Les apparences trompeuses de la modernité…

Le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, Monsieur Bernard Drainville, qui pilote le dossier de la laïcité pour le gouvernement du Québec, a raison d’affirmer que c’est pour mieux protéger les droits individuels des citoyens que le gouvernement se doit d’être neutre sur le plan religieux. Quiconque a le moindrement étudié l’histoire du monde devrait pourtant en être convaincu.

Les opposants au projet du gouvernement de baliser les contours de la laïcité au Québec se présentent systématiquement comme étant les uniques défenseurs de la modernité, du progressisme, de l’avenir. Ils ne se privent pas de qualifier les tenants de la laïcité de « passéistes », de rétrogrades. Ils réussissent même à induire un sentiment de honte de soi et de peur dans la population.

On multiplie les anathèmes : malheur à qui veut remettre en question leur « vache sacrée », le multiculturalisme. Mais ce qu’ils font en réalité, c’est s’acoquiner avec les éléments les plus passéistes, les plus rétrogrades du monde, qui refusent le passage au présent et à l’avenir : les fondamentalistes de tout acabit, qu’ils soient sikhs, hindous, musulmans, juifs ou chrétiens. Les tenants du multiculturalisme canadien, incapables de se mettre à l’écoute des autres, devraient pourtant reconnaître qu’il y a d’autres façons que celle qu’ils préconisent pour promouvoir chez nous la diversité du monde, s’en réjouir et la célébrer.

Je ne soutiens pas que tous les Sikhs, Musulmans, Hindous, Juifs et Chrétiens sont des fondamentalistes. Mais nous devrions reconnaître les véritables ennemis de la diversité et de la vie que sont les fondamentalistes de toutes les sectes, et éviter de les encourager. Or, ceux-ci reprennent du poil de la bête depuis une trentaine d’année… Cela coïncide avec la montée au pouvoir des Tatcher, des Reagan et de leurs semblables qui soutiennent le grand mouvement de la globalisation totalitaire à travers le monde.

Raymond Lemieux, professeur émérite de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, soutient dans un article paru récemment dans la revue Relations que la montée de la droite religieuse prend appui sur la globalisation dans le monde (Droite religieuse et mondialisation, revue Relations, no 762, février 2013). Évoquant la fracture sociale entre les riches et les moins bien nantis qui s’écarte de plus en plus partout dans le monde, Lemieux explique :

« Cette fracture sociale ne concerne pas seulement la répartition de la richesse entre les nations, mais sévit aussi à l’intérieur de celles-ci. Elle représente alors une véritable cassure au sein même de la morphologie sociale des pays prétendument développés.

Il est facile de comprendre que l’insécurité et la terreur face à une existence extrêmement précaire poussent les peuples vers la droite. Plus on est dépossédé, plus on a tendance à chercher la protection de ceux qui possèdent. Le spectacle du pouvoir, même quand les billets d’entrée coûtent très cher, est toujours sécurisant. Il nous dit que quelque chose tient, quelque part, alors que l’appel de la vie, lui, est source de risque. S’engager au nom d’un monde meilleur, prendre la responsabilité du désir, c’est risquer de se tromper. »

La lecture de cet article m’a rappelé un essai que Betty Friedan avait publié dans le New York Times il y a bientôt trois décennies (Women in the Firing Line, 28 octobre 1984). Elle témoignait de ses expériences de militante juive et féministe au cours de l’été 1984, des luttes que les féministes devaient mener contre les fondamentalistes des religions chrétiennes, juives et musulmanes, autant aux États-Unis qu’en Israël et en Égypte à cette époque.

« This summer, this breakthrough of 1984, my most basic values as woman, as Jew and as American were challenged as never before… in Israel and again in Egypt, I found myself among women whose emergent equality was being mortally threatened. In both countries, an alliance of religious fundamentalists and politicians was using the power of the state to regain control over these women’s private lives. And when I returned home, I discovered that the threat had surfaced here, too. Christian fundamentalists and Catholic bishops, in open defiance of the historic separation of church and state, were seeking through the election to impose their own religious attitudes toward abortion upon every woman in the nation. »

On la constate ici même, au Québec et au Canada. Il y a une tendance qui s’inscrit dans la trame de la société canadienne qui pave la voie à l’intolérance. On assiste, depuis quelques années, à une montée de la droite religieuse (toutes religions confondues), encouragée par l’adoption de la nouvelle constitution canadienne de 1982. Des jugements de la Cour suprême du Canada ont ouvert la voie en ce sens. Il est vrai que le préambule de la constitution canadienne reconnaît la suprématie de dieu. Cette Charte est venue se superposer sur la Loi sur le multiculturalisme. Les partisans de ces législations ont même poussé leur naïveté et leur interprétation aveugle de celles-ci jusqu’au point de considérer un projet pour légitimer l’application de la Charia en Ontario il y a quelques années. Ce qui causait problème dans ce cas, c’est que rien ne nous aurait garanti que l’interprétation et l’application de la Charia ici, même en la limitant au domaine du privé entre des personnes croyantes, ne seraient pas détournées dans leur intention par des petits groupes sectaires et extrémistes, avec tous les problèmes qui en découleraient. Autant laisser le loup entrer dans la bergerie.

Il faut admettre qu’à venir jusqu’à tout récemment, la présence des Hassidiques dans nos villes et le port de la kippa quelques jours par année par les Juifs n’ont jamais véritablement dérangé la population. Les Hassidiques préfèrent généralement limiter leurs rapports avec le monde moderne, voire l’éviter ; à ce titre, ils ne cherchent pas à s’intégrer à la société. C’est la multiplication des excès de certains groupes plus intégristes depuis quelques années, qui a commencé à perturber un équilibre précaire.

Le Québec est une société tolérante, très tolérante… certains estiment trop tolérante. À un moment donné, la société québécoise a affirmé clairement : trop, c’est trop! La tenue des audiences de la Commission Bouchard-Taylor lui a permis de relâcher la vapeur. Mais la question n’était pas vraiment réglée. La majorité des Québécois ont considéré qu’on abusait d’eux.

Les Québécois ne sont pas dupes. Ils savent très bien que la pratique religieuse est très aléatoire et qu’elle varie selon le lieu et l’époque, pas seulement chez les Chrétiens, qu’ils soient Catholiques, Orthodoxes ou Protestants, mais aussi chez les Musulmans, les Hindous, les Sikhs et toutes les autres religions. Chaque groupe interprète les oukases de leurs prophètes et de leurs dieux comme il leur convient.

Considérons cette question du port du hijab. Il y a un débat séculaire sur cette question au sein du monde musulman : nous savons qu’un grand nombre de musulmans ne le considèrent pas comme obligatoire. Ce n’est pas une obligation religieuse, c’est une obligation imposée par des autorités religieuses, et même pas par toutes les autorités religieuses. D’ailleurs, dans un article publié dans le Globe and Mail (6 septembre 2013), Sheema Khan explique que la civilisation musulmane a, depuis toujours, encouragé l’adaptation des pratiques religieuses pour tenir compte des coutumes culturelles locales partout dans le monde ; que ce n’est pas à l’avantage des adeptes de Mahomet de refuser l’insertion dans les communautés d’accueil.

Chez les Musulmans, tout comme chez les Chrétiens comme dans la majorité des sociétés à travers le monde, on impose, sous diverses formes un devoir de bienséance et de modestie dans les modes vestimentaires, autant pour les hommes que pour les femmes. Dans certains pays, l’obligation de porter le hijab est plus sévère que dans d’autres pays musulmans.

Considérons :

  • Depuis bientôt un siècle, un pays à majorité musulmane comme la Turquie interdit le port du voile dans les institutions d’éducation, y compris au niveau collégial et universitaire.
  • Un grand nombre de femmes ne le portaient pas en Égypte et en Tunisie depuis des décennies, jusqu’à la prise du pouvoir des Frères musulmans tout récemment.
  • À l’indépendance du Maroc, le roi a ordonné à sa propre sœur de se dévoiler comme symbole de la libération des femmes.

Un très grand nombre d’immigrants qui se sont établis au Québec ont fui des pays où l’intégrisme a fait des ravages. Le témoignage suivant d’Arilés Bouktit est éloquent (il faut lire son texte au complet) :

« … Bien entendu si madame Gagnon (La Presse) me rencontre, elle me traitera d’islamophobe, malgré ma face de Nord Africain et je lui répondrai : « oui madame, je connais la chanson ».

Je lui suggérerais de lui céder ma maison encore intacte en Algérie pour un dollar symbolique, à condition qu’elle aille y vivre et se convertir à l’islam. Elle y vivra sous le joug des fondamentalistes islamistes qui tiennent toute la société écrabouillée dans leurs serres de rapaces.

C’est une belle maison tout en pierre, proprette, climatisée, tuiles rouges, vaste, ensoleillée, avec vue sur la mer côté cour et vue sur la forêt côté jardin. 20 degrés en hiver, trente-cinq en été. 320 jours ensoleillés par an. Lumière du jour éclatante. Ciel figé dans son bleu azur.

Qu’en dites-vous, madame Gagnon ? »

Bouktit l’explique clairement : ce que les adeptes de l’obligation de porter le voile, sous quelque forme que ce soit affirment, nous disent, c’est leur refus de s’intégrer.

« Madame Gagnon parle de xénophobie. Elle ne connaît rien au peuple québécois. Elle ne comprend pas que le peuple québécois désire inclure les immigrants musulmans en tant qu’individus non distincts des Québécois de souche. Ils ne veulent pas de cette auto ségrégation des musulmans, sous l’instigation des prédicateurs intégristes financés de partout. Ces instigateurs finissent toujours, comme par magie, à convaincre les musulmans et musulmanes de se différencier des autres citoyens au moyen de leur tenue vestimentaire, de leurs interdits alimentaires et autres gadgets coraniques vieux de 15 siècles. Mais enfin, que veut dire porter le hidjab si ce n’est un message disant : « regardez-moi, je ne suis pas comme vous. Je ne suis pas de chez vous. Je ne mange même pas la même chose que vous. Je ne vous ressemble pas et je ne partage rien avec vous. Ne m’approchez pas, ne me souriez pas, ne me parlez pas. Restez entre vous et nous resterons entre nous ».

Dans cette histoire, qui se distingue et rejette l’autre, et qui appelle à aplanir les différences dans l’espace public afin que tous soient égaux et entremêlés ? »

Ce sont aussi ces gens-là que nous trahissons en encourageant les intégristes chez-nous. Le projet de laïcisation de la société québécoise n’interdira pas le port des signes religieux par les individus. Il interdira le port de signes religieux pour tous ceux qui exercent une fonction dans le cadre des institutions de l’État. Une telle mesure était perçue comme étant un signe de modernité il y a un siècle en Occident. Je suis d’ailleurs curieux : il faudrait que je me mette à relire les Arthur Buies et autres libéraux, de vrais libéraux, ceux d’il y a un siècle et demi. Qui incarne la modernité aujourd’hui ? Les loups du multiculturalisme qui s’ébattent dans la bergerie ?

Nos véritables alliés se sont joints à nous lors du dernier défilé de la Fête nationale à Montréal, il y a quelques semaines…

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