Réveil

Le ruisseau fleuri 5
… sur le cerisier qui surplombe le ruisseau.

Le jardin fleuri se réveille.

Pendant la nuit, des araignées ont tendu leurs pièges, qui scintillent aux effleurements délicats de la brise, comme autant d’éclairs entre les astilbes. Des libellules zigzaguent au dessus du territoire, avant de piquer dans les talles d’hémérocalles et de lys à la poursuite de points lumineux qui s’esquivent en saccades. Humant les odeurs et les parfums comme des clients distraits, des papillons folâtrent allègrement avant de se poser, pendant que, butinant d’une fleur à l’autre, les abeilles bourdonnent, méthodiques et appliquées à recueillir du pollen. Enfin, les cigales s’installent dans l’orchestre et commencent à s’accorder aux oiseaux, prélude au concert du matin. Une volière de jaseurs des cèdres se relaient, un après l’autre, pour récolter des fruits sur le cerisier qui surplombe le ruisseau.

À distance, on entend les camions qui roulent sur les boulevards qui ceinturent le Jardin botanique : la ville aussi, se réveille.

Le spectacle des villes qui s’animent à l’aube me fascine depuis toujours… surtout les villes où on débarque pour la première fois…

Suis-je venu au monde une deuxième fois à Paris, à moins que ce ne soit à Athènes ?

… Athènes, telle que la chante Mélina Mercouri…

Ma ville,
c’est bon
ne plus te voir
en rêve

Ma ville,
regarde le soleil se lève…

Ma ville
que c’est un joli jour pour naître…


Athènes… au lever du jour…

Ce matin-là, je me suis réveillé très tôt.

La lumière du jour, si faible fut-elle, s’était introduite à travers mes pupilles, aussi opaques qu’une dentelle. J’entendais déjà le bruit sourd de la ville qui perçait à travers les fenêtres de l’hôtel. Je me suis levé discrètement, pour ne pas réveiller mes compagnons de voyage. Et je suis sorti sur le trottoir.

J’ai eu l’impression qu’Athènes s’était faite splendide pour m’accueillir : une douce lumière matinale, tamisée ; les ombres encore longues ; un temps frais, calme.

Nous étions arrivés la veille, en fin de soirée, par autobus. Il faisait noir : difficile d’observer, de distinguer quoi que ce soit. La journée avait été longue : plus de quinze heures de route. Nous avions traversé toute la Grèce, du port d’Igoumenitsa, au nord-ouest,  face à l’ile de Corfou, tout près de la frontière de l’Albanie, jusqu’à la capitale, Athènes. Rendus à destination, notre priorité avait été de trouver une chambre pour dormir. Que m’importait que la nuit fut courte ; le lendemain ne viendrait jamais assez tôt !

Je m’étais endormi en laissant défiler les images de la journée qui se terminait : le débarquement dans le port, après une traversée orageuse depuis l’Italie sur la Mer Adriatique ; le voyage en autobus, sur une route sinueuse, étroite, qui, serpentant entre la falaise et le ravin, souvent donnait le vertige ; un chauffeur intrépide, aux réflexes nerveux, mais prestes, capable néanmoins de maintenir une conversation intense avec des passagers ; les voyageurs, toujours animés, qui parlaient une langue que je ne connaissais pas, hommes, femmes, enfants, vieillards, il m’apparaissait que tous avaient quelque chose à réclamer, une opinion à exprimer, des conseils à prodiguer ; les paysages, montagneux, dénudés, ravinés, parfois un lac ou un ruisseau au fond d’une gorge escarpée, puis, tout à coup, au loin, la mer, le Golfe de Patras ; les noms des lieux qui sonnaient familiers, Missolonghi, où Byron a rendu l’âme, suivi de Corinthe, puis de Megara, qui nous annonçait, enfin, Athènes.

Athènes la mythique, celle de Périclès, d’Hérodote, de Socrate, de Platon, de Sophocle et de tant d’autres, qui avaient stimuler l’imagination et alimenter mes rêves d’adolescent, pendant les classes d’histoire ancienne…

Je me retrouve enfin à Athènes, debout sur le trottoir, au milieu de la ville, sans savoir vraiment où je suis… dans quelle direction me diriger ? Où est l’Acropole, comment s’y rendre, à quelle distance ? Il faut que je marque mes repères, pour revenir à ma chambre d’hôtel. Mais d’abord, où trouver des cigarettes, et du feu… quand on ne connait pas la langue, ni les marques de commerce ?

Les gens fourmillent dans toutes les directions, rapidement, louvoyant entre eux d’un pas décidé, volontaire ; les autobus passent, la circulation est déjà dense et saccadée ; personne ne flâne sur les bancs de la place publique, de l’autre côté de la rue.

Intuitivement, je pars à l’aventure en me dirigeant vers le sud. J’accoste un fumeur sur le coin d’une rue, une personne qui semble moins pressée que les autres, utilisant un amalgame de gestes et de mots anglais, français, pour demander où acheter des cigarettes ; d’un coup de tête souligné d’un sourire, il dirige mon regard vers un petit établissement à quelques pas de distance, tout en me souhaitant kalimera, bonne journée.

Je poursuis mon chemin, sans réussir à synchroniser mon pas à ceux de cette nuée de butineurs, jusqu’à ce que j’arrive, par hasard, au marché central. Il n’est pas encore sept heures du matin que déjà des ménagères font leur marché… tout le monde est affairé, les bouchers brandissent leurs couteaux, les maraîchers disposent leurs produits sur les étalages, les boulangers servent les clients … Je trouve un coin où on sert le café, un café grec bien entendu, que je commande comme on me l’avait appris la veille, mi-sucré, et que je sirote, du bout des lèvres et de la langue… Let It Be (ainsi soit-il) : comme un buvard, j’absorbe les sensations, chaque odeur, chaque regard… j’habite cette ruche qui m’enrobe de chaleur.

Évanescences

J’écris pour naître, encore, toujours. Par l’attention neuve, m’absenter de moi, de ce fouillis de tentatives d’être dans un absolu qui vous émiette et vous éparpille comme le vent, ce matin, fait avec les vieilles feuilles, les vieilles tiges de l’an passé.

… J’écris pour me perdre et me retrouver, dans l’effrayante surabondance du matin, ici parmi les vieux deuils et les ardeurs nouvelles…

Robert Lalonde, Le monde sur le flanc de la truite

Pourquoi écrire si ce n’est que pour se retrouver ? Et comment se retrouver, si ce n’est qu’en retraçant nos pas jusqu’à l’origine, suivre le fil du temps qu’on a déroulé dans le labyrinthe de toutes les saisons de notre vie, pour renaître encore une fois. Qu’importe, qu’on enroule ou qu’on déroule ce fil en répétant toujours et encore une fois le même parcours !

À l’automne de ma vie, je comprends mieux aujourd’hui, plus que jamais auparavant, que l’éternité est présente en moi à chaque instant ; qu’elle agit comme un levier, un point de bascule entre l’instant qui passe et celui qui s’apprête à venir. Et si j’écris, tout comme j’utilise ma caméra pour « prendre » des photos, n’est-ce pas pour vouloir saisir ne serait-ce qu’un moment d’éternité, ce présent qui nous échappe entre les doigts, comme autant de grains de sable qui « s’éparpillent comme le vent ».

Le temps s’écoule dans ma cour. Les feuilles de tremble virevoltent dans le vent. Alors qu’un merle se pose sur une branche, la chatte orange du voisin chemine interminablement le long de la clôture, indifférente à l’angoisse stridente de la sirène de l’ambulance qui file au loin sur le boulevard. Chacun de ces instants d’éternité, une éternité qui s’allonge depuis le début du temps, chacun de ces moments fixés pour l’éternité me renvoient une image de l’évanescence du temps. L’éternité n’engendre pas l’immortalité.

Depuis des jours, je feuillette les pages de mes vieux cahiers, de mes carnets, de mes journaux, où j’ai consigné mes réflexions, mes notes de recherches, de lectures, de voyages, mes observations sur l’actualité, mes ébauches d’articles.  Il y a beaucoup de présomption dans cette quête de vouloir capturer un présent qui se dissipe aussi rapidement que se tisse son devenir. Voire, à l’échelle de l’univers, nos vies ne sont-elles pas que des moments éphémères ?

Dans La Mort de Philae, Pierre Loti se livre à une longue mélopée sur le passage du temps. Il décrit cette quête obsessive de l’Égypte ancienne de vaincre la mort : toutes ces momies ensevelies sous la pierre immuable dans les sables du désert. Il souligne l’ironie de cette quête. Les anciens pharaons, dont on a déterré les dépouilles pour les exposer dans des musées, ceux-là même qui imposaient autrefois le respect, qui effrayaient les vivants, sont aujourd’hui devenus des sujets d’exposition, des appâts touristiques.

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », Paul Valéry
… Quand sur l’abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d’une éternelle cause, Le Temps scintille et le Songe est savoir… Paul Valéry, Le cimetière marin

Souvenirs

Dimanche 29 juin

Journée chaude aujourd’hui… Souvenirs des étés de mon enfance, de mon adolescence…

… au cours de certaines journées chaudes de mon enfance, il m’arrivait souvent de vagabonder, le corps léger, tous les sens en alerte. Parfois, l’esprit se mettait à dériver. Sans que je m’en rende compte, je m’estompais dans l’espace du monde.  Je me retrouvais alors dans un état de ravissement devant un objet familier, un jouet par exemple, ou une plante…

L’émerveillement d’être… une extase naturelle.

On ne provoque pas ce genre d’expérience : cet état survient. Bien entendu, il faut du temps, une disponibilité, un détachement de soi… n’attendre rien.

Ce n’est que devenu jeune adulte que j’ai commencé à comprendre la nature de ces expériences… et encore… avec le temps, l’expérience, ai-je vraiment compris ce qu’il en est ?

Profondeur
… de boisés mystérieux à demi domestiqués.


 

Je suis en train de jouer avec ma modeste collection d’automobiles et de camions miniatures : avec une petite pelle en plastique, je trace un réseau de chemins sur la terre compactée, couverte de gravier, et parsemée ici et là de plantes qui poussent à l’état sauvage, dans la cour derrière chez-moi.

Je frôle une plante sauvage, de la mauvaise herbe selon les critères de ma grand-mère, qui était appuyée en cela de la très grande majorité des jardiniers. Pourtant, je l’aime cette mauvaise herbe, qui pousse dans les craquelures des trottoirs, qui ajoute de la couleur au ciment urbain de mon voisinage… Elle n’a pas d’allure cette plante dont je ne connais pas le nom (peut-être une matricaire odorante) : un petit bouton jaune au bout d’une tige, qui soutient un feuillage délicat, vert foncé. Dans mon imaginaire d’enfant, cette plante tient le rôle d’un arbre dans ce paysage que je compose.

Sans que je n’y prenne garde, la senteur qu’elle dégage lorsque je la frotte me subjugue et provoque graduellement mon étonnement, devant son existence même.


Quelques mois, quelques années plus tard, le jeune garçon commence à sortir de sa cour. Ses héros, les personnages de ses livres d’histoire et des romans de Jules Verne et de Robert Louis Stevenson, l’inspirent : il se découvre une âme d’explorateur.

Il part à la découverte de territoires de plus en plus vastes. Il habite désormais dans une banlieue, aux abords de vastes champs aux grandes herbes, de boisés mystérieux à demi domestiqués. Il s’y promène en écoutant attentivement le chœur des oiseaux, le crépitement des écureuils qui courent dans les arbres, les frottements et les bruissements au sol, les bourdonnements et les grésillements des insectes…

Les longs zizeillements lancinants des cigales l’enchantent surtout, et l’entraînent, à l’occasion, dans l’exubérance du cosmos.


Les ruisseaux, les rivières et les fleuves coulent se vider dans les océans. Le soleil les réchauffe ; des nuages se forment, et se déversent à nouveau dans les lacs et les ruisseaux, pour la suite du monde.

L’adolescent découvre la géométrie, la physique, la chimie, se passionne de sciences, s’enthousiasme à pérégriner dans l’infiniment grand tout autant que dans l’infiniment petit. Le savoir explique, mais ne se substitue pas à la fascination qu’il éprouve à l’égard du mystère de la matière, de la vie. Sans délaisser ses romans, il commence à fréquenter les philosophes ; non satisfait de s’engager dans les dédales de la noosphère des idées, il veut désormais participer, avec d’autres, à changer le monde. Les moments d’extase se raréfient.

Cimicifuga
… en prenant du temps pour remuer la terre de son propre jardin il fait une pause pour contempler son travail ; et il savoure de vieux souvenirs.


Des décennies plus tard, l’adolescent devenu adulte a cessé de vouloir changer le monde. Il reste peu de place pour des expériences de nature mystique, dans son esprit désormais meublé d’occupations tant domestiques que professionnelles. Durant ses heures de loisirs, il se métamorphose en déracineur de mauvaises herbes et en chasseur d’insectes présumés « nuisibles ». Parfois, lorsqu’il prend du temps pour le perdre à remuer la terre de son propre jardin, il fait une pause pour contempler son travail ; et il savoure de vieux souvenirs.


Enfin, même retraité de la vie active, il peine à se délester suffisamment l’esprit pour retrouver ces états de grâce dont il a conservé le souvenir… il y a si longtemps. Cette impression de trouver sa place dans l’univers.

Exercice d’écriture

Du vendredi, 27 juin au jeudi, 3 juillet

Vendredi le 27, je me suis installé, comme la semaine précédente, sous le même grand chêne, sur le bord du Ruisseau fleuri.

Ce n’est pas tous les jours qu’il nous est donné de se promener au milieu d’un chef d’œuvre. Au Jardin botanique, il y a des jardiniers qui sont de véritables artistes. Composant des agencements harmonieux de formes et de textures végétales, ils sculptent de véritables installations animées, des tableaux en trois dimensions, qui changent selon les heures de la journée et selon les humeurs du temps, selon les semaines, les saisons, tout au long de l’année.

Cette fois, je me suis senti bien piètre alchimiste du verbe en tentant de décrire une partie du chef d’œuvre devant et tout autour de moi. Je me suis heurté au mur de mon ignorance de la botanique. Je connais peu les noms des plantes et des arbres ; le vocabulaire me manque pour décrire les fleurs, les herbes et les feuilles, leurs formes, les nuances de toutes leurs couleurs…

J’avais déjà griffonné quelques esquisses vendredi dernier. Dimanche, je suis revenu auprès des plates-bandes pour y lire les petites plaquettes d’identification des plantes et j’ai pris des notes ; au cours des jours suivants, j’ai poursuivi mes recherches et j’ai consulté mon exemplaire de la Flore laurentienne

Le ruisseau fleuri 2

Jeudi le 3 juillet

Hommage aux artistes du Jardin botanique de Montréal

J’ai devant moi un tableau d’ombres et de lumière. Tout est calme, tout juste un souffle pour animer le paysage. Il ne fait pas encore chaud.

À gauche, le gigantesque triangle ombragé d’un cèdre, et à droite, le tronc rectiligne de mon grand chêne encadrent un arrière-plan composé d’un écran vert d’épinettes, d’ormes, de frênes et de pins noirs.

Au sol, à l’avant-plan, de minuscules libellules batifolent parmi parmi les astilbes qui tardent à éclore. Les pivoines commencent à s’étioler pour faire place aux hémérocalles.

Le ruisseau fleuri serpente de droite vers la gauche, invisible, entre les masses translucides des roseaux et les ombrelles de grandes herbes, des campanules, et des crocosmies, qui baignent dans la lumière du matin.

Un sentier gazonné dirige l’œil sous les arches du cerisier au-delà du petit pont jusqu’au tunnel qui perce l’écran végétal des arbres. Là-bas, tout au loin, une boule hallucinante de lumière jaune se détache entre les colonnes des arbres, et aspire le regard vers le jardin alpin.

« Dans l’air du temps »

Printemps
… se bercer dans les apparences de la singularité …

Il est paradoxal qu’en cette ère où on valorise tant l’individualisme, la distinction, la différence, la liberté individuelle, on insiste tout autant à se maintenir dans le courant. Ne serait-ce pas qu’on se berce, en réalité, dans une illusion, dans une apparence de la singularité ?

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Le vent

Autoportrait - Juillet 2014 Jardin botanique Montréal
… un endroit où travailler, isolé, à l’ombre, sous un chêne …

Il y a quelques jours, j’ai participé au premier d’une série d’ateliers d’écriture animés par Diane Lambin et offerts par la Société des amis du Jardin botanique de Montréal. La température était clémente et le lieu enchanteur.

Dès le début de l’atelier, l’animatrice nous a proposé de choisir trois mots, des mots qui nous viennent « en tête », inspirés par le lieu et le moment. Suite à un exercice collectif de partage sur nos choix de mots, nous nous sommes dispersés tout autour pendant une heure, afin de rédiger quelques lignes sur nos choix de mots respectifs.

J’ai choisi un endroit où travailler, isolé, à l’ombre, sous un chêne, entouré de plates-bandes de pivoines. Je me suis concentré principalement sur un des trois mots que j’ai choisis : le vent. Pour la première fois, depuis très longtemps, je me suis efforcé de voir ce que je rédige. Je me suis appliqué à regarder le vent, à l’entendre chuchoter dans les feuilles des arbres et à le sentir sur ma peau certes, mais surtout, à le voir agir. À un moment donné, j’en suis venu à voir l’ombre des feuilles virevolter sur les pages de mon journal.

= — =

J’ai l’impression d’être en train de « dessiner », de tracer des ébauches de croquis littéraires. Il y a longtemps que je n’avais pas fait ça ; tellement longtemps, que je ne m’en souviens pas.

Depuis plusieurs mois, j’apprends à dessiner. À me plier régulièrement à cette discipline, je me rends compte que j’affine mon regard. Il faut beaucoup de concentration pour pratiquer le dessin ; il faut résister aux distractions… l’envie, entre autres, de saisir ma caméra… l’envie aussi de laisser dériver la pensée, la laisser s’échapper dans un sentier de travers…

= — =

Lorsque j’écris « … un nuage s’effiloche sur un ciel bleu … » dans mon carnet, le souvenir d’une lointaine conversation surgit…

Il y a un peu plus d’une quarantaine d’années, j’ai sautillé pendant plusieurs mois d’une ile à l’autre sur la mer Égée ; avant de partir, une connaissance m’avait suggéré, si cela me convenait et que si j’en avais l’occasion, d’aller saluer un de ses amis, qui s’était installé en Grèce depuis quelques années.

Par un beau matin de décembre, je débarque sur l’ile de Kalymnos. Je m’informe dans une taverne devant les quais du port s’ils connaissent un vieux poète, un Américain, qui s’appelle Robert Lax, et qui habiterait sur l’ile. Quelques heures plus tard, celui-ci se présente devant moi. Nous nous introduisons, la conversation s’engage sans plus de cérémonie. Sans que je l’aie recherché, à partir de cette première conversation, il m’accorde généreusement le privilège de passer de nombreuses heures en sa compagnie, pendant plusieurs jours, à jaser de choses et d’autres. Il me raconte des anecdotes sur les gens qu’il a fréquentés… il m’interroge… il répond à mes questions…

Au cours d’une de nos conversations, je lui fait part de ma difficulté à décrire la couleur du ciel méditerranéen, ce ciel grec si différent du ciel québécois que j’avais quitté quelques mois plus tôt. Il réfléchit quelques instants… de longues secondes s’écoulent lentement… enfin, il me dit : « Si tu écrivais tout simplement que « le ciel est bleu », ton lecteur ne comprendrait-il pas que ce « bleu » du ciel que tu perçois ici est différent de celui de ton pays ? »

J’ai compris que la longueur d’onde spécifique de la couleur que je voulais décrire était moins importante que l’impression que cette couleur me faisait. Et que la simplicité de l’écriture était ce qu’il y avait de plus approprié pour exprimer ce que je voulais communiquer.

= — =

Quelques heures plus tard, de retour chez-moi en fin d’après-midi, j’ai repris les ébauches que j’avais rédigées au cours de l’atelier. J’ai les ai retravaillées, recomposées. Depuis vendredi, ce texte me travaille… Ce matin, je me suis remis au travail : ce texte évolue. Il faudra bien que je le laisse aller à un moment donné…


Le vent

À l’ombre d’un chêne sur le bord du ruisseau fleuri, je dépose ma caméra. 

Mon regard se met à flâner…

J’observe les pivoines qui se balancent…

Je trace un courant de pollen qui dérive au-dessus d’une vague de roseaux.

J’aperçois des lavis d’encre grise se ballotter sur les pages de mon carnet.

Je contemple les nuages s’effilocher sur un ciel bleu …

Un frémissement scintille au loin sur l’étang, glisse soufflant sous ma chemise caresser ma peau :

à l’ombre du chêne sur le bord du ruisseau fleuri, j’écoute le vent ressusciter de vieux souvenirs.

L’art d’exprimer une voix intérieure…

La lettre évolue avec le temps…

Conservez-vous des lettres personnelles, que des membres de votre famille, des amis, amants ou amantes, ou même des ex-collègues vous ont envoyées, déjà, il y a plus ou moins longtemps ? Depuis combien de temps les conservez-vous ? Les conservez-vous dans un endroit secret, dans une boîte de carton ou un coffret, au fond d’un tiroir ?

Ce sont des souvenirs d’autant plus précieux que ces lettres ont été rédigées de la main propre de ceux qui les ont envoyées. Vous les relisez parfois ? Comment se comparent-elles, ces lettres que vous avez conservées, aux courriels que vous avez sauvegardés dans votre boîte électronique ?

Si vous conservez vos courriels, quelque part dans un disque rigide, les avez-vous imprimés ? Un courriel est-il équivalent à une lettre ? Ou s’agit-il de deux modes différents d’un même genre d’écrit ? Aujourd’hui, la fréquence, et la facilité avec laquelle on peut envoyer un bref message, un tweet, ou un courriel un peu plus long, ne réduisent-elles pas la valeur de la communication ?

D’autres questions surgissent : l’avènement de nouveaux modes de production et de transmission de la communication écrite entre personnes est-il en train de modifier l’art de la correspondance ? Et si, à votre avis, tel est le cas, qu’y gagnons-nous et qu’y perdons-nous au change ?

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Stationnements

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Détroit, stationnement du Detroit Institute of Art — 3 juin 2011

Chaque année, à la fin du mois de mai, le Club de photo polarisé de l’Outaouais organise une activité photographique pour la saison estivale. Les membres qui le souhaitent inscrivent le sujet d’un thème sur un bout de papier, qu’ils déposent dans un chapeau. Chacun pige ensuite un des bouts de papier, en prend connaissance, accepte ou non le sujet inscrit… La dernière fois que j’ai participé à cette activité, il y a trois ans, j’ai pigé le sujet suivant : stationnements.

À première vue, ce n’est pas très inspirant. Puis…, j’ai allumé… Nous partions, ma conjointe et moi, quelques jours plus tard, pour une longue randonnée à travers l’Amérique. Je me suis dit intérieurement : quel beau défi ! J’ai conservé le petit bout de papier dans mes poches tout au long du voyage : 68 jours, 14 500 km…

Voici le reportage-photos que j’ai présenté au Club de photo, à mon retour, à la fin de l’été.

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tracer mon fil sur la glace

la neige de glace est mon papier
la neige sur la glace est mon papier

la grâce du patin, redonné le coup

tracer mon fil sur la glace

la lente friction, la lame crisse

la neige est mon papier

À travers le Nebraska

La 183 N
La US 183 N

Jour 20, 18 juin 2011 – Sur la route, du Nebraska vers le Dakota

I was going to stay on the three million miles of bent and narrow rural American two-lane, the roads to Podunk and Toonerville. Into the sticks, the boondocks, the burgs, backwaters, jerkwaters, the wide-spots-in-the-road, the don’t-blink-or-you’ll-miss-it towns. Into those places where you says, « My God! What if you lived here! » The Middle of Nowhere.

William Least-Heat Moon, Blue Highways, Back Bay Books, édition de 1999, page 6

Nous reprenons la route. Nous nous déplaçons vers le nord, pour poursuivre notre voyage vers l’ouest…

Exceptionnellement, nous avons passé une journée entière à rouler… paradoxalement, quoique le paysage soit vert, il semble quasiment désertique… et tout de même envoûtant : une longue route à deux voies, 265 miles, soit un peu plus de 400 kilomètres, de Kearney jusqu’à Chamberlain, au Dakota du Sud.

Nous sommes chanceux : nous roulons sous un ciel bleu pâle, immense. Une journée propice à la contemplation et à la réflexion.

Chemin faisant, nous découvrons une région dont nous ne soupçonnions pas la beauté ; une région qui cache bien ses richesses. Pourtant, que peut-on y cacher ?

Ce ne sont pas les Prairies canadiennes, une étendue plate, couverte de blé jusqu’à l’horizon. En traversant le Nebraska, de la rivière Platte jusqu’au Dakota, on observe beaucoup de dunes couvertes d’herbes sauvages, peu d’arbres, peu d’humains même, une demie-douzaine de villages de moins de 1 000 habitants, quelques troupeaux de vaches ici et là.

En réalité, ce n’est qu’au retour, après avoir effectué des recherches supplémentaires, que je me suis rendu compte de l’intérêt de cette région que nous avons traversée le 18 juin 2011.

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Un arrêt de quelques minutes au café…

Styloplume - Aurora 88
Au café, j’ai commencé à prendre des notes…

 

Huit heures trente le matin : j’étais debout, dodelinant dans le métro, le regard absent, alors que des idées et des souvenirs se sont mis à émerger discrètement des profondeurs et à flotter à la surface de la conscience.

Mercredi matin : à la sortie du métro, je prévois toujours un arrêt de quelques minutes au café avant de me rendre à ma session hebdomadaire de taï-chi…

J’avais l’occasion et un peu de temps pour écumer ces souvenirs, avant qu’ils ne s’échappent et se perdent dans les dédales de mes neurones. Au café, j’ai commencé à prendre de notes pour compléter la rédaction d’un article que je couve depuis des semaines.
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écriture et parole…

exprimer la pensée
exprimer la pensée

Il fut un temps où l’écriture n’était que transcription d’un acte ou d’une parole vivante.

Depuis environ un demi-millénaire, l’écriture est aussi devenue l’expression d’une pensée muette.

Qui pourrait expliquer ce que devient l’écriture aujourd’hui ?

  • un tweet qui se volatilise dans un nuage pour oublier ce qu’il vient de marmonner…
  • des doigts qui pianotent en cavalant pour saisir à la volée un soupir qui s’essouffle…
  • un bruit dans l’éther du temps…

Un pow-wow

Le tambour
Le tambour

Jour 19 – Kearney, Nebraska – 17 juillet 2011 (2)

Ce matin du 17 juin, pendant que nous étions dans la Maison Pawnee, il y eut un orage. Les autorités du Archway voulaient remettre la tenue de la démonstration du pow-wow au lendemain. Les nations autochtones Otoe et Missouria qui avaient été invitées au « Dancers of the Plains », avaient fait un long voyage pour se retrouver sur leurs terres d’origine (consulter le lien pour plus de renseignements sur l’histoire de ces nations). L’événement était si important pour celles-ci, qu’elles ont demandé qu’on retarde le début de la cérémonie, le temps de laisser le terrain sécher suffisamment pour que la tenue de celle-ci soit sécuritaire. Nous avions, nous aussi, fait un long voyage pour venir les voir et apprendre à mieux les connaître.

Un pow-wow est une cérémonie communautaire qui prend la forme d’une cérémonie religieuse ou d’une festivité civique. La tenue d’un pow-wow est régie par un rituel. Ce rituel symbolise une façon de concevoir le monde et une manière de l’habiter.

Longtemps, les autorités religieuses chrétiennes et civiles dominantes, tant au Canada qu’aux États-Unis, ont interdit la tenue de pow-wow. Il était illégal d’organiser une telle manifestation et d’y participer. Les pénalités étaient sévères. Ce n’est que tout récemment, moins d’un quart de siècle tout au plus, que les nations autochtones d’Amérique du Nord ont commencé à se réapproprier leur culture et leurs coutumes. La tenue d’un pow-wow en est une des manifestations les plus significatives de cette démarche.

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souvenirs

Automne méditerranéen

plage abandonnée

le grec siffle sur le sable

traces effacées

recommencement

dépareillement

vent pluie gel dégel

fourmillent rongent mordillent 

réanimation

Ces écritures imaginées …

Trou de mémoire

Depuis quelques jours, je poursuis, au rythme de la lenteur, ma lecture des Chroniques d’Hector Fabre. C’est un véritable plaisir de lire Fabre, un écrivain « … qui ne cesse de manier un humour délicat », selon le critique du Devoir ; il a offert à ses lecteurs une prose légère, souvent ironique, narquoise, moqueuse, nullement comparable à celle de ses contemporains, Louis Fréchette ou Arthur Buies, pour n’en nommer que deux …

Ce matin, le passage suivant capte mon attention ( page 146 de l’édition de 2007 – lien ci-haut ) :

Le journaliste arrive à son bureau. Installé dans son fauteuil, il se demande sur quoi il va écrire aujourd’hui. Pas le moindre sujet d’article. C’est en vain qu’il repasse en sa mémoire les vieux thèmes sur lesquels il a tant de fois brodé d’étincelantes variations : la verve tarde à s’allumer.

Quel écrivain, surtout un chroniqueur (ou un journaliste tourmenté par un implacable échéancier), ne s’est pas retrouvé, à plus d’une reprise, angoissé devant une feuille blanche de papier ?

De toute évidence, et bien qu’il suggère le contraire, Fabre ne se complait pas longtemps devant une page blanche.

Fin créateur, il libère les cellules du cerveau et laisse les idées s’envoler dans sa conscience pour saisir, tel un chasseur de papillons expérimenté, la première qui virevolte à la portée de son filet. Il reconnaît toutefois, vaciller quelques instants, à tenter de se remémorer ces « vieux thèmes », comme il les qualifient, qui se sont dissipés dans les limbes de ses flâneries.

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le journal du temps

journal personnel

un regard distrait

leste pas douce cadence

éternel retour

saisie

douce étreinte éphémère

attente blottie

douce étreinte éphémère

robuste poussée

Regarder passer les fantômes du temps

… laissant des traces de son passage, sans plus, sans suite…

 

À quoi riment nos vies ?

Nous passons, animés par des forces inscrites dans la composition même de la matière, trimbalés par des courants plus forts que chacun d’entre nous. À très long terme, l’humanité disparaîtra, laissant des traces de son passage, sans plus, sans suite…

Nous sommes éphémères et pourtant nous nous obstinons à vouloir le nier, à vouloir combattre l’inéluctable. Nous persistons à agir et à nous comporter comme si tout ce que nous faisons, chacun d’entre nous, importait.

Réduire la croissance …

Il y a 150 ans, un glacier couvrait tout l’espace de stationnement du Champ de glace de Columbia, dans le Parc national de Banff en Alberta. Photo prise le 21 juillet 2011.

Depuis quarante ans, j’ai conservé et je maintiens toujours des archives personnelles, constituées d’une grande variété de documents publics, des études et des rapports de toutes sortes, ainsi que des coupures d’articles de journaux et de revues sur des sujets d’actualité. Il y a deux ans, lorsque j’ai déménagé à Montréal, j’ai dû faire le ménage dans mes « affaires ». Je me suis débarrassé de la majorité de ces documents, non sans avoir pris des notes sur certains d’entre eux.

Voici un extrait d’une de ces notes.

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Le gaz carbonique : polluant majeur de l’atmosphère, un article publié dans la revue scientifique française La Recherche, no. 91, juillet-août 1978, pages 696-697.

L’auteur rapporte qu’on observe une augmentation du niveau de gaz carbonique dans l’atmosphère tout au long du siècle précédent.  Il fait état de recherches sur l’apport de la déforestation intensive (dû au développement agricole) qui s’ajoute à la combustion de ressources fossiles. Les océanographes s’interrogent sur la capacité des océans à absorber l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère. Il en arrive à la conclusion que les spécialistes prédisent que « si la production anthropogénique se maintient … le taux de CO2 de l’atmosphère aura doublé vers l’an 2020 … Le résultat en est une diminution de la sursaturation en calcite des eaux de mer superficielles, occasionnant une difficulté plus grande pour les organismes marins à former leur coquille. »

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Vous avez bien lu : la date de publication de cet article dans une revue scientifique sérieuse … 1978, il y a 35 ans …

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