À travers le Nebraska

La 183 N
La US 183 N

Jour 20, 18 juin 2011 – Sur la route, du Nebraska vers le Dakota

I was going to stay on the three million miles of bent and narrow rural American two-lane, the roads to Podunk and Toonerville. Into the sticks, the boondocks, the burgs, backwaters, jerkwaters, the wide-spots-in-the-road, the don’t-blink-or-you’ll-miss-it towns. Into those places where you says, « My God! What if you lived here! » The Middle of Nowhere. (William Least-Heat Moon, Blue Highways, Back Bay Books, édition de 1999, page 6)

Nous reprenons la route. Nous nous déplaçons vers le nord, pour poursuivre notre voyage vers l’ouest…

Exceptionnellement, nous avons passé une journée entière à rouler… paradoxalement, quoique le paysage soit vert, il semble quasiment désertique… et tout de même envoûtant : une longue route à deux voies, 265 miles, soit un peu plus de 400 kilomètres, de Kearney jusqu’à Chamberlain, au Dakota du Sud.

Nous sommes chanceux : nous roulons sous un ciel bleu pâle, immense. Une journée propice à la contemplation et à la réflexion.

Chemin faisant, nous découvrons une région dont nous ne soupçonnions pas la beauté ; une région qui cache bien ses richesses. Pourtant, que peut-on y cacher ?

Ce ne sont pas les Prairies canadiennes, une étendue plate, couverte de blé jusqu’à l’horizon. En traversant le Nebraska, de la rivière Platte jusqu’au Dakota, on observe beaucoup de dunes couvertes d’herbes sauvages, peu d’arbres, peu d’humains même, une demie-douzaine de villages de moins de 1 000 habitants, quelques troupeaux de vaches ici et là.

En réalité, ce n’est qu’au retour, après avoir effectué des recherches supplémentaires, que je me suis rendu compte de l’intérêt de cette région que nous avons traversée le 18 juin 2011.

Grandes Plaines de l'Ouest
… tel un tapis qui déroule sans fin vers un horizon qui s’échappe …

Comme d’habitude lorsqu’on s’apprête à lever le camp pour reprendre la route, on met en branle une série de routines : dès le réveil, la routine du lever, celles du petit déjeuner, puis du rangement… c’est une répétition de toute une séquence de gestes que nous avons mis au point avec l’expérience : sécurisation des portes d’armoires et des tiroirs, débranchement de l’électricité et de l’eau, fermeture du propane, parfois une vidange des réservoirs d’eaux usées…

Enfin, nous quittons le camping du Fort Kearney State Recreation Area ; nous traversons la rivière Platte ; nous croisons l’autoroute I-80, que nous avions suivie, sur une distance d’environ 725 miles (1 160 km), depuis South Bend, Illinois ; nous traversons rapidement la ville de Kearney et nous nous engageons sur la Route 10, direction nord.

On a l’impression que les fermes qui s’étalent les unes après les autres, tel un chapelet le long de la route, sont fertiles et vertes. C’est une illusion. Ces grands champs sont arrosés par des systèmes d’irrigation à pivot central. Un examen des photographies aériennes ( par exemple, via Google ) révèle que derrière l’horizon, ces champs cèdent la place à de vastes étendues non cultivées, ridées par des ravins invisibles au regard de l’observateur au ras du sol.

Moins d’une heure plus tard, nous croisons la Route 2 à Hazard, population de 70 d’habitants au recensement de 2010, une augmentation de quatre habitants sur le recensement précédent de 2000 selon Wikipedia. Nous faisons un arrêt de quelques minutes, pour vérifier notre itinéraire. Le bourdonnement des moteurs des immenses locomotives stationnaires de la BNSF sur la voie ferrée qui longe la Route 2 capte l’attention : c’est un train de charbon, composé de plusieurs dizaines de wagons. Le premier d’une longue série de convois que nous croiserons sur notre route dans les semaines suivantes à travers le continent.

Quarante kilomètres plus loin, à Ansley, nous bifurquons encore une fois, sur la US Route 183, direction nord. Le paysage change. Les champs arrosés par les systèmes d’irrigation à pivot central se font de plus en plus rares, puis disparaissent. Il n’y a plus de voie ferrée. C’est un paysage presque désertique, à plus d’un point de vue : il y a peu de trace d’activité humaine, si ce n’est que des poteaux de téléphone et des clôtures qui balisent la route ; nous croisons très peu de camions ou de voitures ; le téléphone cellulaire ne capte plus de signaux… Certes, si le paysage est vert, c’est qu’il a beaucoup plu ce printemps ; il reste même de grandes flaques d’eau dans les champs à plusieurs endroits.

+++

Depuis 20 jours, nous vivons côte à côte, partageant un espace très étroit dans un immense continent. Nous entretenons de longues conversations en roulant.

Je ne me souviens pas des conversations qui ont meublé cette journée. Nous avons probablement partagé nos impressions et nos découvertes de la journée précédente : la découverte des maisons en terre des Pawnee, la visite du Great Platte River Road Archway, la démonstration du pow-wow… Mais aussi : notre découverte culinaire du Indian Taco qui, si elle était sucrée, s’apparenterait à la queue de castor canadienne ; cette remarque étonnante de la part du maître de cérémonie au pow-wow, qui reprochait au gouvernement américain de ne pas manifester assez de reconnaissance aux vétérans des guerres américaines ; cette rencontre aussi, avec nos voisins de camping au cours de la soirée précédente…

Nos voisins de camping étaient venus à Kearney afin d’évaluer un véhicule récréatif ( camping-car ). Un ami avait attiré leur attention sur ce qui leur semblait comme une « bonne occasion », afin de remplacer celui qu’ils utilisaient. Comme à l’habitude, nous en avions profité pour les faire parler du temps qu’il fait, du climat, de voyages, de camping, de leurs occupations, de leurs intérêts et de leur pays…

Ils habitaient à Chadron, tout près de la frontière entre le Nebraska et le Dakota du Sud. La population de Chadron est en grande majorité d’origine caucasienne. La région est contiguë à la réserve amérindienne de Pine Ridge, une des plus importantes de tout le territoire des États-Unis. Selon nos voisins d’un soir, les membres de la Réserve de Pine Ridge fréquentent beaucoup les commerces de Chadron, notamment les débits de boisson. Il faut savoir qu’il est interdit de vendre ou d’acheter de l’alcool sur le territoire de la réserve. Nos voisins nous ont parlé d’un « village , où prospèrent quelques débits d’alcool». Ce village est une fiction légale, qui profite de son emplacement,à quelques mètres à l’extérieur de la réserve, sur la route qui mène directement au chef-lieu de celle-ci. J’ai compris qu’ils ne tenaient pas tellement à parler, devant des étrangers, de cette question du voisinage entre les communautés « blanche » et amérindienne, et je n’ai pas insisté pour en savoir plus.

+++

C’est surtout le paysage qui nous surprenait, qui nous intriguait. Le romancier Jim Harrison avait consacré quelques pages à cette région de la frontière entre le Nebraska et la Dakota du Sud dans son récit de voyage The English Major. J’étais curieux de reconnaître les lieux. Mais jamais, je ne me serais imaginé ce que nous avons observé. La région des Sandhills est envoûtante. Ce n’est pas une région touristique, dans le sens traditionnel du terme. Ce n’est pas une région spectaculaire, comme les Badlands ou le Parc de Yellowstone, que nous connaîtrions quelques jours et semaines plus tard au cours de notre voyage.

Et pourtant, ailleurs dans le monde, on organise bien des expéditions dans des déserts. Les amateurs de solitude, de nature, de randonnées, s’y plairaient ; des pourvoyeurs offrent des services pour les voyageurs qui voudraient bien l’explorer. C’est un paysage qui offrirait un véritable défi à un artiste visuel ; mais il faudrait qu’il veuille y perdre du temps, y passer des semaines et des mois, voire les quatre saisons, pour apprendre à bien l’apprivoiser.

Horizon
… il faut vouloir y perdre du temps pour apprendre à l’apprivoiser …

+++

À l’époque où je traversais l’Amérique, je faisais partie d’un petit groupe d’Internautes amateurs de photographie, qui se réunissaient virtuellement, chaque mois, afin de saisir une image, à une heure et un jour convenu, peu importe où nous nous trouvions dans le monde à ce moment précis, en France, en Belgique, au Québec ou ailleurs. Quelques minutes avant l’heure prévue ce matin-là, le 18 juin, à 11 h 00, j’observais la route pour choisir un lieu intéressant, un point de vue, pour participer à cette activité. Le hasard a voulu que je me trouve à une rare croisée des chemins sur cette route, au milieu de nulle part, au centre du continent…

Nous nous sommes immobilisés sur le bord de la route ( photo ci-haut, en introduction à cette chronique). Le temps de humer les senteurs, de sentir le soleil plomber, de repérer des points de vue, j’ai saisi quelques photos, et j’ai déclenché à 11 h 00, le 18 juin 2011. Voici ci-bas, une version moins saturée que celle que j’ai soumise au groupe du Déclenchement collectif quelques jours plus tard. C’est étrange ce sentiment de se retrouver là, à partager un moment de vie avec des « collègues » que je n’ai jamais rencontrés en personne, dispersés sur deux continents… au Parc Lafontaine à Montréal, à un mariage à Bruxelles, sur le bord de l’Atlantique en France, les Alpes, à Saint-Cloud, au Monument commémorant l’Appel du Général de Gaule le 18 juin 1940… Je vous invite à aller voir leurs prises de vue, ce jour-là, au même instant.

À la croisée des chemins... le 18 juin 2011, à 11 h 00 (heure locale)
À la croisée des chemins… le 18 juin 2011, à 11 h 00 (heure locale)

On rembarque… Une heure plus tard, nous sommes assis sur une banquette du Bassett Lodge and Range Cafe, à Bassett. Il n’y a pas beaucoup de choix de restaurants sur le bord de cette route. Les villages sont éloignés les uns des autres.

Bassett se trouve à la jonction de la US Route 183 et de la US Route 20. C’est le chef-lieu du comté ; on y avait recensé 619 personnes au recensement de 2010, en baisse d’une centaine de personnes depuis le recensement précédent. On décrit les gens comme étant accueillant, « folksy ». Mais ce sont tout de même des gens réservés. Les responsables locaux font des efforts pour vanter les quelques attraits touristiques locaux. Parmi ceux-ci, il y a notamment un vestige d’une station service Phillips 66. On s’y laisse prendre… la surprise suscite un sourire lorsqu’on s’approche…

Il y avait un rassemblement dans le restaurant. Ce n’était pas un mariage…Nous nous jaugeons discrètement, tout en maintenant nos distances respectives : nous sommes des étrangers, parlant une langue étrangère ; comment nous perçoivent-ils ? Il nous a fallu patienter pour être servi. Ce n’était pas de la haute gastronomie, bien au contraire. Mais, contrairement à la plupart des restaurants de bord de route dans l’ouest américain, on ne nous a pas servi de la nourriture décongelée, préfabriquée en usine. Au moment de payer à la caisse, nous avons aperçu des napperons en vente, décoré d’un N ( Nebraska ) brodé au centre. C’était des napperons confectionnés par une artisane locale. Nous en avons acheté un, ce qui nous a valu un sourire très sympathique.

À la sortie du restaurant, nous en avons profité pour marcher un peu sur la route qui traverse le village, le temps de prendre quelques photos. On reprend la route. Nous arrivons bientôt à la frontière du Dakota du Sud. Un regard attentif nous révèle qu’on utilise parfois l’enseigne qui nous souhaite la bienvenue comme cible de tirs de carabine. Nous poursuivons notre route, sans histoire, toute l’après-midi, jusqu’à la jonction avec la I-90, non loin d’Oacama, notre destination, sur les rives du Missouri.

Le Bassett Lodge and Range Cafe
Le Bassett Lodge and Range Cafe
Bassett Bebraska - Apparences 08 a
Il ne faut pas se fier aux apparences …

Bassett Bebraska - Apparences 09 a

+++

Ce n’est que plusieurs mois plus tard, bien après avoir complété notre tournée à travers l’Amérique, que j’ai appris que le pipeline controversé Keystone XL, destiné à acheminer le pétrole sale des sables bitumineux du nord de l’Alberta vers les raffineries du sud des États-Unis, devait passer au cœur de cette région. Le tracé de ce pipeline passerait au-dessus du grand bassin de l’Aquifère Ogallala, une des plus grande réserve d’eau douce sur la planète entière. Cette réserve est la source d’eau principale de toute cette partie des Grandes Plaines de l’ouest américain. Plusieurs personnes, dont une majorité des habitants de la région des Sandhills s’opposaient au projet, craignant les risques d’un déversement accidentel de pétrole, suite à une rupture. Ce serait un désastre monumental : le pétrole pénétrerait dans le bassin, ce qui le polluerait pour des millénaires à venir.  On a demandé aux responsables du projet de pipeline de modifier leur tracé pour éviter le bassin. Le projet de pipeline n’en demeure pas moins controversé.

+++

Prochaine étape : début de notre découverte du pays des Lakotas…

3 réflexions sur “À travers le Nebraska

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s