Méditation sur le temps qui passe…

« On the Eve of Turning Forty », et mon journal d’aujourd’hui…

Il y a 23 ans, j’amorçais une nouvelle étape de ma carrière. J’avais obtenu un nouvel emploi qui m’obligeait à rehausser mes compétences en rédaction de textes dans ma deuxième langue, l’anglais. Je m’étais donc inscrit à un cours du soir, Essay Writing, à l’université.

Le 11 janvier 1988, à la veille de mon quarantième anniversaire, j’ai donc commencé à rédiger un journal en anglais. Quatre mois plus tard, je remettais un « essai » d’une dizaine de pages pour répondre aux exigences de ce cours. Ce texte s’intitulait « On the Eve of Turning Forty ». C’était le bilan d’un homme, encore jeune, qui avait vécu le Flower Power une vingtaine d’années plus tôt, qui avait participé activement aux mouvements sociaux et politiques de son époque… et qui prenait acte de l’embourgeoisement de sa génération, celle qui avait contesté non seulement les guerres impériales et la course aux armements nucléaires, mais qui avaient aussi remis en question le matérialisme ambiant de notre société.

We had questionned the unrestrained materialism of our parents’ generation. We had somehow sensed that such wanton consumerism was wasteful and on the long-term ruinous. It took more than a decade before energy conservation became the norm, at least in principle…

… et ainsi de suite. Quelques lignes plus loin, je reconnaissais que le « mouvement » avait ralenti, qu’il s’était essoufflé. J’affirmais que je croyais que l’esprit de ce mouvement demeurait latent, prêt à ressurgir au moment opportun. Je continue de le croire aujourd’hui.

Je relis ces lignes et je constate que je ne me faisais pourtant pas complètement d’illusion.

Time has taught me that we may not yet be any wiser than our precedessors in managing our world, or any part of it.

Vingt-trois ans plus tard, je constate que ma génération n’a pas mieux fait que la précédente.

Je serais mal placé pour lancer la première pierre de blâme à qui que ce soit. Nous faisons tous partie d’un troupeau qui se lance aveuglément devant la falaise, prêts à se lancer dans le vide… Nous sommes en crise certes. Mais ce n’est pas uniquement une crise économique, voire écologique : c’est toujours, comme ce l’était dans le passé, une crise de valeurs… de valeurs morales, comme si on avait oublié que l’économie est une science sociale, une science qui comporte des dimensions morales, qui ne se mesurent pas avec des équations.

Mais trêve de mauvaise conscience, et de nostalgie…

Malgré l’actualité, malgré les indices du contraire, je me refuse d’accepter que le pire est encore à venir. Mais là, j’ai bien peur de me faire des illusions.

Aujourd’hui je marque le temps qui passe …

Il y a trois ans, au moment de célébrer mes 60 ans, j’ai recommencé à  rédiger mon journal, à la main, sur une base plus régulière et constante.

Ce fut là le début d’une aventure. Je ne pouvais pas soupçonner que cette démarche allait m’entraîner sur des sentiers fascinants : ceux de la découverte des dimensions matérielles de l’écriture depuis son invention il y 51 siècles à Sumer.

J’ai conservé une copie papier du texte que je décris ci-haut. Cette semaine, lorsque j’ai relu cet essai sur la quarantaine, j’ai constaté que le texte est imprimé sur du papier qui a jauni et avec de l’encre qui a pâli. Le texte repose sur une matière fragile.

Étant donné l’époque, j’ai probablement rédigé un plan au crayon, ainsi que des premiers jets, au crayon aussi, avant de le composer à l’aide d’un ordinateur. Ce n’est qu’au cours de la décennie suivante que je commencerais à rédiger des textes directement à l’ordinateur, sans passer par une étape manuscrite au préalable. Mais je ne sais pas si j’ai conservé ces ébauches manuscrites. Il faudrait que je retrouve le dossier que j’avais constitué pour la rédaction de cet essai.

Je ne me souviens pas non plus d’en avoir conservé la version électronique. Je sais toutefois que, même si je l’avais conservée, ce ne serait pas facile de décoder cette version électronique afin de réimprimer le texte. Le disque sur lequel ce texte fut enregistré est considéré comme étant une technologie périmée. Depuis cette époque, on a changé plusieurs fois les instruments, les supports et les techniques d’enregistrement. Il serait possible aujourd’hui de recoder ce texte à l’aide d’un instrument qui « lit » un texte imprimé. Mais, contrairement au manuscrit ou à l’imprimé, il me faut un instrument pour décoder ma propre écriture sur un support de nature électronique. L’avènement de ces nouveaux systèmes techniques transforment notre rapport à l’écriture.

Si vous lisez ces lignes, c’est parce que vous êtes, comme moi, connecté au vaste réseau de l’Internet. En 1988, ce réseau, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait pas. Il y avait certes un réseau. Il était réservé à un nombre limité d’universitaires et de militaires. Ce réseau n’était pas encore accessible à l’ensemble du monde. Le texte que vous lisez a été rédigé à l’aide d’un ordinateur, par l’intermédiaire de ce réseau universel. Il ne sera pas sauvegardé sur mon propre système domestique. Il est codé, quelque part je ne sais où, dans un gigantesque entrepôt, dans un dédale électronique qui ne laisse pas de trace visiblement tangible. Si je ne l’imprime pas, je n’en aurai pas d’autre copie. Cela m’inquiète, me fait prendre conscience de ma fragilité, de la fragilité de mon univers.

… le temps qui passe

Ce n’est pas pour satisfaire des élans de nostalgie que j’écris ces lignes. C’est pour marquer le passage du temps.

Je m’interroge sur la lecture de mon époque : comment interpréter cette évolution du monde et de ses civilisations?

Et notamment, entre autres, parmi les multiples manifestations de nos civilisations, je m’interroge sur l’évolution de l’écriture.

Écrire est un acte physique. L’écriture forme notre cerveau.  L’écriture marque nos vies.

Apprendre à écrire n’a jamais été facile, pour qui que ce soit, et à quelque époque que ce soit. C’est l’un des apprentissages les plus longs et difficiles qui soient. Apprendre à écrire constitue un des passages que nous franchissons au cours de la vie, un des premiers qui nous font passer du monde de l’enfance à celui des adultes.

C’est ainsi aussi un acte social. Elle informe nos civilisations. L’écriture évolue donc en symbiose avec nos civilisations.

Autrefois, l’écriture matérialisait le langage et nos pensées; elle les codait. Aujourd’hui, la télématique code l’écriture. C’est un des systèmes techniques qui uniformisent le monde contemporain. L’ensemble de ces codes constitue peut-être la base d’une nouvelle civilisation, la première civilisation mondiale, celle de l’avenir… Ce qui est peut-être le plus ironique, c’est que l’écriture — la parole ou la pensée rendue matérielle — est devenue quasiment immatérielle, du moins pour nos sens.

Une réflexion sur “Méditation sur le temps qui passe…

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