Que le temps passe vite…

Déjà !

Aujourd’hui, le jour sera aussi long que la nuit. Demain, la nuit sera déjà plus courte que le jour.

Il y a trois jours, tous ceux qui se dirigeaient vers la station de métro tout près de chez moi ont entendu plusieurs volés d’outardes passer en jacassant sur le bord du fleuve. On rapporte qu’elles sont arrivées, beaucoup plus tôt que d’habitude, et en grand nombre, toutes en même temps.

Le printemps est arrivé.

C’était dans l’air : depuis deux semaines, la neige fond aussi rapidement que l’hiver a filé.

Le printemps
Parc Maisonneuve, 19 mars 2016

L’hiver aura été court, et relativement doux cette année.

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Pendant ce temps-là…

Pourtant… cet hiver m’est apparu si long sur un autre plan.

J’ai été surpris plus tôt ce matin, quand j’ai relu mes notes personnelles de journal. Je croyais avoir consacré beaucoup de temps à ruminer sur le sujet qui a accaparé mon attention depuis plusieurs mois, soit le début de l’hiver. Je me suis rendu compte que je n’ai consacré en réalité que quelques semaines à examiner le cheminement de mon identité… à retracer l’évolution de la composition de mes identités… personnelle, collective, intellectuelle, professionnelle…

Qui suis-je ?

Serais-je devenu autre que je suis aujourd’hui si, à plusieurs moments donnés de ma vie, au hasard des circonstances, j’avais pris « d’autres » décisions que celles que j’ai prises ?

Depuis des semaines, j’explore les dimensions de ma généalogie personnelle ; j’examine comment j’ai manœuvré dans le cadre de l’évolution de notre société, de notre monde, tant sur un plan personnel que professionnel. J’étudie, je tente de comprendre, de faire éclater l’exiguïté de ma condition d’être au monde.

J’aurai vécu toute ma vie, tout comme mes ancêtres, sur les marges, les franges des zones frontalières de diverses cultures et de leur évolution : cette lisière de l’espace où on peut traverser d’un bord à l’autre, tout en demeurant chez-soi, chez-nous ; je traverse et je reviens… une lisière étroite, dans un univers qui semble infini ! Je transcrit des extraits de mon journal personnel :

Ma grand-mère, qui est venue au monde dans l’est de l’Ontario, se disait canadienne ; les autres, c’était pour elle, les Anglais. Je suis né canadien-français. Plus tard, au moment de devenir adulte, j’ai choisi de m’identifier comme étant québécois, sans nier mon origine franco-ontarienne.

Dans une communauté aussi fermée sur elle-même, il y avait peu de place pour un jeune homme qui voulait explorer d’autres dimensions de l’univers, d’autres façons d’être, de penser, d’agir ?

La contre-culture pouvait-elle s’exprimer en français ? L’étude de l’histoire m’a appris qu’il peut en coûter cher de papillonner dans les turbulences des grands courants de l’évolution du monde… Kerouac, par exemple, parmi tant d’autres.

Et si j’avais bifurqué vers la physique et le génie plutôt que la philosophie ou la littérature ? Je parle à mes amis ingénieurs et je m’interroge sur moi-même.

Et voici qu’à l’instant présent de ce cheminement, je décide de me retirer, de me distancer un peu de cette frontière, de la multitude de ces frontières où j’ai vécu toute ma vie… et je me rends compte que la frontière entre moi et l’autre, les autres, me suit, me poursuit.

On lutte continuellement pour maintenir une cohésion, ralentir le dépérissement, le démembrement.


Identité… identités…

Je vivais à l’étroit dans l’Ontario-français de ma naissance, sur le versant sud de la Grande rivière, l’Outaouais ; l’Amérique ne m’est pas étrangère, et pourtant mon terreau culturel est beaucoup plus français, européen, qu’américain…

L’été dernier, je me suis senti étranger lorsque j’ai fait une tournée dans le sud de l’Ontario, ce Haut-Canada profond qui n’est plus loyaliste, qui est devenu multiculturel, tellement multiculturel que je ne le reconnais plus… Je m’y suis senti aussi étranger que lorsque je voyage dans le reste du continent nord-américain… qui m’est pourtant plus familier que le territoire de la France…

La lecture, au cours de l’hiver qui se termine, de la correspondance que deux universitaires, François Paré et François Ouellet, ont entretenue pendant deux ans, publiée dans Traversées ( Éditions Nota Bene, 2014 ) puis, subséquemment, de l’essai de François Paré, Les littératures de l’exiguïté ( Le Nordir, 1992 ), a débloqué l’horizon de ma vision sur cette question de l’identité.

Greffées à d’autres — entre autres, Écrire à Montréal, de Gilles Marcotte, Boréal 1997 –, ces lectures m’ont révélé de nouveaux points de vue sur une réflexion qui me hante depuis longtemps. Ouellet, qui s’interroge sur l’identité du père, de sa représentation dans la littérature québécoise contemporaine ; Paré, qui s’interroge sur l’identité exprimée par les « petites » littératures des peuples « minoritaires », marginales par rapport à celles qu’on considèrent comme étant les « pôles du monde ».

Comme François Paré, je fais partie d’une génération qui traîne un héritage lourd dont nous ne parvenons pas à nous délester. Nous avons tenté de le recomposer, de le réorienter. Au delà de notre identité personnelle, quelle dimension prend notre identité collective aujourd’hui, notre être social ? Sommes-nous devenus « autres » ? Nous reconnaissons-nous encore au terme de ce cheminement, de cet effort d’affirmation collective, depuis un demi-siècle ?

Plus concrètement, qu’est-ce qu’on entend, que veut dire cette expression « vivre ensemble », à Montréal, au Québec, aujourd’hui ? La même question se pose aussi ailleurs dans le monde. Que veut dire « vivre ensemble » dans un monde « mondialisé », sur lequel nous n’avons pas plus de prise qu’il y a un demi-siècle, tant sur le plan local que régional ou national ? Que veut dire « vivre ensemble » à l’échelle planétaire, alors que nous basculons dans une nouvelle ère géologique que nous aurons créée sans même en avoir été conscient ?

Qui prend pays, prend parti

L’observateur des scènes politiques canadienne et québécoise que je suis depuis presque un demi-siècle n’a pu qu’admirer comment le  Parti libéral du Canada a louvoyé entre tous les écueils tout au long de la campagne électorale qui se termine lundi prochain. Le parti, aujourd’hui dirigé par le fils de l’ancien premier ministre, Pierre Trudeau, semble avoir retrouvé la superbe qu’il avait perdue il y a plus d’une décennie, arrogance comprise. Ce n’est qu’à la toute fin que le naturel, revenant au galop, finit par transpirer.

On peut reconnaître l’habileté stratégique des bonzes qui gouvernent un parti politique ; cela ne veut pas dire qu’on reconnaisse la validité du message ou qu’on accepte de leur accorder sa confiance. Quelle qu’ait été l’évolution de la campagne, je demeure convaincu que le changement que les deux principaux partis d’opposition prétendent incarner n’est que superficiel. Je l’ai exprimé au début de la campagne électorale et rien de ce qui est survenu depuis lors ne me porte à modifier mon analyse de la conjoncture politique canadienne.

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Conjuguer ses histoires… pour la suite du monde (3)

Il y a un mois, Radio Canada a lancé une nouvelle série d’émissions, Qui êtes-vous?. Je suis convaincu que cette série témoignera de l’intérêt de beaucoup d’entre nous pour la généalogie. Quiconque passe le moindrement de temps à remonter le temps à la recherche de ses ancêtres constate rapidement à quel point la généalogie est un passe-temps très populaire. Nous sommes tous intéressés à savoir qui nous sommes. Nous voulons connaître nos histoires.

Au cours de la première émission, l’animateur bien connu de jeux télévisés, Patrice L’Écuyer est visiblement touché de se rendre compte que l’histoire de sa famille est inscrite dans celle de notre nation. Je suis persuadé que beaucoup de téléspectateurs ont partagé ses émotions, à chaque étape de ses découvertes ; lorsqu’il s’interroge sur le rôle que son ancêtre aurait pu jouer au cours de la Rébellion de 1837-1838 ; lorsqu’il apprend que Jeanne Mance, qu’on considère comme la cofondatrice de Montréal, a signé à titre de témoin l’acte de mariage de son premier ancêtre en terre d’Amérique, il y a environ 350 ans.

À titre de grand-père, c’est surtout la conclusion à laquelle il arrive au terme de son expérience qui m’a touché : considérant ce que ses ancêtres ont vécu et ce qu’ils lui ont légué, il prend conscience de la responsabilité qu’il lui incombe à l’égard de l’avenir de ses propres enfants. Qu’est-ce que je vais leur léguer ? Lire la suite…

L’arme de l’étiquetage

Catherine Voyer-Léger signe un billet très pertinent sur l’étiquetage racial.

Tout le monde s’entend pour encourager la vertu et dénoncer le mal. L’humain, toutefois, malgré les meilleures intentions, doit constamment surmonter ses contradictions ; il est difficile d’accorder les comportements aux énoncés de principe.

Madame Voyer-Léger a raison d’affirmer qu’en général, « … les étiquettes tendent à réduire le réel et qu’il n’est pas très constructif, pour ne pas dire un peu vain, de tenter de dessiner une frontière entre les gens racistes et les gens qui ne le sont pas. » Elle fait référence aux expressions de racisme et aux différences culturelles. Cette pratique de l’étiquetage au niveau social ou économique, s’exerce toujours aussi dans le contexte plus vaste d’une arène politique.

La pratique de l’étiquetage politique

L’étiquetage, non seulement racial ou social, mais aussi politique, est une arme très répandue dans le monde, qu’on utilise surtout pour éviter le dialogue, l’échange, le débat.

Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que la réflexion de Voyer-Léger s’applique au débat qui nous anime au Québec depuis quelques semaines.

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Les apparences trompeuses de la modernité…

Le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, Monsieur Bernard Drainville, qui pilote le dossier de la laïcité pour le gouvernement du Québec, a raison d’affirmer que c’est pour mieux protéger les droits individuels des citoyens que le gouvernement se doit d’être neutre sur le plan religieux. Quiconque a le moindrement étudié l’histoire du monde devrait pourtant en être convaincu.

Les opposants au projet du gouvernement de baliser les contours de la laïcité au Québec se présentent systématiquement comme étant les uniques défenseurs de la modernité, du progressisme, de l’avenir. Ils ne se privent pas de qualifier les tenants de la laïcité de « passéistes », de rétrogrades. Ils réussissent même à induire un sentiment de honte de soi et de peur dans la population.

On multiplie les anathèmes : malheur à qui veut remettre en question leur « vache sacrée », le multiculturalisme. Mais ce qu’ils font en réalité, c’est s’acoquiner avec les éléments les plus passéistes, les plus rétrogrades du monde, qui refusent le passage au présent et à l’avenir : les fondamentalistes de tout acabit, qu’ils soient sikhs, hindous, musulmans, juifs ou chrétiens. Les tenants du multiculturalisme canadien, incapables de se mettre à l’écoute des autres, devraient pourtant reconnaître qu’il y a d’autres façons que celle qu’ils préconisent pour promouvoir chez nous la diversité du monde, s’en réjouir et la célébrer.

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Au sujet du projet sur la laïcité de l’état au Québec

L’hôpital Maisonneuve-Rosemont – juillet 2013

 

À la fin de l’hiver 1967, j’ai passé une semaine sur le campus de l’Université de l’Alberta à Edmonton. C’était la première fois que j’allais dans l’Ouest canadien…

Le premier jour de ma visite, un dimanche matin, je sors me promener un peu dans les rues du centre-ville d’Edmonton. Surprise : j’avais l’impression de me trouver dans un petit village rural. Les édifices étaient plus imposants et le quartier un peu plus grand, mais les rues étaient vides. Difficile de trouver un endroit où se faire servir ne serait-ce qu’un jus d’orange, encore moins un déjeuner.

De retour à l’hôtel, j’apprends que tout le monde est en train d’écouter le sermon hebdomadaire du premier ministre de la province, qui était aussi un ministre protestant, diffusé sur les ondes des réseaux publics. Ce fut pour moi une expérience de choc des cultures. Ce ne fut que la première d’une série au cours de la semaine qui allait suivre.

J’y ai constaté que mon voisin était aveuglé par une poutre, qui ne l’empêchait pas de percevoir une paille dans le mien. Lire la suite…