… des légions aussi paperassières qu’une troupe moderne !

Des bataillons armés
… des armées de plumes au service des empires … On se servait de plumes métalliques, un produit de la Révolution industrielle du 19è siècle, dans toutes les grandes administrations, tant publiques que privées, jusqu’à la fin des années 40 au siècle dernier.

Le système technique et économique qui soutenait la production et la diffusion de l’écrit était déjà très élaboré à l’époque de l’Empire romain.

Un millénaire après le déclin de cet Empire, ces processus changent radicalement suite à l’avènement de l’imprimerie. Néanmoins, ses fondements subsistent : la plume d’oiseau demeure le pilier de l’écrit en Occident. Puis, l’évolution des systèmes techniques s’accélère à partir de la révolution industrielle ; celle-ci permet la constitution de grandes entreprises de presse et d’édition depuis deux derniers siècles.

À nouveau, depuis guère plus d’un quart de siècle, l’écrit est en train de muter. Une nouvelle révolution technologique suscite une autre transformation, aussi importante que celle qui a découlé du développement de l’alphabet, puis de celle de l’imprimerie.

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Journal de mes réflexions sur l’écriture — extraits, automne 2008

Depuis sept ans, je poursuis un cheminement personnel de réflexion sur les dimensions matérielles de la pratique de l’écriture. Depuis le début, je tiens un journal manuscrit sur ce cheminement : notes de lectures, récits, observations, réflexions…

Je suis en train de relire ce journal dans le cadre de la préparation d’une série de conférences que je prononcerai dans quelques semaines au Collège Maisonneuve : qu’est-ce que l’histoire de l’évolution de l’écriture depuis 5 000 ans peut nous apprendre sur la transformation de l’écriture suscitée depuis l’avènement de la télématique ( numérisation ) il y a un peu plus d’un quart de siècle ?

Je vous livre ici des transcriptions de quelques extraits de mon journal.

La plume de mon père
La plume de mon père

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L’écriture est un acte physique

... une pensée rendue visible
… une parole ou une pensée rendue visible

Il y a cinq siècles, un abbé bénédictin, Johannes Trithemius, a rédigé un traité, De Laude Scriptorium ( L’Apologie des scribes ), où il s’évertuait à justifier pourquoi il fallait continuer à fabriquer des livres, en les copiant à la main, un par un, comme on le faisait dans les monastères depuis plus d’un millénaire. Les moines de sa congrégation résistaient à l’accomplissement de cette obligation de nature religieuse. Ils soutenaient que ce travail était devenu superflu, sinon insensé, depuis l’avènement de l’imprimerie un demi-siècle plus tôt.

Il est vrai que cette innovation était venue remettre en question le régime de vie des Bénédictins ; la règle de Saint-Benoît dicte aux moines de pratiquer un travail manuel quelques heures par jour. Trithemius le souligne ( traduction libre de ma part ) :

De tous les travaux manuels, rien n’est aussi en accord avec le statut des moines que de copier l’écriture sainte avec zèle.

L’exhortation d’un prêcheur est perdue avec le passage du temps ; le message du scribe demeure pendant des années.

L’écriture est un travail manuel

Encore aujourd’hui, alors qu’on privilégie l’écriture au clavier et qu’on délaisse l’écriture au crayon, au stylo ou à la plume, on persiste à qualifier de « manuelle » l’écriture cursive par opposition à l’écriture sur clavier, comme si les doigts ne faisaient pas partie de la main. Quel que soit l’instrument dont on se sert, l’écriture demeure toujours une activité physique, un geste, un geste physique.

On comprend que cet abbé aimait écrire. Celui qui avait peu de tolérance pour les moines qui succombaient aux tentations induites par l’oisiveté, s’employait à trouver des arguments pour justifier son propre plaisir, au nom du service de son dieu :

… mon être entier est plein de ce désir et de ce plaisir d’écrire ( … in solo viget pectore desiderium et amor scriptoris. )

Que ce soit pénible ou plaisant, une corvée ou une jouissance, l’écriture est un travail physique. C’est ma main qui dirige cette plume qui trace son sillage d’encre sur une feuille de papier. Ce sont mes doigts qui dansent sur mon clavier.

Tous les scribes, écrivains ou commis, le savent : l’écriture est une parole ou une pensée rendue visible.

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Je suis scribe…

Je suis scribe, fils d’un scribe.

Rien ne me prédestinait à cet état professionnel.

Mon père, certes, a été « scribe », c’est-à-dire, commis, fonctionnaire au service de l’état — j’ai hérité de l’ensemble de stylo-plume et de crayon mécanique qu’on lui avait remis, en témoignage de reconnaissance, au moment où il a quitté une des unités où il a travaillé.

Mes grands-pères toutefois, ainsi que tous mes ancêtres avant eux, tant du côté paternel que maternel, ont été des cultivateurs.

Je ne sais pas d’où me vient cette passion de lire et d’écrire.

Je me souviens qu’enfant, avant même qu’on m’inscrive au jardin d’enfance, allongé sur le ventre à terre au centre du salon, je m’appliquais à tenter de percer les secrets de ces longues colonnes de signes sur le journal. Je voulais apprendre à lire.

À l’école, j’ai aimé manier le porte-plume qu’on trempait dans l’encrier, tracer de longues gammes de lettres sur des lignes dans un cahier d’écolier. De grandes, de grosses lettres… aussi belles et parfaites que le bras et la main d’un enfant pouvaient le faire. Bien entendu, je me tachais les mains d’encre et je tachais parfois, souvent, la page blanche du cahier de pratique … Il fallait bien casser les œufs pour faire une omelette, n’est-ce pas?

Un demi-siècle plus tard, après avoir entretemps appris à maîtriser l’écriture numérisée, j’ai renoué avec ce plaisir d’écrire à la main. J’ai commencé à consacrer pl us d’attention à mes outils d’écriture, aux instruments que j’ai utilisés pour écrire – porte-plume, stylo-plume, stylobille, crayon, crayon mécanique, crayon-feutre, craie, machine-à-écrire…

Peu avant de prendre ma retraite, j’ai fait restaurer ma vieille plume, celle qui m’avait si bien servi pour rédiger mes travaux au propre tout au long de mes études secondaires, collégiales et universitaires, et que j’avais négligée depuis des années.

Aussi, de fil en aiguille, porté par la curiosité, je me suis intéressé à l’histoire de ces instruments. Je me suis mis à explorer un territoire dont je reconnaissais les coordonnées, mais dont je me suis rendu compte que je ne le connaissais pas. J’ai découvert un nouvel univers, celui de la merveilleuse histoire de l’outil des civilisations, l’écriture, une des plus belles inventions de l’humanité.

Souvent, tout au long de ce voyage dans les siècles et les millénaires, je suspendais mes lectures, pour reculer un peu, me repérer, réfléchir, et parfois, je me laissais aller, à imaginer le quotidien de tous ces scribes qui m’ont précédé : le gestionnaire de projet que j’avais été admirait les comptables sumériens qui inscrivaient sur des tablettes d’argile les inventaires et les comptes des premiers empires ; l’élève curieux que j’avais été épiait les enfants, qu’on formait à devenir les scribes des pharaons, en train d’apprendre à dessiner des hiéroglyphes sur du papyrus ; j’écoutais Suétone raconter comment Néron composait ses poèmes avec un stylet sur une tablette de cire ; je priais avec les moines médiévaux, pliés sur leur écritoire à copier la parole de Dieu, sur du parchemin, sous la dictée d’un lecteur dans un scriptorium froid et humide ; j’accompagnais les grands explorateurs français Samuel de Champlain, Louis Jolliet et Jacques Marquette, en canot sur les rivières et les lacs d’un Nouveau monde, notant leurs observations et dessinant des cartes sur du papier, plumes d’oiseaux en main ; je me penchais au-dessus de l’épaule du jeune Gustave Flaubert, qui venait de terminer son baccalauréat, et qui, à la bibliothèque municipale de Bordeaux, manipule l’exemplaire des Essais annoté d’ajouts et de correction de la main même de Montaigne.

Tous ces scribes, copistes, notaires, secrétaires, chroniqueurs, rédacteurs, journalistes, écrivains, ont tissé, chacun à leur façon, la grande courtepointe de nos histoires.

( texte remanié et amélioré, le 14 décembre 2017 )

 

Exercice d’écriture

Du vendredi, 27 juin au jeudi, 3 juillet

Vendredi le 27, je me suis installé, comme la semaine précédente, sous le même grand chêne, sur le bord du Ruisseau fleuri.

Ce n’est pas tous les jours qu’il nous est donné de se promener au milieu d’un chef d’œuvre. Au Jardin botanique, il y a des jardiniers qui sont de véritables artistes. Composant des agencements harmonieux de formes et de textures végétales, ils sculptent de véritables installations animées, des tableaux en trois dimensions, qui changent selon les heures de la journée et selon les humeurs du temps, selon les semaines, les saisons, tout au long de l’année.

Cette fois, je me suis senti bien piètre alchimiste du verbe en tentant de décrire une partie du chef d’œuvre devant et tout autour de moi. Je me suis heurté au mur de mon ignorance de la botanique. Je connais peu les noms des plantes et des arbres ; le vocabulaire me manque pour décrire les fleurs, les herbes et les feuilles, leurs formes, les nuances de toutes leurs couleurs…

J’avais déjà griffonné quelques esquisses vendredi dernier. Dimanche, je suis revenu auprès des plates-bandes pour y lire les petites plaquettes d’identification des plantes et j’ai pris des notes ; au cours des jours suivants, j’ai poursuivi mes recherches et j’ai consulté mon exemplaire de la Flore laurentienne

Le ruisseau fleuri 2

Jeudi le 3 juillet

Hommage aux artistes du Jardin botanique de Montréal

J’ai devant moi un tableau d’ombres et de lumière. Tout est calme, tout juste un souffle pour animer le paysage. Il ne fait pas encore chaud.

À gauche, le gigantesque triangle ombragé d’un cèdre, et à droite, le tronc rectiligne de mon grand chêne encadrent un arrière-plan composé d’un écran vert d’épinettes, d’ormes, de frênes et de pins noirs.

Au sol, à l’avant-plan, de minuscules libellules batifolent parmi parmi les astilbes qui tardent à éclore. Les pivoines commencent à s’étioler pour faire place aux hémérocalles.

Le ruisseau fleuri serpente de droite vers la gauche, invisible, entre les masses translucides des roseaux et les ombrelles de grandes herbes, des campanules, et des crocosmies, qui baignent dans la lumière du matin.

Un sentier gazonné dirige l’œil sous les arches du cerisier au-delà du petit pont jusqu’au tunnel qui perce l’écran végétal des arbres. Là-bas, tout au loin, une boule hallucinante de lumière jaune se détache entre les colonnes des arbres, et aspire le regard vers le jardin alpin.

Le vent

Autoportrait - Juillet 2014 Jardin botanique Montréal
… un endroit où travailler, isolé, à l’ombre, sous un chêne …

Il y a quelques jours, j’ai participé au premier d’une série d’ateliers d’écriture animés par Diane Lambin et offerts par la Société des amis du Jardin botanique de Montréal. La température était clémente et le lieu enchanteur.

Dès le début de l’atelier, l’animatrice nous a proposé de choisir trois mots, des mots qui nous viennent « en tête », inspirés par le lieu et le moment. Suite à un exercice collectif de partage sur nos choix de mots, nous nous sommes dispersés tout autour pendant une heure, afin de rédiger quelques lignes sur nos choix de mots respectifs.

J’ai choisi un endroit où travailler, isolé, à l’ombre, sous un chêne, entouré de plates-bandes de pivoines. Je me suis concentré principalement sur un des trois mots que j’ai choisis : le vent. Pour la première fois, depuis très longtemps, je me suis efforcé de voir ce que je rédige. Je me suis appliqué à regarder le vent, à l’entendre chuchoter dans les feuilles des arbres et à le sentir sur ma peau certes, mais surtout, à le voir agir. À un moment donné, j’en suis venu à voir l’ombre des feuilles virevolter sur les pages de mon journal.

= — =

J’ai l’impression d’être en train de « dessiner », de tracer des ébauches de croquis littéraires. Il y a longtemps que je n’avais pas fait ça ; tellement longtemps, que je ne m’en souviens pas.

Depuis plusieurs mois, j’apprends à dessiner. À me plier régulièrement à cette discipline, je me rends compte que j’affine mon regard. Il faut beaucoup de concentration pour pratiquer le dessin ; il faut résister aux distractions… l’envie, entre autres, de saisir ma caméra… l’envie aussi de laisser dériver la pensée, la laisser s’échapper dans un sentier de travers…

= — =

Lorsque j’écris « … un nuage s’effiloche sur un ciel bleu … » dans mon carnet, le souvenir d’une lointaine conversation surgit…

Il y a un peu plus d’une quarantaine d’années, j’ai sautillé pendant plusieurs mois d’une ile à l’autre sur la mer Égée ; avant de partir, une connaissance m’avait suggéré, si cela me convenait et que si j’en avais l’occasion, d’aller saluer un de ses amis, qui s’était installé en Grèce depuis quelques années.

Par un beau matin de décembre, je débarque sur l’ile de Kalymnos. Je m’informe dans une taverne devant les quais du port s’ils connaissent un vieux poète, un Américain, qui s’appelle Robert Lax, et qui habiterait sur l’ile. Quelques heures plus tard, celui-ci se présente devant moi. Nous nous introduisons, la conversation s’engage sans plus de cérémonie. Sans que je l’aie recherché, à partir de cette première conversation, il m’accorde généreusement le privilège de passer de nombreuses heures en sa compagnie, pendant plusieurs jours, à jaser de choses et d’autres. Il me raconte des anecdotes sur les gens qu’il a fréquentés… il m’interroge… il répond à mes questions…

Au cours d’une de nos conversations, je lui fait part de ma difficulté à décrire la couleur du ciel méditerranéen, ce ciel grec si différent du ciel québécois que j’avais quitté quelques mois plus tôt. Il réfléchit quelques instants… de longues secondes s’écoulent lentement… enfin, il me dit : « Si tu écrivais tout simplement que « le ciel est bleu », ton lecteur ne comprendrait-il pas que ce « bleu » du ciel que tu perçois ici est différent de celui de ton pays ? »

J’ai compris que la longueur d’onde spécifique de la couleur que je voulais décrire était moins importante que l’impression que cette couleur me faisait. Et que la simplicité de l’écriture était ce qu’il y avait de plus approprié pour exprimer ce que je voulais communiquer.

= — =

Quelques heures plus tard, de retour chez-moi en fin d’après-midi, j’ai repris les ébauches que j’avais rédigées au cours de l’atelier. J’ai les ai retravaillées, recomposées. Depuis vendredi, ce texte me travaille… Ce matin, je me suis remis au travail : ce texte évolue. Il faudra bien que je le laisse aller à un moment donné…


Le vent

À l’ombre d’un chêne sur le bord du ruisseau fleuri, je dépose ma caméra. 

Mon regard se met à flâner…

J’observe les pivoines qui se balancent…

Je trace un courant de pollen qui dérive au-dessus d’une vague de roseaux.

J’aperçois des lavis d’encre grise se ballotter sur les pages de mon carnet.

Je contemple les nuages s’effilocher sur un ciel bleu …

Un frémissement scintille au loin sur l’étang, glisse soufflant sous ma chemise caresser ma peau :

à l’ombre du chêne sur le bord du ruisseau fleuri, j’écoute le vent ressusciter de vieux souvenirs.

Écrire en voyage

Depuis quelques années, je lis beaucoup de récits de voyages, rédigés par de grands écrivains, y compris ces classiques dont tous ont entendu parler mais que peu ont lu, tel L’Enquête d’Hérodote, ou le Livre des merveilles de Marco Polo. Le récit de voyage est un genre littéraire qu’on sous-estime, et qui devrait faire l’objet d’études plus formelles en soi. Ma bibliothèque comporte une section complète de ces récits.

Une partie de ma bibliothèque : la bibliothèque du voyageur
Une partie de ma bibliothèque : la bibliothèque du voyageur, d’Hérodote jusqu’à Lacarrière… en passant à travers les siècles de Polo à Montaigne, et de Stendhal et Flaubert jusqu’à David Thoreau, Jack Kerouak et Nicolas Bouvier, sans négliger les voyages imaginaires

Depuis quelques mois, mes lectures ont presque exclusivement porté sur ce genre de textes : le récit du voyage de Montaigne en Allemagne, en Suisse et en Italie ; les voyages de Gustave Flaubert, au Moyen-Orient, en Bretagne, dans le Sud de la France ; ceux de Stendhal en Italie ; Dos Passos en Espagne… des lectures fascinantes.

Certains passages sont émouvants : imaginez, en le lisant, le jeune Gustave Flaubert, qui vient de terminer ses études de baccalauréat, qui n’a donc encore rien publié, décrivant sa visite à la Bibliothèque de Bordeaux, où il feuillette un des manuscrits des Essais de Montaigne : il ne porte pas de gants, n’est pas encadré de conservateurs… Ou encore, la description que fait Stendhal, le 7 avril 1838, de sa visite de la Brède, le château de Montesquieu en Aquitaine (Voyage dans le Midi de la France, pages 97 à 107).

Il est intéressant de comparer les impressions de Montaigne et de Stendhal qui ont souvent visité les mêmes lieux en Italie, à deux siècles de distance l’un de l’autre. Il faut retenir, en lisant ces récits, quelles sont les conditions physiques que doivent endurer les voyageurs d’il y a plus d’un siècle ou deux. Les routes, même en Europe, ne sont pas toujours sécuritaires. Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle qu’on commence à créer les réseaux modernes de transport et d’hébergement, tels que les réseaux ferroviaires, les bateaux de croisière, les hôtels (tels qu’on les conçoit aujourd’hui), les circuits. On oublie que ce n’est qu’en 1869 que Thomas Cooke offre son premier voyage organisé en Égypte à une clientèle de touristes de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie anglaises surtout.

Plusieurs dimensions ont retenu mon attention au cours de toutes ces lectures depuis deux ans. J’en retiens une pour l’instant : la dimension matérielle de l’écriture en voyage.

D’abord, un peu de contexte… Sur le plan matériel, l’écriture est une combinaison de trois éléments : on écrit à l’aide d’un instrument qui dépose une marque ou une trace sur un support quelconque – par exemple, une plume qui glisse sur le papier en y traçant un sillage d’encre derrière soi.

Il n’est pas difficile de s’imaginer quelles contraintes cette technologie imposait aux rédacteurs de récits de voyage il y a plus de 150 ans. Gustave Flaubert et Maxime Du Camp doivent s’approvisionner de cahiers, d’encre et d’une réserve importante de plumes d’oiseaux avant de partir vers l’Égypte en 1849.  Flaubert mentionne dans son Voyage en Orient qu’il doit s’arrêter sur le bord du Nil pour demander de l’encre à un imam dans une madrassa. Rappelons qu’il n’y a guère plus de 125 ans qu’on a réussi enfin à procurer une relative autonomie à la bonne vieille plume d’oiseau, devenue une plume métallique, en lui joignant un réservoir. Et il n’y a que soixante ans seulement que le stylo-bille a réussi à s’imposer comme substitut au stylo-plume.

Bien entendu, on utilise aussi le crayon depuis guère un peu plus de deux siècles. Le crayon a le désavantage de ne pas laisser une marque permanente : on peut facilement effacer sa trace. C’est pour cette raison même que Stendhal, qui a conscience d’être perçu comme un espion ou un agitateur par les autorités dans les régions où il passe, s’en sert pour noter ses impressions de voyages et consigner ses souvenirs (Rome, Naple et Florence – lire l’édition de Diane de Selliers, 2002, qui a l’avantage d’être illustrée de tableaux d’artistes qui ont vécu à la même époque, et qui représentent les lieux décrits par Stendhal).

Quiconque a tenu un journal de voyage ressent une grande intimité en lisant les auteurs qui l’ont précédé. Il importe peu qu’on ait ou non publié ce récit. Il y a quelques semaines, j’ai relu en partie les carnets du voyage que j’avais rédigés il y a plus de quarante ans, lorsque j’ai traversé l’Europe, de Londres et Paris jusqu’à Athènes et les iles de la mer Égée. L’ordinateur personnel n’existait pas à l’époque et il n’aurait pas été plus pratique de traîner une dactylo portative sur mon dos à cette occasion.

Il y a deux ans, j’ai tenté d’évoquer le sentiment que j’éprouvais en rédigeant mon journal, à la lueur d’une lampe incandescente sur une petite table, dans une chambre d’hôtel, le soir…Voici la scène :

Écriture de la mémoire – Grèce, 12 décembre 1971

À la mi-décembre 1971, à Kos, le jeune homme que j’étais avait loué une moto pour aller visiter les ruines de l’hôpital qu’avait créé Hippocrate, le père de la médecine occidentale. Il faisait froid ce jour-là. Il y avait peu d’affluence ; comme les oiseaux migratoires, les touristes avaient quitté les lieux depuis des semaines, vers des contrées nordiques, pour la plupart.

Le jeune homme cherchait la trace des fantômes qui hantaient les lieux depuis 25 siècles. Il avait ressenti de vives émotions en visitant le site. Des émotions qui ont laissé des traces aussi profondes en lui que les écritures grecques et romaines gravées sur les stèles et les monuments qu’il a contemplés ce jour-là.

En reconstituant cette scène et en relisant le texte de cette journée, la mémoire s’est activée… les images des lieux se projetaient sur les écrans de son cerveau – la lumière fade d’un après-midi hivernal ; la conversation avec cet homme qui aurait pu être mon père, un gardien des lieux sans aucun doute, dont le grand-père avait participé à des fouilles archéologiques sur ce site même, plusieurs décennies plus tôt… J’ai senti le temps couler, comme du sable entre mes doigts, tel un sablier qu’on ne pourra jamais retourné.

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J’ai commencé à préparer un nouveau voyage, que j’accomplirai dans quelques mois. En réalité, j’ai amorcé ce voyage il y a quelques semaines déjà. Et pour la première fois, j’ai commencé à rédigé un nouveau journal de voyage, le journal de ce nouveau voyage… avant même le départ. Cette fois, en plus de mes stylo-plumes et de ma caméra, je traînerai des crayons pour tracer des croquis en cours de route.

Écritures éphémères

Écriture publique - Thé glacé
… merci !

Bien souvent, une écriture conçue pour être circonscrite dans le temps pourra acquérir une dimension sentimentale qui lui vaudra qu’on veuille la conserver : un billet de remerciement, une carte de souhait, une carte postale…La plupart du temps toutefois, l’écriture est éphémère… des notes de travail, une annonce sur un babillard, un échange de numéro de téléphone…

On ne conserve pas ces écritures. On jettera à la poubelle la première ébauche d’un rapport ou celle d’un compte-rendu d’une réunion, une liste d’épicerie ou de choses à faire… On effacera au cours de la journée même le menu du jour dans un restaurant…

La plupart du temps d’ailleurs, les outils dont on se sert pour ce genre d’écriture… crayon, craie, même les stylos-bille, sont aussi éphémères que les traces qu’ils ont laissées sur un support matériel. Les utiliser revient à les détruire. Pourtant, ils sont omniprésents dans nos vies.

Prise de notes éphémères
Prise de notes éphémères

A shorter English version of this text can be found on Rhodia Drive.

Méditation sur le temps qui passe…

Il y a 23 ans, j’amorçais une nouvelle étape de ma carrière. J’avais obtenu un nouvel emploi qui m’obligeait à rehausser mes compétences en rédaction de textes dans ma deuxième langue, l’anglais. Je m’étais donc inscrit à un cours du soir, Essay Writing, à l’université.

Le 11 janvier 1988, à la veille de mon quarantième anniversaire, j’ai donc commencé à rédiger un journal en anglais. Quatre mois plus tard, je remettais un « essai » d’une dizaine de pages pour répondre aux exigences de ce cours. Ce texte s’intitulait « On the Eve of Turning Forty ». C’était le bilan d’un homme, encore jeune, qui avait vécu le Flower Power une vingtaine d’années plus tôt, qui avait participé activement aux mouvements sociaux et politiques de son époque… et qui prenait acte de l’embourgeoisement de sa génération, celle qui avait contesté non seulement les guerres impériales et la course aux armements nucléaires, mais qui avaient aussi remis en question le matérialisme ambiant de notre société.

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Présentation

Depuis une trentaine de mois, je rédige un journal à la main, avec une plume, une vraie plume.

C’est aussi avec des plumes que je rédige des notes de lecture, des notes de réflexions, des brouillons de témoignages et de récits narratifs, sur le phénomène même de l’écriture.

Écrire à la main

Alors pourquoi amorcer la rédaction de ce journal ou carnet électronique, un blog?

Parce que le moment est opportun.

Il y a longtemps que j’y songe. J’avais même commencé à concevoir une structure pour un site personnel. C’était, et cela demeure un projet un peu ambitieux. Mais cela reste un projet pour l’avenir

Depuis des mois, je prépare un voyage. Ce sera, en quelque sorte, un voyage initiatique. Le voyage du début de la retraite. J’en parle à tout le monde dans mon entourage. Beaucoup de gens m’ont demandé si j’allais tenir un blog, un journal de voyage.

J’ai donc décidé de plonger.

Voici donc quelques traces de ce sillage qui traîne derrière moi, dans ce voyage que je fais depuis plus de soixante ans de vie. Sans les garde-fou d’une éditrice ou d’un réviseur, d’une maison d’édition, à froid, directement…

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Je fais métier de scribe.
Je continue de faire métier de scribe. Sauf que désormais, je le ferai uniquement pour me plaire, au lieu de louer ma plume à un employeur.
Tant de choses à dire. Par où commencer?
Je vous entends presque, me dire : ce voyage que vous planifiez depuis des semaines et des mois… J’y arrive. Il faut patienter. Pour l’instant, il suffit de savoir qu’il commencera physiquement dans une semaine. En réalité, aussi bien dire qu’il a déjà commencé depuis très longtemps.