeur de taxi qui lit autre chose qu’un tabloïd, et que c’est encore plus rare qu’un chauffeur de taxi lise une publication en français. La plupart des chauffeurs de taxi n’y parlaient même pas le français — je ne crois pas que la situation ait tellement changé depuis cette époque.

J’entame la conversation en français. Je lui demande ce qu’il pense du roman qu’il est en train de lire ; est-ce le premier qu’il lit de cet auteur… Je constate que son accent n’est pas local, que n’est pas non plus un accent d’une région française. Je lui demande donc d’où il vient. Il me répond qu’il vient d’Alger.

Je poursuis la conversation : je lui confie que l’impression que j’ai retenue de mes lectures est que Alger est une belle ville… que j’aimerais visiter ce pays. Il me répond que c’est une ville et un pays qu’il aime, mais il se retient de m’encourager à aller le visiter. Les tensions politico-religieuses étaient tendues à cette époque en Algérie.

Puis j’ajoute, étant donné la température pluvieuse en cette journée, qu’est-ce qui a bien pu inciter un jeune homme de vouloir quitter cette belle ville d’Alger, où on peut prendre un café dehors sans geler, pour venir faire du taxi dans un pays et une ville aussi froide.

Il me regarde de biais et me répond qu’il ne pouvait plus habiter dans une ville où la vie en public devenait de plus en plus restreinte ; les conversations entre amis n’étaient plus libres ; il ne pouvait pas s’assoir dans un café, entamer une conversation avec une femme de son âge qui n’était pas ni sa sœur, ni son épouse… Que la vie pour quelqu’un, comme lui, qui voulait vivre à l’Européenne, était devenue difficile.


Je n’ai jamais croisé ce jeune homme à nouveau depuis ce matin-là. Mais j’ai toujours conservé le souvenir de cette conversation. Ce souvenir refait souvent surface à ma conscience, surtout depuis l’année dernière, dans le contexte du débat sur la Charte de la laïcité au Québec.

Le souvenir de cette courte conversation s’ajoute à beaucoup d’autres souvenirs, de rencontres, de lectures, de conversations, sur des sujets connexes.

Depuis quelques jours, une autre question me vient à l’esprit.

Tous ces réfugiés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, que nous avons accueillis chez-nous, ne partagent pas tous les mêmes expériences. Certains ont fui un climat social et politique lourd et oppressant pour trouver une terre d’ouverture… Nous avons aussi accueilli des gens provenant des mêmes pays, des fondamentalistes, des intégristes, qui veulent imposer ici leurs normes parmi leurs compatriotes et coreligionnaires au sein de leur communauté.

Connaissons-nous vraiment la dynamique des tensions qui se jouent dans ces communautés ?


Ce jeune chauffeur de taxi s’était exilé avant l’avènement de l’Internet et la création des médias sociaux. Il n’aurait probablement pas été le genre à remettre en question le pouvoir religieux en public, comme l’a fait Raif Badawi.

J’ai une question à poser à ceux qui s’opposent toujours à la Charte de la laïcité, quelle que soit la version dont on débat présentement au sein du parti politique qui a osé soulevé le débat l’an dernier : est-ce islamophobe de soutenir Raif Badawi ?

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s