le vent sculpteur

édification
édification

une herbe retient

un grain de sable à la fois

devient une dune

au ralenti

brise tranquille

une brise chaude

molles caresses humides

seconde éternelle

Libérons Raif Badawi

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.


Des Musulmans brûlent les lieux de culte d’autres religions dans certains pays d’Afrique, et d’autres Musulmans protestent, souvent de façon violente, partout dans le monde, contre la publication du dernier exemplaire de Charlie Hebdo. Ils exigent qu’on respecte leur prophète.

Et pourquoi devrais-je respecter ce prophète, ou quelque prophète que ce soit, quelle que soit la tradition religieuse dont il serait issu ?

Les dieux, tous les dieux, quels qu’ils soient, sont des créations culturelles ; tout comme les civilisations, ils, les dieux tout autant que les déesses, sont mortelles.

Je n’ai pas d’obligation à respecter quelque philosophe que ce soit, occidental ou autre, depuis les pré-socratiques jusqu’aux plus récents, en passant par les grands sages des civilisations orientales, persanes, chinoises ou indiennes. Je les étudie, je m’en inspire… ou non, selon le cas.

Je suis né dans un milieu catholique. J’ai été baptisé, sans l’avoir choisi. Je ne suis plus croyant, par conviction. Techniquement, je suis donc apostat. Cela ne veut pas dire que je mérite des coups de fouet, encore moins la peine capitale.

On me reparlera du respect des prophètes quand on aura aboli des lois et des préceptes inhumains, irrespectueux de la personne, prétendument dictées par des dieux, et telles qu’on les applique au nom des enseignements d’un prophète… ou de quelque autre idéologie que ce soit.

Je peux écrire ce que je viens d’écrire sans avoir à craindre de me faire condamner à recevoir mille coups de fouet et d’autres restrictions à ma liberté personnelle.

Un jeune homme, Raif Badawi, un Saoudien, a eu le culot de créer un blog « libéral » dans cette monarchie moyenâgeuse de l’Arabie saoudite. Au nom de la religion du « Prophète », il a été condamné par la police religieuse de ce pays à dix ans de prison, à recevoir 1 000 coups de fouets au cours des années à venir ; il a de plus été privé de la liberté de quitter son pays au cours des dix années après sa sortie de prison, s’il survit à la torture qu’on lui impose pour le punir du délit d’opinion.

Vendredi, Raif Badawi recevra encore une fois 50 coups de fouet.

Il faut exiger sa libération immédiate. Et demander à nos gouvernements de faire pression sur le régime médiéval de l’Arabie saoudite pour obtenir sa libération.

Est-ce islamophobe d’affirmer : Je suis Raif ?

Il y a longtemps de cela, très longtemps… j’ai eu le temps de changer de peau deux fois depuis ce temps.

À cette époque, je travaillais à Ottawa pour une société d’état fédérale à mandat commercial. J’y occupais un poste au sein de l’unité de l’équité en matière d’emploi : l’unité de la police de la rectitude politique, comme on disait dans notre dos. C’était à l’époque où on commençait à s’intéresser, au sein des grandes organisations privées et publiques, aux enjeux de la gestion de la diversité.

Ce matin là, une journée de fin d’automne, il faisait froid et humide ; je devais me rendre à une réunion, dans un autre quartier de la ville. Je descend l’ascenseur, sors du portique, me dirige vers les taxis qui attendent, tels des vautours, les clients ; j’ouvre la porte avant, et m’installe. Le chauffeur, un jeune homme, dépose le livre qu’il lisait. J’observe, discrètement, la couverture du livre. C’est un Livre de poche, un roman de Julien Green.

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Je suis Raif

Si je suis Charlie, je suis aussi Raif… : signez la pétition pour réclamer la libération de Raif Badawi.

De la démesure

Dès la fin de l’avant-midi de la première journée de travail de l’année, avant leur lunch, les grands patrons des plus grandes compagnies canadiennes auront empoché autant d’argent que ce que les salariés canadiens gagneront en moyenne au cours de toute l’année. C’est ce que nous révèle un tableau publié par le Centre canadien de politique alternative. Depuis plus de trois décennies, cet écart de revenus entre les plus riches et le salarié moyen s’accentue non seulement au Canada, mais un peu partout dans le monde occidental.

On peine à comprendre ce qui justifie cette évolution au sein de notre société.

Qu’est-ce qui peut bien motiver quelqu’un à vouloir accumuler autant de richesse, beaucoup plus d’argent qu’il est nécessaire pour vivre confortablement, aujourd’hui et demain, jusqu’au dernier jour de sa vie ? sinon que la démesure, ce que les Grecs de l’Antiquité appelaient hybris ?

En interrogeant les spécialistes, on obtient une grand variété de réponses, plus ou moins complexes, tout aussi valables les unes que les autres. Le politicologue nous éclairera sur les aspects politiques de la question ; certains économistes ajouteront que ce sont les lois et les forces des marchés qui expliquent cette tendance, tandis que d’autres attireront notre attention sur les politiques fiscales et la tendance à la financiarisation de l’économie dans un contexte de mondialisation.

Mais, approfondissons un peu plus. En débroussaillant le tout, ne peut-on pas se poser la question suivante : l’état de crise que nous subissons depuis des années n’est-il pas, fondamentalement, de nature morale ?

Une colère qui ne dérougit pas
Une colère qui ne dérougit pas

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contemplation

Contemplation
Contemplation

rythme monotone

vagues qui roulent et s’écrasent

hypnose paisible

chuchotement

un nouveau jour se lève
un nouveau jour se lève

doux chuchotement

brume tiède à la dérive

aube éblouissante

Chronique de mes hantises

On a parfois l’impression de vivre à une époque spéciale, un tournant dans l’histoire. La noosphère prend conscience d’elle-même.

Mais cette conscience de soi deviendra-t-elle assez vive pour nous inciter à adopter les mesures nécessaires afin d’éviter de s’autodétruire ?


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La peur politique

Il y a quelques semaines, à l’occasion du Salon du livre de Montréal, j’ai eu le plaisir de rencontrer et de parler longuement avec la romancière Anne-Marie Sicotte. Elle y faisait la promotion de son dernier roman, Les tuques bleues, qui vient de paraître chez Fides. Étant donné le sujet de ce livre, un récit qui se déroule à l’époque de la Rébellion des patriotes, j’en ai profité pour lui poser une question qui me taquine l’esprit depuis des mois.

On sait que trois batailles ont eu lieu dans les régions du Richelieu et de Deux-Montagnes, lors de la Rébellion des patriotes en 1837-1838. Que s’est-il passé à Montréal à cette époque ? Elle m’a répondu que, selon sa recherche, le parti au pouvoir y faisait régner un véritable régime de terreur politique.

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De l’hiver à l’été en cinq jours

Au printemps dernier, nous avons longé la côte atlantique de l’Amérique du Nord, de la Floride jusqu’au New Jersey… lentement…

Cinq jours pour se rendre en Floride ; huit semaines pour revenir.

Puisque pour nous, ce voyage en était un qui, conceptuellement, s’accomplirait du sud vers le nord, il nous a fallu se rendre en Floride pour l’amorcer. C’est ainsi que nous avons d’abord télescopé le printemps, passant de l’hiver à l’été en cinq jours.

Il y avait de la neige jusqu’aux genoux devant notre logis et il faisait -12 C lorsque nous avons quitté Montréal, à la fin du mois de mars. Cinq jours plus tard, à la veille du premier jour d’avril, nous nous installions sur le bord du Golfe du Mexique, au camping du Parc Fort de Soto, à quelques kilomètres au sud de St. Petersburg.

Les Adirondacks
Jour 1, début du voyage, sur la I-87, en longeant les Adirondacks, dans le nord de l’État du New York
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tranquillité

le temps devant soi
le temps devant soi

ralentir le pas

cesser de compter les heures

surprise au détour

démantèlement

le raconteur
le racoleur

bardeaux babillards

griffées de vieilles balafres

clin d’œil intriguant

recomposition

Abstraction minérale
Abstraction minérale

strates bigarrées

traits sûrs de la truelle

surface figée

reposoirs

Musée canadien des civilisations
Mémoires recyclées

les arbres verdissent

autour des prisons fantômes

mémoires perdues

persistance

le phare de bald head island
la peau du vieux phare

derme résistant

ravages de la durée

rides vénérées

effleurements

À fleur de peau
à fleur de peau

 

entre les chevilles

souffle sable sur la plage

caresse du soir

Un pèlerinage littéraire, sur les traces de Montaigne

Place des Quinconces
Michel de Montaigne, Place des Quinconces à Bordeaux

Si Michel de Montaigne avait vécu à notre époque, il aurait été carnetier — blogueur, si vous préférez ce terme. Certains soutiennent que Montaigne est le précurseur de tous les carnetiers, celui qui a, en quelque sorte, inventé le genre.

Mais il y a une différence, non pas essentielle, mais une différence de taille tout de même, entre les Essais de Montaigne et la grande majorité des carnets numériques d’aujourd’hui. Un volume impressionnant d’eau coulait dans la Garonne devant Bordeaux, entre le moment où Montaigne rédigeait ses essais et le moment où le manuscrit se métamorphosait en imprimé pour se retrouver entre les mains de ses lecteurs. De plus, aujourd’hui, les lecteurs de carnets numériques peuvent répondre directement, presque instantanément, afin de commenter ces « essais », les « j’aimer » et les « twitter », les partager avec leurs propres amis.

Montaigne évoluait dans un espace-temps très différent du nôtre. En raison même du contexte qui définissait la relation entre un écrivain et son lecteur à la fin du XVIe siècle, Montaigne n’aurait jamais songé à écrire en fonction du moment présent. En comparaison, la grande majorité des carnetiers d’aujourd’hui ont le nez collé sur l’actualité. Nous courrons tous, lecteurs compris, cadencés aux rythmes multiples de l’ubiquité des cadrans qui nous tiennent en laisse — une montre analogique ou numérique au bras, un téléphone qu’on qualifie d’intelligent dans une poche ou un sac, un micro-ordinateur sur notre table de travail, sans compter les cadrans intégrés dans un grand nombre de nos appareils domestiques, de la cafetière à l’automobile et la caméra, ainsi que dans tous les interstices des espaces publics. Nous n’échappons pas à cette tyrannie obsessive du temps.

Montaigne se tenait au courant de ce qui se passait dans le  monde de son temps. Il s’intéressait aux récits des grands voyageurs européens qui s’éparpillaient sur toute la surface de la terre à son époque. C’était un homme, curieux, tolérant, ouvert et fin d’esprit, avide de connaître les us et coutumes des peuples, ceux qu’on découvrait au présent tout autant que ceux du passé. Il réservait son jugement et condamnait rarement.

S’il était carnetier aujourd’hui, Montaigne devrait lire l’actualité, qui file encore plus vite que l’eau du fleuve vers la mer, et y réagir quasi instantanément. Rien ne l’empêcherait de lire ses auteurs préférés, Sénèque, Tacite, Plutarque, ou les auteurs de son temps, mais il lui faudrait les relier aux événements du présent. Son carnet perdrait toutefois ce caractère intemporel qui nous rejoint, encore aujourd’hui, quatre siècles plus tard.

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L’écriture est un acte physique

... une pensée rendue visible
… une parole ou une pensée rendue visible

Il y a cinq siècles, un abbé bénédictin, Johannes Trithemius, a rédigé un traité, De Laude Scriptorium ( L’Apologie des scribes ), où il s’évertuait à justifier pourquoi il fallait continuer à fabriquer des livres, en les copiant à la main, un par un, comme on le faisait dans les monastères depuis plus d’un millénaire. Les moines de sa congrégation résistaient à l’accomplissement de cette obligation de nature religieuse. Ils soutenaient que ce travail était devenu superflu, sinon insensé, depuis l’avènement de l’imprimerie un demi-siècle plus tôt.

Il est vrai que cette innovation était venue remettre en question le régime de vie des Bénédictins ; la règle de Saint-Benoît dicte aux moines de pratiquer un travail manuel quelques heures par jour. Trithemius le souligne ( traduction libre de ma part ) :

De tous les travaux manuels, rien n’est aussi en accord avec le statut des moines que de copier l’écriture sainte avec zèle.

L’exhortation d’un prêcheur est perdue avec le passage du temps ; le message du scribe demeure pendant des années.

L’écriture est un travail manuel

Encore aujourd’hui, alors qu’on privilégie l’écriture au clavier et qu’on délaisse l’écriture au crayon, au stylo ou à la plume, on persiste à qualifier de « manuelle » l’écriture cursive par opposition à l’écriture sur clavier, comme si les doigts ne faisaient pas partie de la main. Quel que soit l’instrument dont on se sert, l’écriture demeure toujours une activité physique, un geste, un geste physique.

On comprend que cet abbé aimait écrire. Celui qui avait peu de tolérance pour les moines qui succombaient aux tentations induites par l’oisiveté, s’employait à trouver des arguments pour justifier son propre plaisir, au nom du service de son dieu :

… mon être entier est plein de ce désir et de ce plaisir d’écrire ( … in solo viget pectore desiderium et amor scriptoris. )

Que ce soit pénible ou plaisant, une corvée ou une jouissance, l’écriture est un travail physique. C’est ma main qui dirige cette plume qui trace son sillage d’encre sur une feuille de papier. Ce sont mes doigts qui dansent sur mon clavier.

Tous les scribes, écrivains ou commis, le savent : l’écriture est une parole ou une pensée rendue visible.

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Je suis scribe…

Je suis scribe, fils d’un scribe.

Rien ne me prédestinait à cet état professionnel.

Mon père, certes, a été « scribe », c’est-à-dire, commis, fonctionnaire au service de l’état — j’ai hérité de l’ensemble de stylo-plume et de crayon mécanique qu’on lui avait remis, en témoignage de reconnaissance, au moment où il a quitté une des unités où il a travaillé.

Mes grands-pères toutefois, ainsi que tous mes ancêtres avant eux, tant du côté paternel que maternel, ont été des cultivateurs.

Je ne sais pas d’où me vient cette passion de lire et d’écrire.

Je me souviens qu’enfant, avant même qu’on m’inscrive au jardin d’enfance, allongé sur le ventre à terre au centre du salon, je m’appliquais à tenter de percer les secrets de ces longues colonnes de signes sur le journal. Je voulais apprendre à lire.

À l’école, j’ai aimé manier le porte-plume qu’on trempait dans l’encrier, tracer de longues gammes de lettres sur des lignes dans un cahier d’écolier. De grandes, de grosses lettres… aussi belles et parfaites que le bras et la main d’un enfant pouvaient le faire. Bien entendu, je me tachais les mains d’encre et je tachais parfois, souvent, la page blanche du cahier de pratique … Il fallait bien casser les œufs pour faire une omelette, n’est-ce pas?

Un demi-siècle plus tard, après avoir entretemps appris à maîtriser l’écriture numérisée, j’ai renoué avec ce plaisir d’écrire à la main. J’ai commencé à consacrer pl us d’attention à mes outils d’écriture, aux instruments que j’ai utilisés pour écrire – porte-plume, stylo-plume, stylobille, crayon, crayon mécanique, crayon-feutre, craie, machine-à-écrire…

Peu avant de prendre ma retraite, j’ai fait restaurer ma vieille plume, celle qui m’avait si bien servi pour rédiger mes travaux au propre tout au long de mes études secondaires, collégiales et universitaires, et que j’avais négligée depuis des années.

Aussi, de fil en aiguille, porté par la curiosité, je me suis intéressé à l’histoire de ces instruments. Je me suis mis à explorer un territoire dont je reconnaissais les coordonnées, mais dont je me suis rendu compte que je ne le connaissais pas. J’ai découvert un nouvel univers, celui de la merveilleuse histoire de l’outil des civilisations, l’écriture, une des plus belles inventions de l’humanité.

Souvent, tout au long de ce voyage dans les siècles et les millénaires, je suspendais mes lectures, pour reculer un peu, me repérer, réfléchir, et parfois, je me laissais aller, à imaginer le quotidien de tous ces scribes qui m’ont précédé : le gestionnaire de projet que j’avais été admirait les comptables sumériens qui inscrivaient sur des tablettes d’argile les inventaires et les comptes des premiers empires ; l’élève curieux que j’avais été épiait les enfants, qu’on formait à devenir les scribes des pharaons, en train d’apprendre à dessiner des hiéroglyphes sur du papyrus ; j’écoutais Suétone raconter comment Néron composait ses poèmes avec un stylet sur une tablette de cire ; je priais avec les moines médiévaux, pliés sur leur écritoire à copier la parole de Dieu, sur du parchemin, sous la dictée d’un lecteur dans un scriptorium froid et humide ; j’accompagnais les grands explorateurs français Samuel de Champlain, Louis Jolliet et Jacques Marquette, en canot sur les rivières et les lacs d’un Nouveau monde, notant leurs observations et dessinant des cartes sur du papier, plumes d’oiseaux en main ; je me penchais au-dessus de l’épaule du jeune Gustave Flaubert, qui venait de terminer son baccalauréat, et qui, à la bibliothèque municipale de Bordeaux, manipule l’exemplaire des Essais annoté d’ajouts et de correction de la main même de Montaigne.

Tous ces scribes, copistes, notaires, secrétaires, chroniqueurs, rédacteurs, journalistes, écrivains, ont tissé, chacun à leur façon, la grande courtepointe de nos histoires.

( texte remanié et amélioré, le 14 décembre 2017 )