Parce que c’était lui…

Parce que c’était lui, parce que c’était moi.

Montaigne, Les Essais, Livre 1, Sur l’amitié

le temps devant soi
… surprise au tournant du sentier …

J’ai été estomaqué d’apprendre le décès de mon ami Jacques Fournier, il y a une semaine. J’ai eu beaucoup de mal, j’ai encore du mal à digérer mon deuil. Littéralement. C’est physique.

Lorsque, vendredi soir dernier, j’ai lu le courriel qui nous annonçait cette triste nouvelle, mon premier réflexe fut de le nier. Mais rapidement, la négation se dissipa, se métamorphosant en refus de l’accepter. Mais que peut la volonté face à l’évidence. J’ai dû me résigner.

Il ne me restait plus qu’à pleurer.

***

On a voulu changer le monde

Je ne me souviens pas exactement de la première fois que nous nous sommes rencontrés. C’était à la fin de l’adolescence… lorsqu’on a l’impression qu’on a tout le temps devant soi, qu’on se lance dans la vie sans garde-fou.

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Adieu Monsieur Cohen

So long Mister Cohen…

Dance me to your beauty with a burning violin
Dance me through the panic ’til I’m gathered safely in
Lift me like an olive branch and be my homeward dove
Dance me to the end of love

 

Un grand merci, Monsieur Cohen,

pour avoir rythmé nos vies, selon les marées de nos humeurs, de nos amours, de nos espoirs tout autant que de nos angoisses et de nos colères…

Si j’étais Américain…

Si j’étais Américain, j’irais annuler mon vote aujourd’hui.

Quel que soit le résultat des élections américaines aujourd’hui, que ce soit Trump ou Clinton, et lequel des deux principaux partis, des Républicains ou des Démocrates, contrôlera le Sénat et la Chambre des représentants, les Américains se retrouveront dans une situation instable. Les scénarios de l’avenir qui en découlera, tels qu’évoqués par les observateurs, tant de l’intérieur que de l’extérieur, sont nombreux et contradictoires. Aucun, toutefois, ne prévoit une résolution des aspirations et des volontés conflictuelles entre les diverses composantes des États de moins en moins unis.

Ceux qui y trouveront leur compte seront en minorité. La grande majorité de ceux qui auront voté l’auront fait non pas en faveur d’un candidat, d’un parti, d’une option, mais plutôt contre l’autre candidat, l’autre parti, l’autre option. Beaucoup de partisans républicains auront voté non pas pour Trump, mais contre Clinton, et inversement, un grand nombre de partisans démocrates iront voter contre Trump et non pas pour Clinton. Environ quinze pour cent de l’électorat voteront pour deux partis minoritaires, les Libertariens ou les Verts.

Au cours de ma virée à travers le Mid-Ouest et le Sud-Ouest américain au printemps dernier, j’ai sondé, de manière informelle, les Américains : la majorité des personnes avec lesquelles je me suis entretenu étaient indécises, désemparées incapables de se brancher, profondément inquiètes, découragées même. Les uns étaient incapables de s’imaginer Trump au pouvoir, tout en ne pouvant pas se convaincre de voter pour Clinton… et vice versa.

À plusieurs reprises, tant des partisans démocrates que républicains ont évoqué les noms de leaders du passé, Lincoln, Roosevelt, Kennedy, voire Reagan, qui avaient guidé le pays à travers des temps difficiles. On ne parvenait pas à s’expliquer pourquoi des candidats de valeur aient été incapables de se démarquer, de s’imposer au sein des deux grands partis, afin de les inspirer, leur proposer une façon de sortir de ce qu’ils considèrent comme une impasse. Ils s’interrogeaient sur les déficiences de leur système politique :  comment en étaient-ils arrivés là où ils se trouvaient ?

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The Fourth Branch: An Editorial

Je suis américain aujourd’hui…

un vent d’ouest

des feuilles frémissent

les ombres qui s’effilochent

des gouttes de pluie

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La paix de Yannis Ritsos

Découvrir où le chemin nous mène

La route - Route de campagne en OhioParfois, alors qu’on croit savoir où on va, on se rend compte qu’on s’engage sur un chemin qu’on ne reconnait pas, qui n’est pas celui qu’on avait prévu, ou qui ne mène pas là où on veut se rendre.

À ce moment, on court le risque de se perdre au détour… mais c’est là que commence la découverte.

La plupart du temps, on ne découvre que ce que l’on veut bien découvrir. Là où commence la véritable exploration toutefois, c’est de découvrir l’inattendu. Et la découverte la plus inattendue que l’on puisse faire, celle qui nous surprendra le plus, c’est de découvrir un nouveau point de vue sur soi-même… Ce peut-être le point de départ d’un autre voyage… Il faut parfois du courage pour s’y aventurer.

Le jardin de Cheyenne

Jardin botanique de Cheyenne - Labyrinthe

Cheyenne, Wyoming – Le 28 juin 2016

Ce jour-là, pour la première fois depuis presque deux mois, nous nous sommes dirigés vers l’est.

Je croyais que je mettrais, ce matin-là, les Rocheuses derrière moi, et que je ne les reverrais plus pour longtemps, sinon jamais. Je me trompais.

Sur l’autoroute I-80, à partir de Laramie, nous apercevons ce qui semble être une longue colline, qui barre l’horizon. Nous ne voyons pas où mène la route.

C’est que rendu dans un détour, nous nous rendons compte que nous sommes en train de nous engager « dans » cette « colline ». Celle-ci nous masque ce qui deviendra une longue ascension… qui nous amènera, quelques miles plus loin et, en quelques minutes, quelque 2 500 pieds plus haut, à environ 8 700 pieds d’altitude, le point le plus élevé de toute notre virée américaine.

Le spectacle qui se déroule devant nous, nous coupe le souffle, presque littéralement. Le moteur de notre autocaravane est assez puissant. Mais il faut tout de même passer en 3è. Nous ralentissons, jusqu’au point le plus élevé : l’autocaravane reprend son élan, et nous avons alors l’impression de planer sur un plateau. Puis, très graduellement, l’altimètre baisse. Une heure plus tard, nous arrivons à Cheyenne, la capitale du Wyoming.

Il est trop tôt pour nous rendre au camping, trop tôt aussi pour les musées, qui n’ouvrent qu’à 11 h 00 pour la plupart. Nous décidons de nous rendre au Jardin botanique de Cheyenne.

Nous n’avions pas d’attente à l’égard de ce jardin. Et, suite à l’expérience vécue au Jardin botanique de Sante Fe, nous hésitions à nous y rendre. Ç’aurait été dommage de ne pas le visiter. Ce jardin est un véritable bijou.

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Enfin… Santa Fe

La rivière Arkansas, au Colorado
La rivière Arkansas, au Colorado

Nous arriverons à destination demain : la Plaza de Santa Fe, devant le Palais des Gouverneurs..

Quel long voyage ! Deux mois, à marcher à côté des attelages de bœufs sur la Piste de Santa Fe, sous le soleil implacable et dans la poussière depuis la place centrale à Independence, Missouri — 900 miles environ ( 1 400 km ). Nous avons choisi de prendre la voie de la montagne parce que, bien qu’elle soit plus longue que la voie de Cimarron, elle nous semble moins dangereuse.

Hier, nous avons croisé l’ancienne église que les Pueblos viennent d’abandonner, à Pecos, dans le Col de Glorietta, à plus de 2 000 m d’altitude ( 7 500 pieds ).

Nous sommes épuisés, mais heureux d’atteindre enfin notre but.

Je me mets dans la peau des commerçants qui ont voyagé le long de cette piste légendaire, pendant un demi siècle, il y a un siècle et demi et plus.

Ils ont voyagé pendant environ 70 jours. Nous avons pris une semaine pour parcourir essentiellement la même route, en prenant notre temps, en nous arrêtant ici et là, au Fort Larned, à Dodge City, au Vieux Fort Bent, pour nous immerger dans l’atmosphère du temps passé… un passé pas si lointain lorsqu’on y songe.

En 1821, le Mexique obtient son indépendance de l’Espagne. Le pays ouvre ses frontières à son voisin et veut favoriser le commerce. Santa Fe fait toujours partie du Mexique à cette époque. Il n’y a pas de route entre Santa Fe et la ville frontière de Saint-Louis, au Missouri. Plusieurs peuples autochtones dominent toujours le territoire entre ces deux villes.

Un marchand, William Becknell, saisit l’occasion. Il trace une piste et réussit à rejoindre Santa Fe à partir de Saint-Louis, inaugurant ainsi un réseau commercial entre ces deux centres urbains.

Pendant un peu plus d’un demi-siècle, cette piste sera la seule voie de communication entre ces deux villes. Éventuellement, c’est à Independence, au Missouri, qu’on assemblera des caravanes de chariots à bâche de type Conestoga, à destination, soit de l’Oregon, de la Californie ou de Santa Fe. Les chemins de fer remplaceront, dès le troisième quart du 19è siècle, toutes ces pistes.

Au début du 20è siècle, on commencera à redessiner la carte du continent : on tracera d’autres chemins, qui constitueront éventuellement le réseau des routes, de terre d’abord, puis de bitume, à deux voies, et enfin à quatre voies, les autoroutes qui sillonnent l’Amérique du Nord.

Depuis une semaine, nous roulons à bord d’une autocaravane, de Saint-Louis jusqu’à Independence ( en banlieue de Kansas City ) sur l’autoroute I-70, puis sur les routes, 56 et 50, en passant par Dodge City, Colorado, jusqu’à La Junta, poursuivant sur la 350, jusqu’à Trinidad, et enfin l’autoroute I-25, jusqu’à Santa Fe. Chemin faisant, sans s’en rendre compte, nous gagnons graduellement de l’altitude, de 315 m au dessus du niveau de la mer à Independence, jusqu’à plus de 2 000 m dans les cols de Raton ( à la frontière du Nouveau-Mexique et du Colorado ) et de Glorietta, le passage qui mène à Santa Fe.

Les douces collines fertiles du Missouri font place à la plaine aride et sèche du sud du Kansas. Les arbres se font rares et se concentrent principalement le long des rares cours d’eau. Les routes sont rectilignes. Le regard ne perçoit pas les obstacles qui ont dû découragé les voyageurs d’antan ; le moindre ravin a dû représenter un défi que nous ne remarquons même plus en roulant en moyenne à 65 miles à l’heure.

À La Junta, nous avons subi un orage violent en début de soirée, à l’abri dans notre autocaravane étanche ; le vent la bousculait un peu. Nous avons imaginé ce qu’ont pu ressentir ces voyageurs à une autre époque. C’est la saison des tornades ; la propriétaire du camping à Dodge City nous a confié qu’elle se comptait chanceuse d’avoir évité un désastre deux semaines plus tôt, alors que plusieurs tornades avaient touché la plaine dans les environs.

Depuis plusieurs jours, le thermomètre n’était jamais descendu en bas de 21 C la nuit, s’élevant jusqu’à 38 à La Junta en fin d’après-midi. Deux jours plus tard, à Las Vegas ( Nouveau Mexique ), au milieu de la nuit, nous avons dû recouvrir le lit avec les couvertes chaudes que nous avions rangées dans des tiroirs.

Encore aujourd’hui, les distances sont longues entre les villes et villages le long de ces routes. Autrefois, on laissait les bœufs qui tiraient les chariots brouter en fin de journée. Aujourd’hui, nous devons prévoir de remplir nos réservoirs d’essence ; les stations service sont espacées les unes des autres entre les villes et villages. Autrefois, on se réjouissait d’arriver au Vieux Fort Bent. Tous, humains et bêtes se reposaient quelques jours ; on s’y ravitaillait en échangeant des marchandises pour des services ; on pouvait compter sur le forgeron et le menuisier, qui pouvaient soit ferrer nos bœufs, soit réparer nos roues de bois et de métal, malmenées par la traversée d’une plaine moins plane qu’on le croirait.

Jour après jour, il faut beaucoup de résilience, de volonté, pour poursuivre son chemin. Les chariots, qu’on a surnommé les goélettes des plaines ( Prairie Schooner ), sont chargés de deux tonnes de marchandises : des tissus, des ustensiles, des biens domestiques produits dans l’est du continent, qu’on échangera contre de l’argent, du cuivre et d’autres métaux du Mexique. Au chemin du retour de Santa Fe à Saint-Louis, on ramènera du Fort Bent vers l’Est, des tonnes de fourrures ( bison, castors, et autres ) que les chasseurs et trappeurs, tant Indiens que Blancs, y ont échangées contre des fusils, des munitions, des marmites en métal, des tissus…

Il y a deux jours, peu après avoir dépasser le Col de Raton, le tachymètre de l’autocaravane nous a indiqué que nous avions roulé 6 000 km depuis notre départ il y a cinq semaines, alors que notre appareil GPS nous informait que nous étions à 6 000 pieds d’altitude…

Aujourd’hui,  je n’aurai rien d’autre que des récits de voyage à offrir, à raconter, au retour de ce long voyage… faire part de mes découvertes, parler des multiples rencontres aussi avec des toutes sortes de gens…

Demain, nous irons à la Plaza de Santa Fe, devant le Palais des Gouverneurs. Santa Fe, une des plus vieilles villes du continent, aussi vieille que la ville de Québec… une ville de rencontres de peuples, une ville qui se targue d’être différente. Dans le dépliant touristique de la ville, on avertit le visiteur : ici, il n’y a rien qui presse, et vous ne devriez pas vous presser non plus ( We don’t rush here. You don’t have too, either. )

On marchait à côté des charriots, sur une vaste prairie semi-aride, sur des plaines désertiques, puis en traversant des montagnes, au rythme d’une vingtaine de km par jour, sur une distance de 1 400 km. Ici, sur la plaine aride et sèche dans les environs de Dodge City, imaginez combien il est préférable de marcher pour guider les attelages de bœufs plutôt que de se laisser brasser les os assis sur le charriot.
Fort Bent
Le Fort Bent, un poste de commerce, à quelques km de La Junta, Colorado, fut pendant deux décennies, une étape bienvenue pour ceux qui voyageaient sur la Piste de Santa Fe.
La route 350, entre La Junta et Trinidad au Colorado, se juxtapose, à bien des endroits, sur la Piste originale de Santa Fe.
À bien des endroits, la route 350, entre La Junta et Trinidad au Colorado, suit le chemin original de la Piste de Santa Fe. Chemin faisant, on apercevra à l’occasion des antilopes d’Amérique ( proghorn ), qui broutent parfois en compagnie des troupeaux de bœufs. Un aigle foncera au niveau du sol pour ramasser un malheureux lièvre. Il y a peu de circulation sur cette route, surtout un dimanche matin ; ce ne sont que les phares d’une automobile qui nous indique de loin sa présence.
Point de repère - Wagon Mound
On distingue bien, de loin, sur la I-25, le point de repère de Wagon Mound, entre Watrous et Springer, Nouveau-Mexique. La vue de cette montagne, qui se détache de la plaine aride, a dû réconforté les voyageurs qui arrivaient de Independence. Cela signifiait qu’il ne leur restait plus que quelques jours avant d’atteindre leur destination.
Le Col de Glorietta, à deux jours de distance de Santa Fe, au départ ou à la fin du voyage.
Le Col de Glorietta, à deux jours de distance de Santa Fe, au départ ou à la fin du voyage, selon le cas, à la hauteur du Parc national historique de Pecos.

Imprévus…

Un ami auquel j’avais montré une ébauche de notre itinéraire de voyage, était étonné du niveau de préparation sous-jacent à une telle équipée : il était surpris de constater qu’il y avait peu de place pour l’imprévu.

Je lui avais répondu qu’il y a toujours des imprévus en voyage. Que ça ne se passe pas toujours comme on le veut. Une grève générale en France, par exemple, ou en Espagne, bouscule nos plans et nous force à improviser. On devance une arrivée ou on reporte un départ.

Nous avons eu beaucoup d’occasions de gérer les imprévus au cours du présent voyage. Quatre exemples, parmi d’autres : une première fois, il y a deux semaines, afin d’insérer une activité dans notre itinéraire ; une deuxième fois, pour s’adapter à une négligence de ma part ; une troisième fois… un des pneus avant de notre véhicule a cueilli un clou sur la chaussée quelque part à Saint-Louis ; une quatrième fois, lorsque le mauvais temps nous force à remettre d’un jour, la participation à une activité à laquelle je tenais beaucoup.

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Au point de confluence de l’Alleghany et de la Monongahela

Imaginez, il y a un peu plus de deux cents cinquante ans, ce que pouvait représenter la traversée de la chaîne des montagnes des Alleghanies ( voir la photo : pas de routes, des sentiers tout au plus, des forêts denses couvrant tout le territoire ). Les colons britanniques de la Virginie, qui étaient en train devenir des Américains, se sentaient à l’étroit dans l’étroite bande de terre, entre l’Océan et la chaîne de montagnes des Appalaches, dont les Alleghanies font partie. Ils ne voulaient pas uniquement commercer avec les habitants des territoires au-delà des Alleghanies. Ils voulaient aussi s’y installer.

Les Français, et ceux qui s’identifiaient déjà comme Canadiens, les avaient précédés. Mais ces Canadiens venaient pour pratiquer la traite des fourrures, non pas pour s’y installer, sinon que pour créer des liens commerciaux avec ceux qui étaient déjà établis sur le territoire de l’Ohio. La géographie avaient favorisé les Canadiens : le fleuve Saint-Laurent donnait directement accès à tout le centre du continent nord-américain.

Les Français avaient commencé à créer des alliances avec les peuples qui habitaient ces territoires ; la Grande Paix de Montréal ( 1701 )  avaient facilité la création de ces liens. Toutefois, il était très difficile, avec les ressources à leur disposition, d’affermir ces alliances et ces réseaux. Les Français avaient établi des forts pour protéger leurs intérêts, sur tout le territoire entre les Appalaches et le Mississipi : le Fort Pontchartrain à Détroit, le Fort Saint-Joseph un peu plus loin vers l’Ouest, le Fort de Chartres sur les berges du Mississipi, et le Fort Duquesne, à la confluence des rivières Alleghany et Monongahela.

Que de beaux noms. Je me souviens de mes cours d’histoire à l’école primaire, puis à l’école secondaire. Prononcer ces noms, Alleghany, Monongahela, attisait des songeries chez le jeune garçon que j’étais. Des rêves d’aventure… l’exploration de grands espaces, posséder d’immenses forêts en compagnie d’une bande de guerriers indiens. Devenu adulte, j’ai retrouvé cet imaginaire dans les bandes dessinées de Hugo Pratt, entre autres — feuilleter Fort Wheeling, par exemple. Trêve de distraction dans les replis de la nostalgie. Je reviens à mon récit.

La tension montait sur la frontière. L’étincelle a éclaté dans la région du Fort Duquesne.

Le Fort Duquesne n’existe plus aujourd’hui : il faut aller à la confluence des rivières Alleghany et Monongahela pour réveiller les fantômes qui ont habité ce lieu il y a deux siècles et demi

Par là
Derrière moi, la rivière Monongahela rencontre la rivière Alleghany, devant moi.

Au sud, une falaise surplombe la Monongahela ; au nord, l’Alleghany descend des montagnes du même nom. Deux rivières d’un fort courant d’eau, qui s’unissent pour former celle que les Français ont nommé la Belle Rivière, la rivière Ohio. Aujourd’hui, des ponts surplombent ces rivières, une autoroute surgit d’un tunnel percé dans la falaise pour venir s’entremêler dans un nœud d’autoroutes, qui déversent quotidiennement leur flot de véhicules sur ce qui est devenu le centre-ville de Pittsburgh — Downtown Pittsburgh, une forêt de verre et d’acier qui s’élance vers le ciel.

Downtown Pittsburgh
Downtown Pittsburgh, un samedi matin

C’est là, au Fort Pitt Museum, qu’on raconte le récit d’une période marquante de l’histoire de tout le continent. C’est un récit qui se déroule en deux phases : les premiers épisodes de la Guerre de Sept-Ans dans un premier temps, ce que les Américains appellent la French and Indian War et, subséquemment, la Révolution américaine qui s’enclencha peu après la première.

Tout commence au cours de la première moitié des années 1750. Les Français et les Britanniques rivalisent pour s’assurer du contrôle du territoire de la vallée de l’Ohio. Pour les Français, il ne s’agissait que du contrôle du commerce des fourrures. Les Virginiens, ceux qui deviendront bientôt des Américains exerçaient des pressions sur les autorités britanniques pour intervenir sur le plan militaire. Ceux qui exerceraient le contrôle de la confluence des rivières Alleghany et Monongahela dominerait le territoire que traverse la rivière Ohio.

Pittsburgh - Point of Conflict
Plaque installé au point de confluence des rivières qui forment l’Ohio, expliquant l’importance stratégique de ce lieu en 1753.

C’est sur ce site qu’après en avoir délogé les Virginiens, les Français ont construit le Fort Duquesne. Les Anglais tentèrent, à deux reprises, d’y chasser les Français. La première tentative fut un désastre. Il fallait défricher une route à travers une forêt montagneuse pour transporter les troupes et le matériel nécessaire pour assiéger le Fort Duquesne. Au moment d’arriver au Fort Duquesne, un petit groupe de Français et d’Indiens leurs tendirent une embuscade. George Washington, qui n’était encore qu’un lieutenant, faisait partie de cette première expédition ; il faillit y perdre la vie.

Les Anglais apprirent leurs leçons ; la deuxième tentative fut fructueuse. Le commandant français, mis au courant des forces qui venaient l’assiéger, décida de battre en retraite. Il n’avait pas les ressources pour résister. Il mit le feu au fort et quitta les lieux.

Pour les Indiens, ces escarmouches entre les Français et les Anglais à la frontière de l’Ohio ne furent que la continuation d’un long processus de dépossession de leurs territoires, qui était déjà amorcé au cours du siècle précédent et qui se prolongea pendant tout le siècle suivant… C’est dans cette région que les grandes lignes de force de ce processus prirent forme : la haine, le racisme, les promesses brisées et les traités que les Américains ne respectèrent jamais, les nettoyages ethniques et les déplacements forcés de populations, l’établissement du système des réserves sur des territoires considérés comme improductifs. Il y eut de nombreuses tentatives de résistance, de révoltes indiennes : Pontiac, Tecumseh, sur le territoire de l’Ohio, dès la formation de la république américaine à la fin du 18è siècle. Celles de Sitting Bull et Crazy Horse un siècle plus tard au Dakota, et de Geronimo au Sud.

Le Musée du Fort Pitt est en partie recouvert par des autoroutes, à la pointe de confluence entre les rivières Alleghany et Monongahela.
Le Musée du Fort Pitt est en partie recouvert par des autoroutes, à la pointe de confluence entre les rivières Alleghany et Monongahela, au centre-ville de Pittsburgh.

Le visiteur qui entre au Musée du Fort Pitt et qui se promène au premier étage uniquement pourrait être déçu : l’histoire qu’on lui présente est partielle, biaisée, voire raciste, tant à l’égard des Français que des Indiens qui habitaient le territoire avant leur contact avec les Européens.

C’est que ce premier étage a été créé il y a plusieurs décennies et qu’on n’a pas jugé opportun de rectifier ce qu’on y présente. Cette exposition est très représentative des mentalités et des perceptions de l’époque. On justifie cette décision de ne pas investir pour renouveler cette exposition en expliquant que toute la zone où est située le musée est sujette aux inondations et que cela ne vaut pas la peine d’y consacrer les sommes nécessaires.

C’est au deuxième étage qu’on expose un récit complet et détaillé de ce qui est arrivé à Pittsburgh entre 1753 et 1758 et des conséquences à long terme de ces événements.

Une présentation équilibrée qui donne la parole aux diverses parties en cause, à toutes les étapes des conflits qui marquèrent le point de confluence de l'Ohio au 18è siècle.
Une présentation équilibrée qui donne la parole aux diverses parties en cause, à toutes les étapes des conflits qui marquèrent le point de confluence de l’Ohio au 18è siècle.

On le fait d’une façon équilibrée, en présentant les points de vue de chacune des parties, sur chacun des enjeux, à chaque étape : comment les peuples amérindiens ont été pris en tenaille entre deux puissances coloniales, les Français et les Anglais d’abord, puis entre les Anglais et les Américains par la suite¸ comment ils ont perçu leurs intérêts et comment ils ont tenté de manœuvrer dans cette joute où ils étaient perdus d’avance. Moins d’un siècle après la formation des États-Unis, on avait vidé tout le territoire de l’Ohio, des Appalaches jusqu’au Mississippi, de toute présence indienne organisée.

Je constate que le peuple américain a commencé à ajuster ses perceptions quant à leurs relations avec les premiers peuples qui habitaient le territoire avant l’arrivée des Européens. Ils réalignent leurs récits historiques officiels, dans les musées, les parcs nationaux, sur les plaques commémoratives, afin de les conformer un peu mieux à ce qui s’est passé réellement il y a quelques générations.

J’ai été agréablement surpris de ma visite. Après tout, ce n’est pas uniquement leur histoire qu’on y raconte. C’est aussi la mienne.

Chacun son Amérique

Corning, 12 mai 2016

Chacun crée son Amérique ; chacun recueille des images de ce continent pour se fabriquer une mosaïque de mythes, à la mesure de qui on est, de ce qu’on voudrait être ou, aussi, de ce qu’on ne veut pas devenir.

Je pars, encore une fois, découvrir de nouveaux aspects de l’Amérique… pour continuer à renouveler, à clarifier, à modifier, à refaire et à défaire ces images que je me suis faites, pour mettre à jour mes notions, mes perceptions, les contraster à celles que je me suis créées dans le passé. Découvrir des aspects de moi-même. N’est-ce pas là, en quelque sorte, la quête d’un voyage ?

Je chemine… de retour sur la route.

Déjà mille kilomètres en cinq jours, trois musées, beaucoup de routes… et déjà beaucoup d’interrogations.

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Le tableau ci-bas, que j’ai examiné hier après-midi au Musée Rockwell, m’a touché directement. Ce couple traverse les Grandes Plaines de l’Ouest, au cours des grandes migrations européennes de la deuxième moitié du 19è siècle. Ils voyagent probablement en compagnie d’autres migrants comme eux. Il n’y a pas de routes toutes tracées, comme aujourd’hui. Que des pistes, les Pistes de l’Orégon, de la Californie ou de Santa Fe… des territoires inconnus, à découvrir.

Que cherchent-ils ? Quels étaient leurs rêves ? Pourquoi quitter le confort de la « civilisation » pour aller coloniser des territoires qu’on fantasmait comme étant vierges, mais non inhabités, en vérité inconnus…

Voyager
I Shall Never Forget the Sight, de Newell Convers Wyeth ( 1882 – 1945 )

Quel contraste avec mon propre trajet !  En moins de 150 ans, on a tissé tout un réseau de sentiers, de routes, d’autoroutes, sur toute la surface du continent… des restaurants, des hôtels et des terrains de camping, des stations services,  y compris, depuis peu, du moins dans l’État de New York, des haltes pour texter…

Camping
Terrain de camping, État de New York, 10 mai 2016, tôt avant le départ, le matin

Je voyage pour le plaisir de découvrir. Pour prendre la mesure du temps et de l’espace du monde.

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Le Iroquois Indian Museum

Il y a deux jours, nous avons visité le Musée des Iroquois ( Iroquois Indian Museum ). Cette institution dégage une atmosphère exceptionnelle de paix et de sérénité.

On y présente l’univers, passé et présent, tel que le perçoivent les Iroquois, le peuple des longues habitations. Ce peuple a été dépossédé de son territoire… celui que je suis en train de visiter, mais dont il est quasiment absent… sinon que par la présence des noms de lieux, partout.

On y explique la mythologie de la création qui régissait leur relation au monde. On y décrit les recherches archéologiques qui permettent de reconstituer leur mode de vie, avant leur rencontre avec les Européens — Hollandais, Anglais, Français. On dessine les grands traits de leurs relations avec ceux qui deviendront des Américains. Le tout, dénué de jugement, sans trace de ressentiment, laissant à chacun le soin de tirer ses propres enseignements de ce qu’on y présente.

On a tenté d’éliminer leur « être » au monde ; ils sont toujours là, très vivants. Ils ont évolué avec le temps, s’adaptant, acceptant ce qui leur convenait des apports des autres, des étrangers, tout en conservant leur âme, leur culture… Toute une section du musée expose les œuvres d’artistes iroquois contemporains qui témoignent de la vitalité de leur culture.

Musée iroquois
Le Iroquois Indian Museum

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Trente-six heures à Corning, NY

L’Amérique que j’ai connue dans mon enfance n’existe plus. Elle a évolué. Beaucoup. Pour le mieux tout autant que pour le pire. La petite ville de Corning en témoigne bien.

C’est en se promenant sur sa rue principale, Market Street, qu’on découvre un amalgame charmant de l’ancien et du nouveau. C’est au Musée Rockwell qu’on peut voir comment on a construit une des dimensions les plus connues de l’Amérique, cette image d’un espace immense, composé d’un horizon qui se déplace devant soi de façon continue, peuplé de troupeaux de bisons, de guerriers indiens et de cowboys, symboles d’une quête de liberté. C’est au Musée du verre, le Corning Museum of Glass, qu’on peut voir une partie de l’immense contribution que les État-Uniens ont apportée à la civilisation occidentale et au monde entier.

Le tableau ci-haut a été peint alors que l’époque qu’il représente était déjà révolue. Un des artistes les plus connus qui a participé à la création de cette épopée de la Conquête de l’Ouest, Frederick Remington a raconté cette anecdote à ce propos : alors qu’il travaille à peindre ses tableaux qui illustrent sa perception de l’histoire de l’Ouest, un vieux cowboy lui dit qu’il est arrivé trop tard, que l’époque dont il veut témoigner n’existe plus, qu’elle est en train de disparaître. Pourtant, c’est cette iconographie qui s’est imposée à l’imaginaire du monde entier, à travers les tableaux, les récits illustrés des écrivains et des artistes, le cinéma…

Le Musée Rockwell présente deux expositions spéciales présentement : une exposition de quelques tableaux de grande dimension d’artistes américains bien connus, pour célébrer le centième anniversaire du réseau des grands parcs nationaux des États-Unis, ainsi qu’une autre exposition des artistes de l’école de Taos ( Nouveau Mexique ), qui a tenté de définir une nouvelle esthétique, pour représenter les paysages du Sud-Ouest américain.

Donna's
Donna’s, coin Cedar et Market, à Corning – l’impression de voyager dans le temps… passé

Il n’y a qu’un coin de rue entre le Musée Rockwell et le restaurant Donna’s, qui se situe au coin des rues Cedar et Market. On a l’impression, en entrant dans ce restaurant de retourner dans le temps, d’au moins un demi-siècle. Le formica, les tables et les chaises, les napperons en papier couverts d’annonces publicitaires de commerces locaux, les menus qu’on vous présente et qui décrivent les mêmes repas qu’on y servait cinquante ans plus tôt, et les repas préparés comme déjà…

Rue principale - Market Street
L’ancienne tabagie, et la crèmerie coincée entre deux édifices, sur Market Street, à Corning

On ne ressent pas cette impression d’entrer dans un musée dans les autres commerces sur la rue Market. On y vend des produits très contemporains, dont certains qui n’existaient même pas il y a tout juste une décennie. Mais on a fait un effort pour préserver les façades des édifices, ce qui donne un cachet unique à cette petite ville.

Musée du verre de Corning
Musée du verre de Corning

Le Musée du verre de Corning impressionne même les touristes les plus désabusés.

Après avoir admiré l’exposition d’œuvres d’art en verre, j’ai assisté à une démonstration de la fabrication d’une coupe en verre ; imaginez, un véritable artiste et un assistant prennent trois quarts d’heures pour fabriquer une seule coupe ; imaginez le coût de leur main d’œuvre, des matériaux qu’ils ont utilisés, des coûts d’opération de la fournaise qui a servi à chauffer le verre, parfois jusqu’à 2 000 degrés C. Imaginez maintenant pourquoi il était important de concevoir un procédé de fabrication industrielle de pièces d’usage commun, comme une bouteille de lait ou de bière, un verre, une ampoule électrique…

Puis, j’ai visité la galerie de l’innovation ; on y explique comment on a conçu les procédés de fabrication industrielle des bouteilles en verre, des ampoules électriques, qu’on a inventé la fibre optique, du pyrex, des lentilles — de phares, de télescopes, d’appareils photo, etc.

Enfin, j’ai parcouru la galerie de l’histoire des quelque 35 siècles de l’évolution des techniques du verre : du Moyen-Orient ( Égypte, Phéniciens, Mésopotamiens ) aux Romains, de la période de l’Islam médiéval à l’éclosion de la Renaissance vénitienne, jusqu’à l’époque contemporaine.

Époque islamique - Musée du verre de Corning
Vase de la période islamique médiéval – environ 1000 AD

Sur le chemin

encore une fois

le chemin d’une recherche

une boucle sans fin

Boucle 2016-010
Route I-87,  Parc des Adirondacks

évocation

des bourgeons velus

un héron discret s’étire

frissons sur l’étang

Printemps sur l'étang
L’étang du Jardin botanique, 16 avril 2016

Que le temps passe vite…

Déjà !

Aujourd’hui, le jour sera aussi long que la nuit. Demain, la nuit sera déjà plus courte que le jour.

Il y a trois jours, tous ceux qui se dirigeaient vers la station de métro tout près de chez moi ont entendu plusieurs volés d’outardes passer en jacassant sur le bord du fleuve. On rapporte qu’elles sont arrivées, beaucoup plus tôt que d’habitude, et en grand nombre, toutes en même temps.

Le printemps est arrivé.

C’était dans l’air : depuis deux semaines, la neige fond aussi rapidement que l’hiver a filé.

Le printemps
Parc Maisonneuve, 19 mars 2016

L’hiver aura été court, et relativement doux cette année.

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Pendant ce temps-là…

Pourtant… cet hiver m’est apparu si long sur un autre plan.

J’ai été surpris plus tôt ce matin, quand j’ai relu mes notes personnelles de journal. Je croyais avoir consacré beaucoup de temps à ruminer sur le sujet qui a accaparé mon attention depuis plusieurs mois, soit le début de l’hiver. Je me suis rendu compte que je n’ai consacré en réalité que quelques semaines à examiner le cheminement de mon identité… à retracer l’évolution de la composition de mes identités… personnelle, collective, intellectuelle, professionnelle…

Qui suis-je ?

Serais-je devenu autre que je suis aujourd’hui si, à plusieurs moments donnés de ma vie, au hasard des circonstances, j’avais pris « d’autres » décisions que celles que j’ai prises ?

Depuis des semaines, j’explore les dimensions de ma généalogie personnelle ; j’examine comment j’ai manœuvré dans le cadre de l’évolution de notre société, de notre monde, tant sur un plan personnel que professionnel. J’étudie, je tente de comprendre, de faire éclater l’exiguïté de ma condition d’être au monde.

J’aurai vécu toute ma vie, tout comme mes ancêtres, sur les marges, les franges des zones frontalières de diverses cultures et de leur évolution : cette lisière de l’espace où on peut traverser d’un bord à l’autre, tout en demeurant chez-soi, chez-nous ; je traverse et je reviens… une lisière étroite, dans un univers qui semble infini ! Je transcrit des extraits de mon journal personnel :

Ma grand-mère, qui est venue au monde dans l’est de l’Ontario, se disait canadienne ; les autres, c’était pour elle, les Anglais. Je suis né canadien-français. Plus tard, au moment de devenir adulte, j’ai choisi de m’identifier comme étant québécois, sans nier mon origine franco-ontarienne.

Dans une communauté aussi fermée sur elle-même, il y avait peu de place pour un jeune homme qui voulait explorer d’autres dimensions de l’univers, d’autres façons d’être, de penser, d’agir ?

La contre-culture pouvait-elle s’exprimer en français ? L’étude de l’histoire m’a appris qu’il peut en coûter cher de papillonner dans les turbulences des grands courants de l’évolution du monde… Kerouac, par exemple, parmi tant d’autres.

Et si j’avais bifurqué vers la physique et le génie plutôt que la philosophie ou la littérature ? Je parle à mes amis ingénieurs et je m’interroge sur moi-même.

Et voici qu’à l’instant présent de ce cheminement, je décide de me retirer, de me distancer un peu de cette frontière, de la multitude de ces frontières où j’ai vécu toute ma vie… et je me rends compte que la frontière entre moi et l’autre, les autres, me suit, me poursuit.

On lutte continuellement pour maintenir une cohésion, ralentir le dépérissement, le démembrement.


Identité… identités…

Je vivais à l’étroit dans l’Ontario-français de ma naissance, sur le versant sud de la Grande rivière, l’Outaouais ; l’Amérique ne m’est pas étrangère, et pourtant mon terreau culturel est beaucoup plus français, européen, qu’américain…

L’été dernier, je me suis senti étranger lorsque j’ai fait une tournée dans le sud de l’Ontario, ce Haut-Canada profond qui n’est plus loyaliste, qui est devenu multiculturel, tellement multiculturel que je ne le reconnais plus… Je m’y suis senti aussi étranger que lorsque je voyage dans le reste du continent nord-américain… qui m’est pourtant plus familier que le territoire de la France…

La lecture, au cours de l’hiver qui se termine, de la correspondance que deux universitaires, François Paré et François Ouellet, ont entretenue pendant deux ans, publiée dans Traversées ( Éditions Nota Bene, 2014 ) puis, subséquemment, de l’essai de François Paré, Les littératures de l’exiguïté ( Le Nordir, 1992 ), a débloqué l’horizon de ma vision sur cette question de l’identité.

Greffées à d’autres — entre autres, Écrire à Montréal, de Gilles Marcotte, Boréal 1997 –, ces lectures m’ont révélé de nouveaux points de vue sur une réflexion qui me hante depuis longtemps. Ouellet, qui s’interroge sur l’identité du père, de sa représentation dans la littérature québécoise contemporaine ; Paré, qui s’interroge sur l’identité exprimée par les « petites » littératures des peuples « minoritaires », marginales par rapport à celles qu’on considèrent comme étant les « pôles du monde ».

Comme François Paré, je fais partie d’une génération qui traîne un héritage lourd dont nous ne parvenons pas à nous délester. Nous avons tenté de le recomposer, de le réorienter. Au delà de notre identité personnelle, quelle dimension prend notre identité collective aujourd’hui, notre être social ? Sommes-nous devenus « autres » ? Nous reconnaissons-nous encore au terme de ce cheminement, de cet effort d’affirmation collective, depuis un demi-siècle ?

Plus concrètement, qu’est-ce qu’on entend, que veut dire cette expression « vivre ensemble », à Montréal, au Québec, aujourd’hui ? La même question se pose aussi ailleurs dans le monde. Que veut dire « vivre ensemble » dans un monde « mondialisé », sur lequel nous n’avons pas plus de prise qu’il y a un demi-siècle, tant sur le plan local que régional ou national ? Que veut dire « vivre ensemble » à l’échelle planétaire, alors que nous basculons dans une nouvelle ère géologique que nous aurons créée sans même en avoir été conscient ?

L’attente et l’arrivée de l’hiver

Lundi, 21 décembre, 2015 – Journée du solstice d’hiver

Début de l’hiver astronomique au Québec, tard en soirée, quelques minutes avant minuit… la journée la plus courte de l’année, le solstice d’hiver.

Contrairement à l’habitude, je n’y porte pas attention. Je ne me suis même pas renseigné sur la date et l’heure exacte de cet événement au cours des jours qui ont précédé.

Il n’y a aucune trace de l’hiver dans les parages. Depuis presque le début du mois, la température se maintient au-dessus du point de congélation. On bat des records de chaleur régulièrement.

-*-

Jeudi, 24 décembre 2015 – La veille de Noël

Je marche d’un pas vif sur les trottoirs de la ville, au rythme monotone du passage des voitures. Les pneus ffrrroulent sur la chaussée mouillée, s’harmonisant au ruissellement des rigoles qui coulent vers les caniveaux.

Une pluie drue arrose la ville en ce matin de la veille de Noël. L’air, très humide, est extrêmement doux par rapport à la moyenne de ce temps-ci de l’année : 20 C au-dessus de la moyenne, un record… un record exceptionnel, pas loin d’une dizaine de degrés de plus que l’ancien record.

Culturellement, Noël et l’hiver sont associés à la neige au Québec. Ce n’est pas Noël ici, ni l’hiver, tant que la neige ne s’est pas déposée sur les toits, les trottoirs, les branches des arbres, les parcs… que la neige n’a pas couvert le pays en entier. Mon pays, c’est l’hiver, comme le clame si bien notre poète national, Vigneault, et tel que l’a si bien chanté Monique Leyrac :

Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon jardin ce n’est pas un jardin, c’est la plaine
Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver

La publicité sur les sites Internet… les vitrines et les étals des magasins… les chansons qui hantent les corridors des centres d’achat… les émissions spéciales à la télévision… On n’y échappe pas ; tout focalise notre attention sur la saison des fêtes. Mais je demeure distrait : quelque chose nous manque… la neige…

On se résigne enfin à ne plus l’attendre, à s’en passer. Le réveillon commence dans quelques heures.

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Montréal, le 25 décembre 2015

Vendredi, 25 décembre 2015 – Noël

On parlera probablement longtemps de l’année du Noël sans neige à Montréal, comme on parle des événements climatiques exceptionnels qui ont marqué nos vies.

Ceux qui se se promènent aujourd’hui dans les parcs raconteront qu’ils s’étaient baladés lentement, savourant l’air, qui n’est pas aussi doux que la veille certes, mais qui demeure néanmoins confortablement au-dessus du point de congélation ; ils se souviendront que les joggeurs et les cyclistes avaient profité de l’extension exceptionnelle d’un automne qui n’en finissait plus pour faire un circuit supplémentaire autour du parc, que les écureuils, plus nombreux que d’habitude, s’énervaient et sautaient tout autour, ne s’écartant des sentiers que lorsque des promeneurs ou des chiens les dérangeaient en passant.

Si les augures ont raison, si le climat se réchauffe au cours des années à venir, on s’en souviendra comme de la toute la première circonstance de ce qui deviendra éventuellement peut-être la norme.

Souvenirs du printemps

Je ressasse, tout en me promenant, mes souvenirs des Noël passés.

Depuis deux ou trois décennies, les premières neiges qui restent au sol arrivent de plus en plus tardivement… d’abord à la fin de novembre, puis en décembre. Immanquablement toutefois, quelques jours avant le solstice, la neige s’amène ; qu’importe que la couverture soit mince, presque symbolique, voire qu’elle fonde quelques jours plus tard, l’important, c’est qu’elle décore le paysage de façon appropriée pour la fête de Noël.

Mes pas se maintiennent en mode de pilotage automatique sur les sentiers du parc alors que mes neurones cheminent dans les labyrinthes de la mémoire… : c’est la première fois depuis plus de quarante ans que je passe une journée de Noël sans aucune trace de neige.

Je me souviens de cette journée unique, où jeune adulte, je m’étais échoué sur l’ile de Patmos, en Grèce pour y passer la fête de Noël : je revois mentalement le paysage devant moi.. Tout était tranquille. Seuls les coqs persistaient à vouloir animer la vie des villages.

Au cours de mon exploration des environs ce matin-là, j’avais fait une pause pour m’asseoir sur un petit quai de béton. Me prélassant sous un soleil qui tardait à percer la brume, au fond d’une grande crique s’échappant entre deux collines dénudées, jusque sur la mer Égée, je m’étais déchaussé pour baigner mes pieds parmi les écrevisses, au son des clapotis de l’eau calme.

Puis, après le déjeuner, j’avais fait une longue marche solitaire sur les hauteurs au sud de l’ile : un paysage sec, rocailleux, quasi désertique, et la mer qui s’étend, bleue, à chaque tournant des sentiers, tout autour.

Le temps devenait de plus en plus frais, à mesure que le soleil s’abaissait à l’horizon. Je suis retourné à l’hôtel.

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Dimanche, le 27 décembre 2015 – Première neige

Amorce de l'hiver

Enfin ! une première neige saupoudre le paysage de Montréal ce matin : un mince tapis couvre la ville — quelques centimètres tout au plus, pas assez pour le ski, mais trop pour le vélo.

Je retourne encore une fois, d’abord au Parc Maisonneuve ( ci-haut ), et ensuite, maintenant que la neige est arrivée, au Jardin botanique ( ci-bas ).

Jardin japonais
L’étang du Jardin japonais n’est toujours pas complètement gelé

Retour au jardin alpin
Jardin alpin

De retour chez-moi, en attendant la tempête qu’on nous annonce pour le lendemain, je fouille dans mes archives photographiques.

Il y a trois ans, à la même date, les Montréalais s’étaient encabanés chez-eux pour laisser passer une tempête. J’avais allumé un feu dans le foyer, pour mieux climatiser le spectacle derrière chez-moi : des bourrasques de vent fouettaient les branches des arbres, soufflaient la neige parfois presque à l’horizontale, l’étalaient sur les rues, et sculptaient des arabesques autour des obstacles. La visibilité était très limitée. Vingt-quatre heures plus tard, une couverture épaisse de 45 centimètres de neige s’était déposée sur la ville.

Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon refrain ce n’est pas un refrain, c’est rafale
Ma maison ce n’est pas ma maison, c’est froidure
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver

De mon grand pays solitaire
Je crie avant que de me taire
À tous les hommes de la terre
Ma maison c’est votre maison
Entre mes quatre murs de glace
Je mets mon temps et mon espace
À préparer le feu, la place
Pour les humains de l’horizon
Et les humains sont de ma race

27 décembre 2012Je me suis aussi souvenu d’une autre tempête, toujours entre Noël et le Jour de l’an. Je n’habitais pas Montréal à l’époque.Tout avait débuté le lendemain de Noël, en 1969.

Mais un ami m’avait prêté son appartement, face au Parc Lafontaine. Une amie était passée m’y rendre visite au tout début de la tempête. Isolés du reste du monde, nous avions perdu le temps, à contempler la neige virevolter, à parler, à écouter de la musique, à lire, à boire et manger, et à se gaver et s’ennivrer l’un de l’autre, pendant trois jours. Lorsque nous sommes sortis, à la fin de la tempête, le paysage était féérique ; il y a avait une soixantaine de centimètres de plus sur le sol.

Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’envers
D’un pays qui n’était ni pays ni patrie
Ma chanson ce n’est pas une chanson, c’est ma vie
C’est pour toi que je veux posséder mes hivers

-*-

Mercredi, le 31 décembre, 2015

L’hiver est arrivé pour de bon. On nous annonce un temps polaire pour les jours qui viennent.

Les amateurs de ski sont heureux. Les enfants sortent leurs toboggans et leurs tapis de glisse et envahissent la moindre pente ; ils entreprennent de construire des châteaux et des forts de neige.

Il n’y a plus de joggeur, ni de cyclistes dans les parcs de la ville.

Parc Maisonneuve - Dernier jour de l'année en nb

Montréal l'hiver en nb
Montréal s’est vêtue d’un manteau de neige

Belle journée pour le ski
Belle journée pour le ski

Méditation

Méditation en nb sur l'hiver un 25 décembre

Samedi matin au Parc Maisonneuve

Pause de contemplation
inspiration

 un banc dans un parc

soleil bas sur l’horizon

plume et papier

 

samedi matin…

je passe par le parc en allant chercher du pain à la boulangerie artisanale sur la rue Beaubien…

il fait relativement doux pour cette période de l’année ; les rayons du soleil nous caressent mais les nuages le cachent parfois, et le vent du sud-ouest est néanmoins frisquet…

le banc m’invite à m’asseoir… je choisis mes plumes et j’ouvre mon calepin…

 

Carnet de dessin - plume et aquarelle

 

Records de chaleur

On a fracassé un record de chaleur aujourd’hui à Montréal, alors que le thermomètre a atteint 14 degrés C en après-midi ( 57 degrés F ) — cinq degrés centigrade de plus que le record qui avait été établi il y a plus d’un demi-siècle. Normalement, dans notre région, à la mi-décembre, la moyenne se situe légèrement au-dessous du point de congélation, et la neige couvre le sol en permanence depuis quelques semaines.

On ne se plaint pas du beau temps de cette année. Néanmoins, on s’inquiète : y aura-t-il de la neige au sol cette année pour célébrer Noël ?

Les météorologues nous rappellent que les hivers ont tendance à être tardifs depuis plusieurs années. Ils nous préviennent aussi que nous devrons nous habituer à ce genre de température à cette période de l’année : la planète se réchauffe.

Le paysage domestiqué du Parc Maisonneuve dans l'est de Montréal
Vendredi, le 11 avril 2015 : le paysage domestiqué du Parc Maisonneuve dans l’est de Montréal

C’était une belle journée pour aller se promener dehors. On se doit d’en profiter, si ce n’est que pour marquer l’occasion.

Ainsi, je suis retourné encore une fois flâner dans les sentiers qui traversent les paysages domestiqués du Parc Maisonneuve, ainsi que du Jardin botanique qui y est adjacent.

L'étang du Jardin botanique de Montréal
L’étang du Jardin botanique de Montréal

Ruminations au crépuscule

crépuscule 2
Le Parc Maisonneuve à la fin du jour

Les journées raccourcissent de plus en plus chaque jour. Il faut sortir plus tôt en après-midi pour bénéficier des dernières lumières du jour.

Heureusement, la température est clémente, plus clémente qu’elle ne l’est d’habitude à cette période-ci de l’année. Normalement, selon les météorologues, nous devrions marcher sur une couverture de neige d’une épaisseur d’une dizaine de mm au début du mois de décembre dans la région de Montréal. De plus, on nous prédit aussi un hiver doux cette année.

Je ruminais mes souvenirs sur l’évolution du temps au cours de ma marche plus tôt en fin d’après-midi. Un souvenir précis me revient épisodiquement ces jours-ci.

C’était vers la fin des années 70, nous étions assis autour de la table familiale, mes parents, ma sœur, mes frères et nos conjointes. Ce devait être à l’occasion des fêtes de Noël puisque nous discutions de la température et des hivers d’antan. J’avais exprimé l’avis qu’il fallait se méfier de notre mémoire, qui avait tendance à magnifier nos réminiscences du passé. Ma mère, qui n’en avait pas l’habitude, était intervenue pour insister que les hivers de son enfance étaient effectivement plus sévères, plus longs et froids.

Aujourd’hui c’est à mon tour de me rappeler que les hivers de mon enfance commençaient plus tôt et se prolongeaient plus tard que ceux plus récents, qu’il tombait plus de neige et qu’il faisait plus froid.

Ce qui me surprend encore plus, c’est que les gens que je fréquente, surtout ceux qui sont, selon le point de vue, aussi vieux ou jeunes que moi, sont bien heureux du temps doux que nous éprouvons ces jours-ci. Néanmoins, succombant simultanément à des accès de nostalgie, nous souhaitons tous un Noël blanc ; nous nous en accommoderons d’autant plus facilement que rien ne nous oblige de sortir les jours où le verglas, ou une chute de neige nous incitera à passer la journée au chaud, dans une chaise berçante, avec un livre ( ou une tablette électronique ) et une boisson chaude à portée de la main.

Cet après-midi, à la fin de mes ruminations ambulatoires, je suis revenu à l’actualité : alors que les délégations de tous les pays du monde sont réunies ces jours-ci à Paris, je me suis demandé combien de fois nous avons refusé de reconnaître ces indices qui auraient dû nous porter à porter plus d’attention à cet enjeu du changement climatique. Nous nous sommes comportés comme ces grenouilles qui se baignent dans la marmite qui se réchauffe : c’était tiède, c’est chaud, ça deviendra bouillant, et nous persistons toujours à ne pas changer nos comportements pour éviter ce qui devient chaque jour de plus en plus inéluctable.