Un voyage dans le temps

Imaginez : il y a environ mille ans, dans la région de Saint-Louis, une ville plus imposante et grande que Londres à la même époque !

On estime qu’environ 20 000 personnes habitaient cette ville, Cahokia, et que celle-ci était entourée de plusieurs agglomérations de moindre importance dans un rayon d’une centaine de kilomètres, à l’est du Mississippi, là où le Missouri coule dans le grand fleuve. Cette ville n’est pas imaginaire ; elle a bel et bien existé.

Depuis plus de trois cents ans, les Français d’abord, puis les Anglais et les Américains par la suite, ne cessent de s’interroger sur la présence de centaines, voire de milliers d’ouvrages en terre, dont certains sont de grande magnitude, disséminés sur l’ensemble des territoires de l’Ohio, de l’Indiana et de l’Illinois. Qui a érigé ces ouvrages ? Pour quelles fins ?

Serpent Mound, Ohio
Serpent Mound, près de Peebles, Ohio : les sinuosités du Serpent indiquent les temps de l’année astronomique — le rythme annuel des équinoxes et solstices, ainsi que des emplacement des levers et des couchers de la lune au cours des saisons…

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Les routes, de Pittsburgh à Saint-Louis…

… en passant par Cincinnati et Louisville, du 16 au 26 mai

Il y a une dizaine de jours, nous avons levé notre campement, quitté Pittsburgh, afin de poursuivre notre route vers l’Ouest. Deux mille kilomètres plus loin, nous sommes rendus aux portes de Saint-Louis.

Les plus futés de mes lecteurs, ceux qui connaissent leur géographie me corrigeront : la distance entre Pittsburgh et Saint-Louis est beaucoup moindre. C’est vrai… de moitié moindre. Une recherche sur Google vous donnera l’heure juste : ce trajet n’est que de 1 000 km environ, en filant sur l’autoroute I-70 ; de plus, il ne faudrait que neuf heures pour le compléter, sans s’offrir de pause, en contournant les grandes villes, et en respectant les limites de vitesse.

C’est que nous avons viraillé beaucoup en Ohio, afin de visiter une demi-douzaine de sites qui témoignent d’une présence plusieurs fois millénaires de l’humain sur les territoires de l’Ohio, de l’Indiana, et de l’Illinois. Cet itinéraire nous a menés à nous arrêter à Cincinnati et à Louisville en chemin — un grand détour.

Les divers récits de nos pérégrinations à travers ce vaste territoire entre les Appalaches et le fleuve Mississippi viendront plus tard. Pour l’instant, je poursuis ma description des routes.

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Toutes sortes de routes…

Le réseau des routes américaines est complexe. J’avoue que je m’y perds souvent, que je parviens difficilement à différencier entre les autoroutes du réseau des Interstate Highways, les autoroutes qu’on nomme les US Routes, ainsi que les State Routes ( routes des divers états de la fédération américaine, pas nécessairement des autoroutes, bien qu’elles soient souvent à quatre voies, avec ou sans séparation, en béton ou en gazon ), les routes de comté, et les routes locales, celles que l’auteur américain William Least-Heat Moon a célébrées dans son Blue Highways ( malheureusement, la référence est en anglais ).

Nous avons circulé sur toutes sortes de routes, surtout en Ohio… même sur les routes les plus secondaires, en terre, dans les replis les plus isolés de ce vieux territoire ( vieux tant sur le plan géologique que géographique ).

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En s’éloignant de Pittsburgh, la transition entre les montagnes des Appalaches et les prairies de l’Ohio m’est apparue plus longue que ce à quoi je m’attendais. On traverse d’abord rapidement une petite encoche géographique de la Virginie occidentale, coïncée entre la Pennsylvanie et l’Ohio. Chemin faisant, l’altimètre nous indique que nous descendons progressivement de quelques centaines de mètres jusqu’en Ohio.

Ohio I-70
L’autoroute I-70, sortie 160, en Ohio

Je ne m’attendais pas non plus de retrouver en Ohio une topographie aussi accidentée. L’exploration de sites témoignant d’une très ancienne occupation du territoire nous a emmenés à parcourir des régions peu fréquentées par les touristes, et encore moins à ce temps-ci de l’année.

Nous avons traversé de nombreuses petites villes, des villages, croisant occasionnellement des tracteurs dont les roues étaient presque aussi grandes que notre véhicule.

À plusieurs reprises, on nous a demandé ce qui nous avait incités à venir nous retrouver là, dans leur restaurant, à la banque, etc.

Les gens sont réservés d’un premier abord. Ils deviennent spontanément accueillants dès que nous leur expliquons ce qui nous attire chez eux et qu’ils saisissent que nous nous intéressons à eux… qu’on visite leur pays, et pas seulement les grandes villes. Beaucoup nous envient ; ils n’ont guère voyagé au-delà leur propre pays, au-delà de leur région ou des villes avoisinantes.

Route - Ohio - US Route 50 Bainbridge
Il faut ralentir, sur la US Route 50, en entrant dans le village de Bainbridge en Ohio
Bouffe - Carl's Townhouse Chillicothe OH Coin Walnut et 2e
Un arrêt pour bouffer : Carl’s Townhouse, au coin des rues Walnut et 2è, à Chillicothe, en Ohio. Une atmosphère sympathique… comme dans l’ancien temps, avant l’apparition des grandes chaînes de restauration. Celui-ci a conservé son allure des années 50 et 60.
Route - Ohio 41 Peebles
La State Road 41 coupe le village de Peebles en deux. L’ancien édifice de la mairie, qu’on contemple en attendant qu’on nous serve dans le restaurant, a connu de meilleurs jours.

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Ohio State Road 23 Sud
Ohio State Road 23, direction sud

Le réseau routier commence à montrer des signes d’usure. Il y a beaucoup de chantiers où on effectue des travaux d’entretien. Certaines des routes transcontinentales, comme la I-70 par endroit, sont dans un état pitoyable.

Route - Ohio Route 350
La Ohio Route 350 entre et sort plus loin, entre deux tumulus érigés il y a plusieurs centaines d’années, bien avant l’arrivée des Européens, à l’intérieur du site d’interprétation historique et archéologique de Fort Ancient.

Après avoir voyagé à travers plus de plus de deux millénaires et demi dans le temps, nous avons fait une halte de trois jours au siècle présent, à Cincinnati… un arrêt au Marché Findlay, deux fois centenaire ; une après-midi à la magnifique gare Union Terminal, un bijou d’architecture Art Déco ; une avant-midi parmi les papillons des Caraïbes qu’on relâche pendant quelques semaines dans une des serres du Conservatoire Krohn. Puis on traverse la rivière Ohio, pour nous diriger vers Louisville, Kentucky.

La région de l’est du Kentucky, entre Cincinnati et Louisville, se situe au pied des Appalaches. On se retrouve en zone montagneuse pendant quelques heures.

La rivière Ohio, et le Kentucky en arrière-plan, vue du promontoire de Forest Park, à Cincinnati
La rivière Ohio, et le Kentucky en arrière-plan, vue du promontoire de Lake Drive dans Eden Park, à Cincinnati
Route - Kentucky I-71
L’autoroute Interstate 71, au Kentucky.

Une halte de deux jours à Louisville — une visite du Frazier Museum of History et du Speed Art Museum, ainsi qu’une croisière en fin de journée, sur un vieux bateau à aube sur la rivière Ohio — avant de reprendre la route vers Saint-Louis.

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Route - Ohio 41

[ On constate une présence discrète, mais tout de même manifeste, de la secte des Amish un peu partout dans l’état de l’Ohio… La signalisation routière nous incite à porter une attention aux calèches dont ils se servent pour se déplacer. On observe aussi les affiches qui indiquent où ils vendent leurs produits. Ils est néanmoins difficile de reconnaître les maisons ou les fermes spécifiquement Amish. ]

Route I-64 Indiana
Sur la Interstate 64, en Indianna

Distractions

L’observation des panneaux publicitaires le long des routes m’a toujours fasciné. Je ne prétends pas en faire une étude formelle et systématique.

Ce qui surprend, c’est la variété des messages, et ce que ceux-ci nous révèlent sur la vie d’une communauté : les messages religieux côtoient ceux qui promeuvent la vente des armes, le recrutement militaire et la valorisation de ceux-ci succèdent à la vente d’assurances de toutes sortes, les messages politiques font concurrence aux annonces de restaurants et d’hébergement hôtelier. La juxtaposition de certains panneaux fait parfois sourire.

Route - Indiana I-64
L’autoroute I-64, en Indianna

Ce qui m’étonne aussi, c’est l’absence de panneaux publicitaires le long des grandes autoroutes du réseau des autoroutes « nationales » dans certaines états, comme le New York ou la Pennsylvanie, alors qu’on les essaime en grappes ailleurs, comme en Indiana et en Illinois. Il me semble néanmoins qu’il y a beaucoup moins de pollution commerciale qu’il y en avait il y a quelques décennies. L’attention des chauffeurs est dorénavant concentrée sur la signalisation routière. Chaque sortie d’une autoroute est préfacée de panneaux indiquant quels restaurants, hôtels ou stations d’essence s’y trouvent.

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Enfin, une halte routière…

Les plus belles haltes routières qui ponctuent les autoroutes ont été construites il y a longtemps, au cours des années 50, 60, 70.

Au Kentucky, quelques kilomètres après avoir traversé la rivière Ohio en provenance de Cincinnati, nous nous sommes arrêtés à une halte routière qui a été construite il y a plus d’un demi-siècle — un bel aménagement paysager accueille le voyageur de façon agréable. Nous y avons préparé un repas froid dans notre autocaravane et nous nous sommes attablés à l’extérieur sur une table de pique-nique, sous les arbres, à l’heure du midi.

Je me souviens d’une autre halte routière semblable, en Caroline du Sud, à la frontière avec la Géorgie, où nous nous étions arrêtés quelques instants, il y a deux ans, pour nous dégourdir un peu, et pour obtenir des renseignements touristiques. Il y avait du personnel qualifié qui accueillaient les visiteurs dans ce kiosque très bien aménagé.

Il y a de moins en moins de kiosques et de haltes routières semblables. Aujourd’hui, dans la plupart des haltes routières, autant dans la halte routière du Kentucky que je viens de vous décrire ou comme dans la belle halte-routière de l’Illinois ( photo ci-bas ) où nous avons fait une courte pause plus tôt cette semaine, ce sont des étalages de dépliants touristiques commerciaux et des machines distributrices de consommations qui attendent les voyageurs dans le vestibule qui mène aux toilettes des hommes et des femmes. Signe des temps : on n’a plus d’argent pour engager des agents de tourisme dans les haltes routières érigées il y a un demi-siècle.

Route I-64 Illinois - Rest Station
Halte routière – Autoroute I-64, en Illinois, à l’approche de Saint-Louis.

Au point de confluence de l’Alleghany et de la Monongahela

Imaginez, il y a un peu plus de deux cents cinquante ans, ce que pouvait représenter la traversée de la chaîne des montagnes des Alleghanies ( voir la photo : pas de routes, des sentiers tout au plus, des forêts denses couvrant tout le territoire ). Les colons britanniques de la Virginie, qui étaient en train devenir des Américains, se sentaient à l’étroit dans l’étroite bande de terre, entre l’Océan et la chaîne de montagnes des Appalaches, dont les Alleghanies font partie. Ils ne voulaient pas uniquement commercer avec les habitants des territoires au-delà des Alleghanies. Ils voulaient aussi s’y installer.

Les Français, et ceux qui se percevaient déjà comme Canadiens, les avaient précédés. Mais ces Canadiens venaient pour pratiquer la traite des fourrures, non pas pour s’y installer, sinon que pour créer des liens commerciaux avec ceux qui étaient déjà établis sur le territoire de l’Ohio. La géographie avaient favorisé les Canadiens : le fleuve Saint-Laurent donnait directement accès à tout le centre du continent nord-américain.

Les Français avaient commencé à créer des alliances avec les peuples qui habitaient ces territoires ; la Grande Paix de Montréal ( 1701 )  avaient facilité la création de ces liens. Toutefois, il était très difficile, avec les ressources à leur disposition, d’affermir ces alliances et ces réseaux. Les Français avaient établi des forts pour protéger leurs intérêts, sur tout le territoire entre les Appalaches et le Mississipi : le Fort Pontchartrain à Détroit, le Fort Saint-Joseph un peu plus loin vers l’Ouest, le Fort de Chartres sur les berges du Mississipi, et le Fort Duquesne, à la confluence des rivières Alleghany et Monongahela.

Que de beaux noms. Je me souviens de mes cours d’histoire à l’école primaire, puis à l’école secondaire. Prononcer ces noms, Alleghany, Monongahela, attisait des songeries chez le jeune garçon que j’étais. Des rêves d’aventure… l’exploration de grands espaces, posséder d’immenses forêts en compagnie d’une bande de guerriers indiens. Devenu adulte, j’ai retrouvé cet imaginaire dans les bandes dessinées de Hugo Pratt, entre autres — feuilleter Fort Wheeling, par exemple. Trêve de distraction dans les replis de la nostalgie. Je reviens à mon récit.

La tension montait sur la frontière. L’étincelle a éclaté dans la région du Fort Duquesne.

Le Fort Duquesne n’existe plus aujourd’hui : il faut aller à la confluence des rivières Alleghany et Monongahela pour réveiller les fantômes qui ont habité ce lieu il y a deux siècles et demi

Par là
Derrière moi, la rivière Monongahela rencontre la rivière Alleghany, devant moi.

Au sud, une falaise surplombe la Monongahela ; au nord, l’Alleghany descend des montagnes du même nom. Deux rivières d’un fort courant d’eau, qui s’unissent pour former celle que les Français ont nommé la Belle Rivière, la rivière Ohio. Aujourd’hui, des ponts surplombent ces rivières, une autoroute surgit d’un tunnel percé dans la falaise pour venir s’entremêler dans un nœud d’autoroutes, qui déversent quotidiennement leur flot de véhicules sur ce qui est devenu le centre-ville de Pittsburgh — Downtown Pittsburgh, une forêt de verre et d’acier qui s’élance vers le ciel.

Downtown Pittsburgh
Downtown Pittsburgh, un samedi matin

C’est là, au Fort Pitt Museum, qu’on raconte le récit d’une période marquante de l’histoire de tout le continent. C’est un récit qui se déroule en deux phases : les premiers épisodes de la Guerre de Sept-Ans dans un premier temps, ce que les Américains appellent la French and Indian War et, subséquemment, la Révolution américaine qui s’enclencha peu après la première.

Tout commence au cours de la première moitié des années 1750. Les Français et les Britanniques rivalisent pour s’assurer du contrôle du territoire de la vallée de l’Ohio. Pour les Français, il ne s’agissait que du contrôle du commerce des fourrures. Les Virginiens, ceux qui deviendront bientôt des Américains exerçaient des pressions sur les autorités britanniques pour intervenir sur le plan militaire. Ceux qui exerceraient le contrôle de la confluence des rivières Alleghany et Monongahela dominerait le territoire que traverse la rivière Ohio.

Pittsburgh - Point of Conflict
Plaque installé au point de confluence des rivières qui forment l’Ohio, expliquant l’importance stratégique de ce lieu en 1753.

C’est sur ce site qu’après en avoir délogé les Virginiens, les Français ont construit le Fort Duquesne. Les Anglais tentèrent, à deux reprises, d’y chasser les Français. La première tentative fut un désastre. Il fallait défricher une route à travers une forêt montagneuse pour transporter les troupes et le matériel nécessaire pour assiéger le Fort Duquesne. Au moment d’arriver au Fort Duquesne, un petit groupe de Français et d’Indiens leurs tendirent une embuscade. George Washington, qui n’était encore qu’un lieutenant, faisait partie de cette première expédition ; il faillit y perdre la vie.

Les Anglais apprirent leurs leçons ; la deuxième tentative fut fructueuse. Le commandant français, mis au courant des forces qui venaient l’assiéger, décida de battre en retraite. Il n’avait pas les ressources pour résister. Il mit le feu au fort et quitta les lieux.

Pour les Indiens, ces escarmouches entre les Français et les Anglais à la frontière de l’Ohio ne furent que la continuation d’un long processus de dépossession de leurs territoires, qui était déjà amorcé au cours du siècle précédent et qui se prolongea pendant tout le siècle suivant… C’est dans cette région que les grandes lignes de force de ce processus prirent forme : la haine, le racisme, les promesses brisées et les traités que les Américains ne respectèrent jamais, les nettoyages ethniques et les déplacements forcés de populations, l’établissement du système des réserves sur des territoires considérés comme improductifs. Il y eut de nombreuses tentatives de résistance, de révoltes indiennes : Pontiac, Tecumseh, sur le territoire de l’Ohio, dès la formation de la république américaine à la fin du 18è siècle. Celles de Sitting Bull et Crazy Horse un siècle plus tard au Dakota, et de Geronimo au Sud.

Le Musée du Fort Pitt est en partie recouvert par des autoroutes, à la pointe de confluence entre les rivières Alleghany et Monongahela.
Le Musée du Fort Pitt est en partie recouvert par des autoroutes, à la pointe de confluence entre les rivières Alleghany et Monongahela, au centre-ville de Pittsburgh.

Le visiteur qui entre au Musée du Fort Pitt et qui se promène au premier étage uniquement pourrait être déçu : l’histoire qu’on lui présente est partielle, biaisée, voire raciste, tant à l’égard des Français que des Indiens qui habitaient le territoire avant leur contact avec les Européens.

C’est que ce premier étage a été créé il y a plusieurs décennies et qu’on n’a pas jugé opportun de rectifier ce qu’on y présente. Cette exposition est très représentative des mentalités et des perceptions de l’époque. On justifie cette décision de ne pas investir pour renouveler cette exposition en expliquant que toute la zone où est située le musée est sujette aux inondations et que cela ne vaut pas la peine d’y consacrer les sommes nécessaires.

C’est au deuxième étage qu’on expose un récit complet et détaillé de ce qui est arrivé à Pittsburgh entre 1753 et 1758 et des conséquences à long terme de ces événements.

Une présentation équilibrée qui donne la parole aux diverses parties en cause, à toutes les étapes des conflits qui marquèrent le point de confluence de l'Ohio au 18è siècle.
Une présentation équilibrée qui donne la parole aux diverses parties en cause, à toutes les étapes des conflits qui marquèrent le point de confluence de l’Ohio au 18è siècle.

On le fait d’une façon équilibrée, en présentant les points de vue de chacune des parties, sur chacun des enjeux, à chaque étape : comment les peuples amérindiens ont été pris en tenaille entre deux puissances coloniales, les Français et les Anglais d’abord, puis entre les Anglais et les Américains par la suite¸ comment ils ont perçu leurs intérêts et comment ils ont tenté de manœuvrer dans cette joute où ils étaient perdus d’avance. Moins d’un siècle après la formation des États-Unis, on avait vidé tout le territoire de l’Ohio, des Appalaches jusqu’au Mississippi, de toute présence indienne organisée.

Je constate que le peuple américain a commencé à ajuster ses perceptions quant à leurs relations avec les premiers peuples qui habitaient le territoire avant l’arrivée des Européens. Ils réalignent leurs récits historiques officiels, dans les musées, les parcs nationaux, sur les plaques commémoratives, afin de les conformer un peu mieux à ce qui s’est passé réellement il y a quelques générations.

J’ai été agréablement surpris de ma visite. Après tout, ce n’est pas uniquement leur histoire qu’on y raconte. C’est aussi la mienne.

Cinq jours sur la route

Du 9 au 13 mai 2016

Quelques images prises en roulant sur les routes des États de New York et de Pennsylvanie.

Beau temps, mauvais temps, environ 1 500 km, de Montréal à Pittsburgh, en passant par Corning NY. On constate que la forêt devient de plus en plus verte à mesure qu’on progresse vers le sud.

Le long de trois régions montagneuses : les Adirondacks, dans le nord de l’État de New York, les Catskills, au centre, et les Alleghanies, dans le nord-ouest de l’État de la Pennsylvanie. Dans les Alleghanies surtout, c’est un peu comme des montagnes russes : on monte et on descend et on tourne et retourne, sur une route qui nous révèle de beaux paysages montagneux, quel que soit le temps qu’il fait.

Un peu d’histoire… et de géographie pour la comprendre

Les Alleghanies ont constitué un obstacle important à l’expansion de la colonie britannique vers l’Ouest, jusqu’à la fin de la Guerre de Sept-Ans.

La France, qui était présente à l’Ouest de cette chaîne de montagnes, a dû abandonné ses prétentions sur ce territoire à la signature du Traité de Paris en 1763. Les conséquences ont été terribles pour les populations qui habitaient ces trois régions ( Adirondacks, Catskills et Alleghanies ). Les colons britanniques, qui allaient se révolter contre leur mère-patrie une douzaine d’années plus tard, étaient très voraces de territoires…

I-87, Adirondacks, NY
I-87, Adirondacks, NY

 

I-88 NY
I-88, Catskills, NY

 

Welcome to Pennsylvania
Welcome to Pennsylvania

 

On The Road Again
On The Road Again

 

Paysage des Alleghanies
Paysage des Alleghanies

 

Blue Highway, les anciennes routes principales d'antan, bien avant l'édification du réseau moderne d'autoroutes, les Interstates.
Blue Highway, les anciennes routes principales d’antan, bien avant l’édification du réseau moderne d’autoroutes, les Interstates.
Arrivée au camping, près de Pittsburgh PA
Arrivée au camping : notre pied a terre, à une trentaine de km de Pittsburgh PA

Chacun son Amérique

Corning, 12 mai 2016

Chacun crée son Amérique ; chacun recueille des images de ce continent pour se fabriquer une mosaïque de mythes, à la mesure de qui on est, de ce qu’on voudrait être ou, aussi, de ce qu’on ne veut pas devenir.

Je pars, encore une fois, découvrir de nouveaux aspects de l’Amérique… pour continuer à renouveler, à clarifier, à modifier, à refaire et à défaire ces images que je me suis faites, pour mettre à jour mes notions, mes perceptions, les contraster à celles que je me suis créées dans le passé. Découvrir des aspects de moi-même. N’est-ce pas là, en quelque sorte, la quête d’un voyage ?

Je chemine… de retour sur la route.

Déjà mille kilomètres en cinq jours, trois musées, beaucoup de routes… et déjà beaucoup d’interrogations.

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Le tableau ci-bas, que j’ai examiné hier après-midi au Musée Rockwell, m’a touché directement. Ce couple traverse les Grandes Plaines de l’Ouest, au cours des grandes migrations européennes de la deuxième moitié du 19è siècle. Ils voyagent probablement en compagnie d’autres migrants comme eux. Il n’y a pas de routes toutes tracées, comme aujourd’hui. Que des pistes, les Pistes de l’Orégon, de la Californie ou de Santa Fe… des territoires inconnus,,à découvrir.

Que cherchent-ils ? Quels étaient leurs rêves ? Pourquoi quitter le confort de la « civilisation » pour aller coloniser des territoires vierges, inconnus… mais non inhabités…

Voyager
I Shall Never Forget the Sight, de Newell Convers Wyeth ( 1882 – 1945 )

Quel contraste avec mon propre trajet !  En moins de 150 ans, on a tissé tout un réseau de sentiers, de routes, d’autoroutes, sur toute la surface du continent… des restaurants, des hôtels et des terrains de camping, des stations services,  y compris, depuis peu, du moins dans l’État de New York, des haltes pour texter…

Camping
Terrain de camping, État de New York, 10 mai 2016, tôt avant le départ, le matin

Je voyage pour le plaisir de découvrir. Pour prendre la mesure du temps et de l’espace du monde.

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Le Iroquois Indian Museum

Il y a deux jours, nous avons visité le Musée des Iroquois ( Iroquois Indian Museum ). Cette institution dégage une atmosphère exceptionnelle de paix et de sérénité.

On y présente l’univers, passé et présent, tel que le perçoivent les Iroquois, le peuple des longues habitations. Ce peuple a été dépossédé de son territoire… celui que je suis en train de visiter, mais dont il est quasiment absent… sinon que par la présence des noms de lieux, partout.

On y explique la mythologie de la création qui régissait leur relation au monde. On y décrit les recherches archéologiques qui permettent de reconstituer leur mode de vie, avant leur rencontre avec les Européens — Hollandais, Anglais, Français. On dessine les grands traits de leurs relations avec ceux qui deviendront des Américains. Le tout, dénué de jugement, sans trace de ressentiment, laissant à chacun le soin de tirer ses propres enseignements de ce qu’on y présente.

On a tenté d’éliminer leur « être » au monde ; ils sont toujours là, très vivants. Ils ont évolué avec le temps, s’adaptant, acceptant ce qui leur convenait des apports des autres, des étrangers, tout en conservant leur âme, leur culture… Toute une section du musée expose les œuvres d’artistes iroquois contemporains qui témoignent de la vitalité de leur culture.

Musée iroquois
Le Iroquois Indian Museum

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Trente-six heures à Corning, NY

L’Amérique que j’ai connue dans mon enfance n’existe plus. Elle a évolué. Beaucoup. Pour le mieux tout autant que pour le pire. La petite ville de Corning en témoigne bien.

C’est en se promenant sur sa rue principale, Market Street, qu’on découvre un amalgame charmant de l’ancien et du nouveau. C’est au Musée Rockwell qu’on peut voir comment on a construit une des dimensions les plus connues de l’Amérique, cette image d’un espace immense, composé d’un horizon qui se déplace devant soi de façon continue, peuplé de troupeaux de bisons, de guerriers indiens et de cowboys, symboles d’une quête de liberté. C’est au Musée du verre, le Corning Museum of Glass, qu’on peut voir une partie de l’immense contribution que les État-Uniens ont apportée à la civilisation occidentale et au monde entier.

Le tableau ci-haut a été peint alors que l’époque qu’il représente était déjà révolue. Un des artistes les plus connus qui a participé à la création de cette épopée de la Conquête de l’Ouest, Frederick Remington a raconté cette anecdote à ce propos : alors qu’il travaille à peindre ses tableaux qui illustrent sa perception de l’histoire de l’Ouest, un vieux cowboy lui dit qu’il est arrivé trop tard, que l’époque dont il veut témoigner n’existe plus, qu’elle est en train de disparaître. Pourtant, c’est cette iconographie qui s’est imposée à l’imaginaire du monde entier, à travers les tableaux, les récits illustrés des écrivains et des artistes, le cinéma…

Le Musée Rockwell présente deux expositions spéciales présentement : une exposition de quelques tableaux de grande dimension d’artistes américains bien connus, pour célébrer le centième anniversaire du réseau des grands parcs nationaux des États-Unis, ainsi qu’une autre exposition des artistes de l’école de Taos ( Nouveau Mexique ), qui a tenté de définir une nouvelle esthétique, pour représenter les paysages du Sud-Ouest américain.

Donna's
Donna’s, coin Cedar et Market, à Corning – l’impression de voyager dans le temps… passé

Il n’y a qu’un coin de rue entre le Musée Rockwell et le restaurant Donna’s, qui se situe au coin des rues Cedar et Market. On a l’impression, en entrant dans ce restaurant de retourner dans le temps, d’au moins un demi-siècle. Le formica, les tables et les chaises, les napperons en papier couverts d’annonces publicitaires de commerces locaux, les menus qu’on vous présente et qui décrivent les mêmes repas qu’on y servait cinquante ans plus tôt, et les repas préparés comme déjà…

Rue principale - Market Street
L’ancienne tabagie, et la crèmerie coincée entre deux édifices, sur Market Street, à Corning

On ne ressent pas cette impression d’entrer dans un musée dans les autres commerces sur la rue Market. On y vend des produits très contemporains, dont certains qui n’existaient même pas il y a tout juste une décennie. Mais on a fait un effort pour préserver les façades des édifices, ce qui donne un cachet unique à cette petite ville.

Musée du verre de Corning
Musée du verre de Corning

Le Musée du verre de Corning impressionne même les touristes les plus désabusés.

Après avoir admiré l’exposition d’œuvres d’art en verre, j’ai assisté à une démonstration de la fabrication d’une coupe en verre ; imaginez, un véritable artiste et un assistant prennent trois quarts d’heures pour fabriquer une seule coupe ; imaginez le coût de leur main d’œuvre, des matériaux qu’ils ont utilisés, des coûts d’opération de la fournaise qui a servi à chauffer le verre, parfois jusqu’à 2 000 degrés C. Imaginez maintenant pourquoi il était important de concevoir un procédé de fabrication industrielle de pièces d’usage commun, comme une bouteille de lait ou de bière, un verre, une ampoule électrique…

Puis, j’ai visité la galerie de l’innovation ; on y explique comment on a conçu les procédés de fabrication industrielle des bouteilles en verre, des ampoules électriques, qu’on a inventé la fibre optique, du pyrex, des lentilles — de phares, de télescopes, d’appareils photo, etc.

Enfin, j’ai parcouru la galerie de l’histoire des quelque 35 siècles de l’évolution des techniques du verre : du Moyen-Orient ( Égypte, Phéniciens, Mésopotamiens ) aux Romains, de la période de l’Islam médiéval à l’éclosion de la Renaissance vénitienne, jusqu’à l’époque contemporaine.

Époque islamique - Musée du verre de Corning
Vase de la période islamique médiéval – environ 1000 AD