Au sujet du projet sur la laïcité de l’état au Québec

L’hôpital Maisonneuve-Rosemont – juillet 2013

À la fin de l’hiver 1967, j’ai passé une semaine sur le campus de l’Université de l’Alberta à Edmonton. C’était la première fois que j’allais dans l’Ouest canadien…

Le premier jour de ma visite, un dimanche matin, je sors me promener un peu dans les rues du centre-ville d’Edmonton. Surprise : j’avais l’impression de me trouver dans un petit village rural. Les édifices étaient plus imposants et le quartier un peu plus grand, mais les rues étaient vides. Difficile de trouver un endroit où se faire servir ne serait-ce qu’un jus d’orange, encore moins un déjeuner.

De retour à l’hôtel, j’apprends que tout le monde est en train d’écouter le sermon hebdomadaire du premier ministre de la province, qui était aussi un ministre protestant, diffusé sur les ondes des réseaux publics. Ce fut pour moi une expérience de choc des cultures. Ce ne fut que la première d’une série au cours de la semaine qui allait suivre.

J’y ai constaté que mon voisin était aveuglé par une poutre, qui ne l’empêchait pas de percevoir une paille dans le mien.

J’étais un des rares étudiants d’origine « canadienne-française » qui s’étaient rendus à Edmonton pour participer à un colloque universitaire « national (canadian) » ; l’événement, intitulé Second Century Week, avait été organisé pour célébrer le centenaire de l’adoption de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique par le Parlement du Royaume Uni – en l’absence des étudiants québécois, qui avaient refusé de s’y rendre. C’est à titre personnel que j’avais participé au volet académique de ce colloque.

Je me souviens que plusieurs étudiants de plusieurs régions du Canada m’y avaient fait part de leur perception que les Canadiens-français, particulièrement ceux qui vivaient au Québec, obéissaient aveuglément à l’autorité religieuse. On voulait s’assurer que je ne partageais pas cette attitude. J’étais éberlué… je savais que nous ne vivions plus, que nous n’avions jamais vécu dans le même pays. Mon séjour en Alberta à cette occasion me l’avait confirmé.

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Pendant longtemps, les « Canadiens ( Canayens ) » avaient certes vécu sous le joug d’une Église catholique mariée à l’État. Il en reste, encore aujourd’hui, de nombreuses traces un peu partout sur le territoire du Québec — voir ci-haut, cette photo qui en témoigne. Cette photo de la façade originale de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont a été prise il y a quelques semaines. Cet hôpital avait été construit il y a une soixantaine d’années, par une communauté de religieuses.

En 1967 toutefois, à quelques semaines de l’ouverture d’Expo 67, les Québécois étaient en pleine Révolution tranquille. Ils s’affirmaient, se réinventaient, s’accordaient au rythme du monde et s’apprêtaient à accueillir le monde entier. On avait ouvert les fenêtres et les portes de la maison pour l’aérer, pour y laisser circuler l’air du temps. Une nouvelle ère s’ouvrait devant nous.

On avait aussi commencé à déserter les églises. La société québécoise se laïcisait graduellement dans les faits. On commençait à déconfessionnaliser les systèmes d’éducation, de santé et de services sociaux dans un processus plus global de séparation de l’Église et de l’État.

Ce changement s’effectuait jusque dans l’intimité de nos familles. Nos mères, les arrières grands-mères d’aujourd’hui, avaient adopté la pilule comme moyen de contraception et avaient chassé ceux parmi leurs frères et sœurs qui étaient des religieux hors de leur chambre à coucher. D’ailleurs, dès la fin de la décennie des années soixante, encouragés par l’aggiornamento de Vatican II, ces religieux étaient eux-même embarqués dans le mouvement : les prêtres et les frères cessaient de porter la soutane en public; les religieuses allégeaient leur costume, dégageaient leur front, leurs cheveux, leur cou; un très grand nombre avaient tout simplement défroqué.

Nous sentions collectivement un courant d’air frais dans notre société. La pratique religieuse était devenue une affaire personnelle. Notre société n’était pas devenue laïque sur un plan juridique. Mais cela ne posait pas véritablement de problème; pas assez pour soulever un débat. Jusqu’à tout récemment.

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Dans la première moitié des années 90, je travaillais au sein d’une grande entreprise publique, aux services des ressources humaines et des communications. Mes antennes professionnelles me suggéraient que les secousses que j’observais et que je percevais nous annonçaient un tremblement de terre potentiel sur le plan social. Ici et là, par exemple, j’apprenais que, un peu partout en Amérique du Nord, des employés de grandes entreprises contestaient d’avoir à célébrer les fêtes chrétiennes, alors qu’on les empêchait d’observer leurs propres fêtes religieuses ; on revendiquait même d’éliminer les décorations de Noël, dont le sapin, des espaces publics. J’avais tenté d’alerter des gestionnaires à divers niveaux quant aux enjeux qui émergeaient à ce propos. On ne m’avait pas pris au sérieux.

Avant même la fin de la décennie, on m’avait donné le mandat d’échafauder un plan de formation à la « gestion de la diversité » au sein de l’organisation. Dans le cadre de ce travail, j’ai recueilli des témoignages de nombreux superviseurs, qui admettaient ne pas savoir comment régler des situations auxquelles ils n’étaient pas préparés… ni eux, ni leurs propres superviseurs, non seulement au Québec mais dans toutes les régions du Canada. La tâche était d’autant plus difficile que les cadres supérieurs ne reconnaissaient même pas qu’il y avait un problème.

Par exemple, à Montréal, un superviseur m’avait confié qu’il avait été pris au dépourvu lorsqu’un de ses employés, un homme lui avait demandé d’intervenir auprès de certaines de ses collègues femmes qui, à son avis, manquaient de respect à son égard en s’habillant de façon impudique ; cet employé lui avait expliqué qu’elles portaient des blouses qui n’étaient pas boutonnées de façon à couvrir leur cou et refusaient de se couvrir les bras… Fondamentalement, il jugeait que cette demande n’était pas acceptable. Mais ce superviseur reconnaissait ne pas savoir comment réagir correctement.

À la même époque, je me souviens aussi d’avoir eu des conversations avec plusieurs immigrants qui étaient heureux et reconnaissants d’avoir le privilège d’avoir été accueillis au Québec. Ils pouvaient y vivre à l’aise, selon leurs convictions. Par exemple : un chauffeur de taxi m’avait confié qu’il avait choisi d’immigrer ici, afin de pouvoir fréquenter un café et parler à une femme qui n’était pas la sienne, qui n’était pas non plus sa sœur… ; sans renier ses origines ni sa culture, un autre pouvait choisir de ne pas laisser allonger ses cheveux et ne pas porter un turban… En d’autres mots, croire comme on l’entend, choisir de le faire en privé et ne pas avoir à l’afficher en public, ni se soumettre aux oukases des autorités religieuses — croire, sans avoir à pratiquer un culte ou un rite…

De plus, ce que j’ai observé, c’est que ces gens n’oseraient pas exprimer en public ce qu’ils me confiaient. Ils voulaient se fondre dans leur société d’accueil. Ils craignaient la visibilité. Et ils craignaient aussi les intégristes au sein de leurs propres communautés. Ces derniers, au contraire, s’affichent ouvertement et imposent souvent leurs dictats jusque dans la sphère privée de leur milieu. Nous avons été témoins de cas extrêmes à cet égard, allant jusqu’au meurtre de jeunes filles qui refusaient de se conformer aux normes dictées par leurs parents.

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Pendant plusieurs années, on a préféré laisser faire plutôt que d’affronter la réalité. Bien entendu, encore une fois, c’est au Québec que la marmite a sauté.

L’accumulation d’incidents a provoqué une crise sociale. Le fait que les médias les aient montés en épingle pendant plusieurs mois n’y change rien. Tous ceux qui observent l’évolution de l’opinion savent que les impressions possèdent une existence qui ne correspond pas nécessairement à la réalité. La population avait l’impression que l’eau bouillait dans la marmite. La crise était latente.

La majorité de la population avait l’impression que le dialogue social avait été rompu. Ceux qui avaient accueilli en toute bonne foi des gens venus de partout dans le monde avaient l’impression que l’adaptation se faisait à l’envers, et à sens unique. Pire, on avait l’impression qu’on rebroussait chemin… qu’on était en train de retourner à un état qu’on avait modifié au cours des décennies précédentes. La majorité n’acceptait pas qu’à nouveau, la morale religieuse dicte les comportements dans l’espace public, et surtout pas dans les sphères de l’État.

Pire, on nous culpabilisait de soulever même la question : on devait avoir honte d’être offusqué par l’étalage de plus en plus fréquent des signes religieux et l’imposition de règles religieuses particulières au public. Le gouvernement libéral a créé une commission d’enquête pour étudier la question. Ce dernier a soumis son rapport : le Rapport Bouchard-Taylor. Mais le gouvernement a décidé de se limiter à interdire à toute personne de porter un voile qui masque son visage dans ses relations directes avec un représentant de l’État, comme pour obtenir un permis de conduire ou pour témoigner, pour des fins de sécurité. Le projet de loi en question est toutefois laissé sur le feuilleton. La perception a été que le gouvernement avait choisi d’éviter la question.

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Enfin, il y a quelques jours, le gouvernement du Parti québécois a annoncé qu’il va présenter des propositions pour baliser les règles du jeu : il serait question de séparation stricte de l’église et de l’état, d’interdire à toute personne qui travaille pour l’état de porter des signes religieux dans l’exercice de ses fonctions. De plus, on veut hiérarchiser les valeurs de base qu’on veut définir comme étant communes sur le plan social. On saura dans quelques jours quelle sera la nature des propositions du gouvernement.

Déjà toutefois, et ce dès le début du débat, ceux qui s’opposent aux intentions du gouvernement montent aux barricades et tentent d’imposer un ton. La tactique est évidente : on argumente, en soutenant le point de vue associé aux partisans de la défense des droits des individus, tout en déconsidérant le point de vue opposé. Les premières salves ont été lancées, dès le premier jour, au cours d’une entrevue que Charles Taylor a accordée à Radio-Canada : il associait le gouvernement québécois à celui de la Russie, qui s’attaque aux droits des homosexuels. Lorsqu’on lui fait valoir qu’un sondage effectué au printemps dernier par le gouvernement indiquerait que la majorité de la population soutiendrait les intentions présumées du gouvernement, celui-ci répond que les gens ne savent pas ce qu’ils font, qu’ils ne sont pas conscient des conséquences d’une telle mesure, que cela nous ferait mal paraître dans l’opinion mondiale. Cette arrogance, cette suffisance n’était pas digne d’un penseur, d’un universitaire qu’on présente comme étant un des grands philosophes du monde entier.

Le discours a été repris partout, au Québec tout autant qu’ailleurs au Canada. Il suffit de lire les échanges sur les réseaux sociaux pour constater la profondeur de l’arrogance et de la hargne qui s’exprime à l’égard de tous ceux qui oseraient appuyer les positions des tenants de quelque forme de laïcité au Québec. Une analyse fine des discours de tous ceux qui s’y opposent révéleraient le mépris qui suintent entre les lignes… à l’égard des «intégristes » de la déconfessionnalisation, des « Talibans » de la laïcité, etc. Pour ceux-là, il est impossible de soutenir un point de vue éclairé et légitime en faveur d’une distinction claire entre l’état et la religion, de quelque forme que ce soit.

Je n’apprécie pas non plus que des hommes et des femmes politiques d’autres juridictions nous fassent la leçon sur le type de société qu’ils préfèrent pour eux-mêmes ou leurs commettants. Leurs positions sont basés sur leur expérience, leur évolution et leur volonté de ce qu’ils désirent au chapitre des règles qu’ils choisissent pour vivre en société. Notre société est distincte de la leur.

Encore une fois, j’ai l’impression de ne pas vivre sur la même planète que nos « concitoyens » canadiens. Je ne me reconnais pas dans la perception de ce qui nous sommes au Québec qu’on exprime dans ces réseaux.

Je suis convaincu que cette perception qu’on se fait de nous doit gêner plusieurs Québécois qui partagent leur point de vue sur la primauté des droits individuels dans une société qu’ils définissent comme étant libérale. Tout comme à l’inverse aussi, ceux qui appuient la démarche du gouvernement doivent être gênés par des incidents malheureux qui contribuent à enflammer des débats.

Il faudrait reconnaître qu’on se retrouve à une croisée des chemins. Deux visions du vivre ensemble se confrontent. Les deux peuvent être légitimes. Nous sommes appelés à choisir celle qui nous convient le mieux. Ce choix devrait se faire dans le respect.

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PS. On ne devrait pas enlever la croix sur l’Hôpital Maisonneuve… pas plus qu’on a effacé les très nombreux témoignages de la domination unilingue anglophone que nous avons subie dans le passé, gravés dans la permanence de la pierre et du ciment sur de nombreux monuments et édifices partout au Québec, ainsi que dans la capitale fédérale.

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