Un monument à la Route

L’autoroute I-80, au Nebraska

Jour 18 : Kearney, Nebraska

En traversant le Nebraska et le Wyoming, l’autoroute Interstate 80 retrace, par endroit, une voie de passage : la légendaire Piste de l’Oregon. Afin de se rendre aux terres hospitalières et vertes de l’Oregon, les immigrés américains devaient traverser des territoires qu’ils considéraient comme dénués d’intérêt réel ; pour eux, les plaines de l’Ouest étaient infertiles, un désert pratiquement… le milieu du continent, le milieu de nulle part, une contrée habitée par des tribus d’Indiens réputés pour leur hostilité.

Aujourd’hui, la vallée de la rivière Platte est cultivée, verte. Des champs s’étendent à perte de vue de chaque côté de l’autoroute. Le paysage est vaste, plat, monotone. Le ciel est immense. On roule sans fin. La I-80 demeure toujours une route de passage…

Dans son recueil de récits de voyage, Roads to Quoz: An American Mosey (Little Brown, 2008), l’écrivain américain William Least-Heat Moon décrit bien ces routes qui traversent les plaines. Il souligne que les pionniers qui traversaient cette contrée pour la première fois il y a un peu moins de deux siècles ont appris assez rapidement que les obstacles qui les attendaient n’étaient pas visibles, tels des collines ou des falaises que l’on aperçoit de loin. Les obstacles qui les attendaient étaient creux ; c’est lorsqu’on arrivait devant un ravin ou une rivière par exemple, qu’on devait figurer comment s’y prendre pour le franchir. Il faut du temps pour apprécier ces paysages, beaucoup plus diversifiés qu’il ne le semble à première vue.

Trois heures après avoir quitté les banlieues d’Omaha, nous nous approchons de la prochaine étape de notre itinéraire : Kearney. Loin à l’horizon, nous distinguons progressivement une structure intrigante qui surplombe l’autoroute. Le Great Platte River Road Archway n’est pas un obstacle : c’est un monument. Il ne pouvait y avoir de meilleur endroit pour célébrer ce grand mythe américain : l’autonomie du déplacement, la liberté que représente la Route, la conquête du temps… au milieu de nulle part.

Le Great Platte River Road Archway surplombe la I-80 à Kearney Nebraska. Remarquez la présence de deux points bleutés sur le mur de la structure : ce sont des fenêtres…
qui nous offrent un point de vue sur la route.
La I-80, qui passe sous le Great Platte River Road Archway, à Kearney Nebraska

Le Great Platte River Road Archway n’est pas véritablement un musée. On y présente peu de tableaux, d’objets ou d’artefacts originaux. Mais il en a l’allure. On y raconte l’évolution des systèmes de transport : des rivières que naviguaient les Amérindiens avant l’arrivée des Européens, jusqu’au système des autoroutes contemporaines. On y explique ce qu’a représenté le long cheminement des pionniers sur la Piste de l’Oregon, jusqu’à ce que l’établissement du premier chemin de fer intercontinental renvoie ce récit au grenier des vieilles histoires. On y évoque l’épopée éphémère du Pony Express, qui a été remisée à côté de celle de la Piste de l’Oregon suite au tissage du réseau de télégraphes. Enfin, on montre la constitution progressive, avec l’avènement de la voiture automobile, du réseau des routes qui sillonnent l’Amérique du nord aujourd’hui — dont la I-80.

On accède à ce panorama via un grand escalier, comme si on pénétrait dans un territoire imaginaire. Puis on suit un sentier entre les dioramas, tous minutieusement conçus, et réalistes : on se croirait présent dans le paysage… côtoyant les pionniers qui conduisaient les caravanes de charriots tirés par des bœufs ou des mules il y a plus d’un siècle et demi ; ou, plus près de nous dans le temps, on jurerait se retrouver dans un restaurant de bord de route, un diner, comme on en retrouve toujours ici et là, mais de moins en moins, vestiges typiques d’il y a un demi-siècle.

Comme si on y était, tout près des pionniers, sur la Piste de l’Oregon…

En 1840, les pionniers parvenaient aux limites du monde domestiqué qui leur était familier lorsqu’ils atteignaient le poste de Fort Kearney. Au-delà, c’était l’inconnu, une contrée sauvage. Ceux qui entreprenaient de traverser le continent en 1840 n’avaient aucune idée de ce qui les y attendaient.

Ce que le Archway nous apprend, c’est que la Piste de l’Oregon n’était pas une route… tout juste un sentier. Ils ont dû abandonner leurs meubles les plus lourds, se délestant de tout ce qui les retenait — leurs chandeliers et leurs coutelleries, jusqu’à leurs bibliothèques — laissant une trace de leurs biens derrière eux, sous l’œil incrédule des peuples nomades amérindiens qui les observaient discrètement de loin. Cette traversée du désert était plus que pénible. Un nombre important d’entre eux ont succombé aux maladies ou aux accidents en cours de route. On apprend aussi que le folklore a exagéré le danger que représentait la présence de ceux qui habitaient déjà le territoire : les autochtones. Il y eut des malentendus certes, des tensions, des échauffourées, qui dégénéraient parfois en conflits armés; on a aussi des témoignages indiquant que les autochtones ont souvent secouru les pionniers. Ce n’est que lorsque les Américains ont voulu commencer à occuper le territoire, à exterminer les troupeaux de bisons, à installer les chemins de fer, à déplacer les autochtones, que les guerres ont éclaté.

***

Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, Ford a motorisé les charriots. L’avènement des automobiles nécessitait la création de meilleures routes. Le temps se rétrécit.

Les Américains avaient déjà commencé à apprivoiser le pays qu’ils s’étaient accaparés. Au moment du centième anniversaire de la République en 1876, ils achevaient par la force l’œuvre de domestication des derniers résistants autochtones ; ils clôturaient les meilleures terres et parsemaient le paysage de villes et de villages ; ils avaient déjà tracé les premières routes qui sillonneraient le territoire tout entier. Il suffirait de les paver et d’améliorer le réseau — une entreprise gigantesque qui se poursuivit tout au long du siècle.

La Grande Dépression des années 30 ralentit l’élan du progrès. Mais la population retrouva la confiance et la prospérité après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La classe moyenne s’installa dans le confort et se mit à consommer. La possession d’une voiture devint un signe de réussite. Grâce à la réduction de la semaine de travail et à l’augmentation du temps libre ainsi que des revenus, les familles ont pu se permettre de prendre des vacances. Le tourisme de masse se développa sur terre avant de s’envoler sur tous les continents et voguer sur les toutes mers. On découvrit le plaisir de voyager. Les motels et les terrains de camping, ainsi que les restaurants se multiplièrent sur le bord des routes. La route devint un échappatoire, synonyme de liberté.

Section d’un diorama au Great Platte River Road Archway :
on croirait que le mannequin est vivant, qu’elle nous adresse la parole, en nous versant un café dans un « truck stop » des années 50 et 60.
***

Depuis un siècle, comme le note Frank Michel dans Voyage au bout de la route (L’Aube 2004), que ce soit pour se rendre en vacances à la plage, ou pour traverser un continent ou deux, l’automobile facilite le trajet. Dès les premiers tours de roue, ce fut un coup de foudre entre l’humain et l’automobile (et la moto). On a rapidement remplacé le cheval, qui nous avait rendu pourtant tant de services depuis des millénaires. Même si la voiture exhibait parfois des comportements qui nous rappelaient ses antécédents.

À son retour d’Europe à la veille de l’entrée en guerre des États-Unis au début des années 40, Henry Miller part en voiture à la redécouverte de son pays. Dans The Air-Conditionned Nightmare, il consacre un court chapitre à cette relation entre l’humain et l’automobile. L’humain a tendance à se comporter avec l’automobile comme si c’était un être, un être animé :

« There’s just one thing to remember about driving any automotive apparatus and that is this: when the car begins to act as though it had the blind staggers it’s time to get out and put a bullet through its head. We American people have always been kind to animals and other creatures of the earth. It’s in our blood. Be kind to your Buick or your Studebaker. God gave us these blessings in order to enrich the automobile manufacturers. He did not mean for us to lose our tempers easily. If that’s clear we can go on to Gallup and trade her for a spavined mule… »

***

Il existe une sous-espèce des voyageurs pour lesquels la destination peut avoir une certaine importance, sans que ce soit l’objectif ultime du voyage. Pour eux, voyager, c’est vivre le moment présent défilant à toute allure. Ce sont souvent des accros de la vitesse. Ce sont des jeunes dans la vingtaine, qui n’ont qu’une semaine de vacance et qui veulent « voir » le pays : ils franchissent le continent d’un seul souffle. Ce sont aussi les amateurs de moto : Easy Rider. Les membres de cette tribu vouent un culte à Jack Kerouac : « Nothing behind me, everything ahead of me, as is ever so on the road », tel que cité par Philip Caputo dès le premier chapitre de son récit de voyage à travers l’Amérique, The Longest Road (Henry Holt and Co., 2013).

D’autre part, il y a ceux pour qui voyager constitue une occasion de mieux connaître d’autres lieux, d’autres cultures, d’autres gens. La diversité des paysages les intéresse certes ; mais ils s’émerveillent beaucoup plus de l’immense diversité de l’humain qui habite et anime les paysages. Pour ce faire, il faut du temps ; ces voyageurs saisissent le temps, apprennent à le dompter. « Nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : la lenteur », confie Nicolas Bouvier dans son récit de voyage L’usage du monde (1963, Payot poche 1992). La lecture de son récit nous apprend que le plus grand risque qui menace le véritable voyageur c’est de se découvrir lui-même, au milieu de nulle part, au cour de sa longue route.

Enfin, il y a ceux qui voyagent, comme Montaigne et Stendhal, tout simplement pour se faire plaisir.

Nous poursuivons notre chemin…

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3 réflexions sur “Un monument à la Route

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