Digérer le voyage, le refaire et le raconter

Gatineau, le 6 novembre

Il y a un mois, lorsque j’ai affiché ma dernière rubrique dans ce carnet électronique, nous amorcions la dernière étape de notre voyage à travers le sud de la France.

Le mouvement social de protestation contre la réforme du régime de retraite prenait de l’ampleur et on avait annoncé la tenue de journées de grève pour la semaine qui suivrait. On avait de surplus évoqué la possibilité que les journées de grève se prolongent sur plusieurs jours, notamment, dans le secteur des transports. Nous ne savions pas comment nous réussirions à revenir de Lyon à Genève, pour la dernière étape de ce voyage. Finalement, nous avons éprouvé plus d’inquiétude que d’inconvénients, puisque nous avons pris le train régional qui assure la liaison entre Lyon et Genève, au jour et à l’heure où on l’avait prévu dans notre itinéraire original.

Le voyage continue

Tel que le philosophe Michel Onfray le souligne si bien dans sa méditation sur l’art de voyager, Théorie du voyage*, le voyage ne se termine pas au moment où on retourne dans sa région ou son pays, ni au moment où on ouvre la porte de notre domicile, qu’on ouvre les portes et fenêtres pour aérer une maison fermée depuis six semaines et qu’on reprend possession de ses biens… On gagne beaucoup à digérer les voyages que l’on fait.

Auparavant toutefois, il faut se réajuster de nouveau au décalage horaire; pendant quelques jours, on a tendance à se lever tôt, avant la fin de la nuit; notre estomac doit s’habituer et reprendre un nouveau rythme… Il faut vider les valises, faire la lessive, inventorier les acquisitions, les cadeaux, ranger… Il faut trier le courrier qui s’est accumulé, s’occuper des factures… Reprendre la routine.

On peut digérer le voyage lui-même en le racontant à ses amis, sa parenté, les réseaux de ses connaissances…

Pour ma part, je le fais surtout en relisant mes notes de voyage; en écrivant d’autres notes pour compléter celles que j’avais prises pendant le voyage; en examinant les photos que j’ai prises, les trier et les classer, en éliminer plusieurs, traiter celles qui représentent un certain intérêt.

Le voyage se poursuit…

Il y a aussi les lectures

Contrairement à mon habitude, j’ai peu lu pendant ce dernier voyage. J’avais apporté avec moi l’ouvrage de Michel Onfray, cité ci-haut. C’est à mon retour que je l’ai lu, avec beaucoup de plaisir. Je compte bien m’y référer de temps à autres dans des rubriques à venir.

À la toute fin de notre voyage, en passant quelques minutes à la Librairie Gilbert Joseph à Lyon pour fureter les nouveautés et poursuivre mon exploration des papeteries en France, j’ai trouvé le livre suivant : Voyage dans le midi de la France, de Stendhal **. L’auteur des romans que plusieurs d’entre nous ont lus et étudiés au niveau collégial (Le Rouge et le noir, La Chartreuse de Parme), qui fut l’un des premiers à utiliser le terme « touriste », fit un voyage dans le sud de la France au printemps et au début de l’été 1838.

Je savais que ce journal de voyage avait été publié dans le passé; mais je ne l’avais pas trouvé dans les librairies et les bibliothèques publiques avant mon départ au début de septembre. Je suis en train de le lire présentement. Cette lecture suscite chez moi bien des réflexions. J’aurais aimé l’avoir lu avant notre départ, au cours de l’été. Peut-être aurais-je modifié notre itinéraire afin de suivre certains des pas de Stendhal. Cela aurait été une expérience intéressante. Mais pas nécessairement pour tenter de retrouver le passé… Plutôt pour en mesurer le passage, y prendre plaisir.

Michel Onfray en parle dans son essai sur l’art de voyager. Il souligne que s’il y a un intérêt à lire et à marcher dans les pas des Hérodote, Marco Polo, Robert Louis Stevenson, Jacques Lacarrière, Nicholas Bouvier et autres grands voyageurs du passé (plus ou moins récent), il faut bien reconnaître qu’on ne redécouvrira jamais les mondes qu’ils ont décrits. Il faut vivre ses propres voyages. Il ne sert à rien de déplorer le passage du temps. L’âge d’or est une théorie de l’esprit. Les découvreurs du passé ont découvert ce qu’ils ont vu, ce qui existait à leur époque. Tout comme nous pouvons encore le faire aujourd’hui.

Le temps passe, les civilisations bougent, elles naissent, croissent, meurent, connaissent un point d’acmé, entament une descente, chutent puis disparaissent, elles se trouvent remplacer par d’autres, plus vivaces, plus actives, plus fortes, mieux adaptées. Quel ridicule de vouloir figer un lieu temporellement visible dans une éternité inexistante…

Seuls les fantasmes président au désir d’une histoire arrêtée et indépendante des conditions d’exercice du temps réel…(page 70)

Un couple français que nous avons croisé à Barcelone nous a dit qu’ils avaient parfois l’impression que la France était en train de se transformer en un gigantesque musée. En sous-entendu, je devinais une certaine exaspération, à peine suggérée, à l’égard d’une certaine attitude qui tend à vouloir tout préserver du passé.

Ce dont je prends conscience en lisant ce journal de voyage, c’est la valeur documentaire d’un tel ouvrage. Stendhal décrit un monde qui n’existe plus. Il compare, entre autres, les villes françaises les unes aux autres. Or même les Parisiens ne pourraient reconnaître le Paris que Stendhal décrit. C’était avant la grande rénovation urbaine conçue par Haussman, et que nous pouvons admirer aujourd’hui.

Les villes et les lieux qu’il décrit ont changé, ainsi que les modes de transport. Et c’est tant mieux. Bien qu’on puisse avoir plaisir à visiter des grottes vieilles de plusieurs dizaines de milliers d’années dans la Dordogne et le Périgord, les sites gallo-romains, les châteaux médiévaux, les églises de toutes les époques, nous voulons bien conserver aussi l’acquis des avantages de la modernité : l’eau courante, l’électricité, les réseaux routiers, … Même le vin que nous buvons aujourd’hui est meilleur que le meilleur vin que l’ancien maire de Bordeaux, Michel de Montaigne, aurait pu déguster. Il faut donc bien s’accommoder des signes de la civilisation moderne, les lignes de haute tension, les centrales nucléaires, et les zones industrielles qui polluent les paysages…

Beaucoup d’eau a coulé dans la Garonne depuis que Stendhal y a longé ses rives, de Bordeaux à Agen, d’Agen à Toulouse, qu’il a poussé son exploration jusque vers les Pyrénées basques du côté de l’Atlantique et, du côté de la Méditerranée, vers Marseille et Toulon… Néanmoins, il est intéressant de comparer les descriptions qu’il a faites de certains paysages, urbains autant que ruraux, avec l’état présent de ces lieux.

Il constate, entre autres, qu’il a de la difficulté à comprendre les accents du pays, à Toulouse par exemple. Aujourd’hui, nous avons eu plaisir à écouter l’accent occitan des gens du pays, autant qu’ils en ont eu à écouter le nôtre. Les conversations avaient tendance à se prolonger, très agréablement. Nous nous en donnions mutuellement le temps. Mais le seul endroit où nous avons entendu quelques mots d’Occitan, c’est dans le métro de Toulouse, où on annonce les noms des prochaines stations en Français et en Occitan.

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* Michel Onfray, Théorie du voyage, Poétique de la géographie, Librairie générale française, Livre de Poche (4417), 2007
** Stendhal, Voyage dans le midi de la France, Réédition par François Bourin Éditeur, 2010

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