J’ai passé plus de huit heures au Salon du livre de Montréal, un samedi, il y a quelques semaines.
Étourdissement …
… un véritable labyrinthe ; la surface est vaste ; intimidante même, on peut s’y perdre facilement …
… une abondance de livres et une foule serrée, par instant étouffante — beaucoup de curieux, de badauds, de fouineurs, d’acheteurs, sans compter les professionnels des métiers du livre …
… des retrouvailles auxquelles je ne m’attendais pas, des conversations avec des auteurs, les tables-rondes d’auteurs sur des sujets divers, …
… flâner d’un kiosque à l’autre, tout en prenant des notes sur des livres, et des revues, à emprunter à la bibliothèque éventuellement, …
… un achat seulement, sur l’histoire de l’écriture !
Depuis plusieurs années, je fréquente beaucoup moins les salons du livre. Je fréquente aussi beaucoup moins les librairies. Je suis plutôt devenu un habitué des bibliothèques, la mienne comprise.
Est-ce pour cette raison que je me suis senti si étourdi ce jour-là ? Lire la suite …
Il y a un mois, Radio Canada a lancé une nouvelle série d’émissions, Qui êtes-vous?. Je suis convaincu que cette série témoignera de l’intérêt de beaucoup d’entre nous pour la généalogie. Quiconque passe le moindrement de temps à remonter le temps à la recherche de ses ancêtres constate rapidement à quel point la généalogie est un passe-temps très populaire. Nous sommes tous intéressés à savoir qui nous sommes. Nous voulons connaître nos histoires.
Au cours de la première émission, l’animateur bien connu de jeux télévisés, Patrice L’Écuyer est visiblement touché de se rendre compte que l’histoire de sa famille est inscrite dans celle de notre nation. Je suis persuadé que beaucoup de téléspectateurs ont partagé ses émotions, à chaque étape de ses découvertes ; lorsqu’il s’interroge sur le rôle que son ancêtre aurait pu jouer au cours de la Rébellion de 1837-1838 ; lorsqu’il apprend que Jeanne Mance, qu’on considère comme la cofondatrice de Montréal, a signé à titre de témoin l’acte de mariage de son premier ancêtre en terre d’Amérique, il y a environ 350 ans.
C’est surtout la conclusion à laquelle il arrive, à titre de grand-père, au terme de son expérience qui m’a touché : considérant ce que ses ancêtres ont vécu et ce qu’ils lui ont légué, il prend conscience de la responsabilité qu’il lui incombe à l’égard de l’avenir de ses propres enfants. Qu’est-ce que je vais leur léguer ?
Chaque année depuis 2008, la direction du Great Platte River Road Archway invite diverses nations autochtones à venir se manifester sur leurs terres d’origine de la région centrale du Nebraska.
Au cours du 19è siècle, l’armée de la jeune nation américaine a déplacé plusieurs nations autochtones à des centaines de kilomètres de leurs « pays ». Entre autres, afin de les éloigner du sentier de l’Oregon, elle a escorté les Pawnees, contre leur gré, sur des centaines de kilomètres pour les parquer dans des réserves plus au sud. L’afflux croissant, d’années en années, de migrants vers le paradis promis de l’Oregon, occasionnait des échauffourées entre les nations amérindiennes et les colons. Rappelons que la nation américaine croyait que ce territoire leur appartenait, puisqu’elle l’avait obtenu de la France, lorsque Napoléon leur avait vendu la Louisiane pour quelques millions de dollars. Les Américains croyaient aussi que c’était leur destinée de civiliser le monde, et cela signifiait qu’ils étaient dans leur droit, issu d’un mandat divin, de civiliser les territoires de ceux qui y habitaient depuis des centaines d’années.
Il semble que l’heure soit à la réconciliation. En 2010, on a invité les Pawnees à venir construire une maison traditionnelle, en terre durcie. Un an plus tard, pour célébrer cette occasion et pour sensibiliser les visiteurs et les gens des environs, un jeune homme qui avait participé à la construction de cette maison a raconté l’événement en présence d’un aîné de sa nation.
Depuis toujours, je consulte de temps en temps mes archives personnelles. Je retrace mes pas, un peu comme le Petit Poucet des Contes de Charles Perrault ; je relis des extraits de mes carnets de notes professionnels, de mes journaux personnels, ainsi que des chroniques que j’ai publiées au cours des quatre dernières décennies.
Il y a un peu plus d’une décennie, l’alliage des systèmes techniques de communication à ceux de l’informatique a suscité une véritable révolution technologique, qui a facilité la constitution d’archives personnelles.
Auparavant, je découpais des articles de journaux et de revues que je rangeais dans des chemises. Au fil des ans, j’ai ainsi collectionné des boîtes d’archives, plus ou moins bien organisées. Depuis un peu plus d’une décennie, j’ai diminué le volume physique de cette collection, au fur et à mesure que je me suis mis à collectionner des marque-pages liés à des documents remisés sur Internet.
De plus, à plusieurs reprises, j’ai tenu une espèce de journal électronique de réflexions, suscitées par des lectures de livres et d’articles, liées parfois à des sources disponibles sur Internet. La nature éphémère de ses archives électroniques est un sujet en soi, sur lequel je reviendrai à une autre occasion.
Pour l’instant, je me contente de révéler ce que j’ai rédigé il y a onze ans et quelques jours, soit un an après le 11 septembre 2001, quelques mois avant l’invasion de l’Irak.
À cette époque, Candide sombrait dans une dépression dont il ne se libérerait que tout récemment. Son point de vue sur la nature humaine n’a pas changé ; il a toutefois appris à s’en détacher, stoïquement. Lire la suite…
Au parc écologique de l’Anse Saint-Pierre : une vue magnifique sur le Saint-Laurent et le Lac Saint-Pierre et un poste idéal pour l’observation des oiseaux.
Le rythme de nos vies s’est accéléré depuis quelques décennies. Il en va de même en voyage : on est pressé de se rendre à destination, ou de faire le tour de la région qu’on veut visiter. On a si peu de temps pour tout voir, goûter, sentir, entendre, toucher.
Il y a deux ans, au cours de l’été 2012, nous avons décidé de revenir de Québec à Montréal au rythme de la lenteur. La revue Camping Caravaning a publié un reportage que je lui avais soumis sur cette expérience. Voici la version numérique de ce reportage ( accès limité aux membres enregistrés de la FQCC ) : Québec-Montréal, au fil de l’eau sur la 132.
Il y a longtemps, lors de conversations avec des membres de ma famille, j’ai appris que mon aïeul en terre d’Amérique s’appelait Pierre Jamme, ou Gemme. J’ai retenu aussi qu’il était originaire du Calvados, en Normandie ; qu’il était arrivé avec un régiment militaire et qu’il s’était établi dans la région de Montréal ; que ses descendants avaient progressivement migré vers l’ouest en passant dans la région de Saint-Eustache avant de traverser la rivière des Outaouais il y a un peu plus d’un siècle. Ma connaissance de mon histoire familiale se résumait à ces quelques lignes.
J’ai voulu en savoir plus en revenant de mon dernier périple à Ottawa il y a quelques semaines. Depuis ce moment, je fouine sur Internet, voir ce que je pourrais y trouver.
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Surprise … une histoire digne d’un film romantique
Mon aïeul, Pierre Jamme est originaire de Lantheuil, tout près de Bayeux en Normandie. Il s’engage dans une des Compagnies franches de la Marine, qui avaient été dépêchées en Nouvelle France afin de protéger la colonie contre les Iroquois à la fin du 17ième siècle. La colonie française était englobée dans une lutte de pouvoir pour le contrôle du commerce des fourrures, entre les nations amérindiennes d’une part et les autres colonies européennes dans le nord-est de l’Amérique du Nord.
Pierre Jamme arrive à Montréal au début de l’été 1687, au moment où des troupes partent en campagne militaire contre les Iroquois. Le jeune homme est affecté à la garnison du Fort de La Présentation, dans l’ouest de Montréal. La carrière militaire qu’il projetait fut toutefois de brève durée, d’où le surnom de « Carrière » que ses camarades lui accordèrent et que ses descendants conservèrent pendant deux siècles.
Au moment où il arrive au pays, au cours des années 1680, les habitants sont tenus de loger les soldats. C’est ainsi que le jeune soldat se retrouve chez Pierre Barbary, lui-même un ancien militaire. C’est là qu’il fait la connaissance d’une des filles de son hôte, Marie-Madeleine. Un an plus tard, il demande à Monsieur Barbary la permission de marier sa fille. Le mariage a lieu quelques mois plus tard, au mois de février 1689.
Au cours de la nuit du 4 au 5 août 1689, Pierre Jamme dit La Carrière est de garde au Fort de La Présentation, tout près de la Lachine. C’était, selon les récits des événements, une nuit terrible, une nuit d’orage, de grands vents, de grêle… tout ce qui, dans un scénario de film, nous prédispose à un tragique événement. C’est exactement ce qui se passa tôt le matin du 5 août.
Durant la nuit, profitant du mauvais temps pour masquer leur arrivée, des centaines d’Iroquois traversent le Lac Saint-Louis et vont se poster aux abords de Lachine. Dès le lever du jour, ils attaquent le village : une véritable tragédie qui marqua la colonie entière de la Nouvelle-France.
Si Pierre Jamme n’avait pas passé la nuit à son poste, il se serait probablement retrouvé parmi les dizaines de victimes du Massacre de Lachine. Les beaux-parents de mon aïeul furent tués. Sa jeune épouse, Marie-Madeleine fut épargnée. Elle fut amenée en captivité avec son jeune frère et deux de ses jeunes sœurs en pays iroquois. Ce n’est qu’une douzaine d’années plus tard que Marie-Madeleine put retrouver son époux, Pierre, à l’occasion d’un échange de prisonniers entre Iroquois et Français. Cet échange servit de témoignage de bonne foi préliminaire à la signature de la Grande Paix de Montréal en 1701.
Au cours des années subséquentes, Pierre et Marie-Madeleine s’établirent dans l’ouest de l’ile de Montréal, où ils eurent plusieurs enfants, dont deux fils qui ont transmis leur patronyme aux générations suivantes : Thomas et Jean.
Les descendants de Thomas et Jean Jamme dit Carrière migrèrent progressivement vers l’ouest, s’établissant d’abord à Saint-Eustache et dans la région de Mirabel, le long de la rivière des Outaouais. Peu après la Rébellion des Patriotes de 1837-38, les membres de la famille cessèrent de s’appeler Jamme, pour adopter le nom de Carrière. La famille se dispersa, au cours des décennies suivantes, vers l’est et le nord-est ontarien. Un petit nombre iront s’installer dans l’ouest et le sud-ouest américain. Vers 1880, deux fils de Joachim Jamme (Gemme) dit Carrière, Basile et Joachim Carrière traversèrent la rivière des Outaouais. Joachim était le père de mon grand-père.
Questionnements
L’histoire que je raconte ici est un condensé de ce que j’ai pu glané de diverses sources, pour la plupart inscrites sur des serveurs dans le vaste réseau de l’Internet. Ces sources divergent quant aux détails de certaines dates et certains événements, mais elles convergent lorsqu’on examine d’un regard panoramique l’ensemble du tableau. Toutefois, l’esprit s’interroge lorsqu’on commence à étudier certaines perspectives de près. Des questions s’imposent : comment entremêler l’histoire personnelle à celle de la collectivité ? pourquoi les descendants de mes ancêtres ont-ils quitté leurs terres pourtant fertiles de l’ouest de l’ile de Montréal, pour migrer vers Saint-Eustache et recommencer à neuf ? qu’est-ce qui les aurait incités à laisser tomber leur nom, Jamme, pour adopter le surnom de Carrière ? d’autant plus qu’il semblerait que toutes les branches de la famille, déjà très touffues, semblent l’avoir fait simultanément, partout … Il reste très peu de Jamme dans les répertoires téléphoniques au Canada.
Il y a quelques semaines, j’ai assisté à un rassemblement politique, en appui au projet de Charte des valeurs québécoises proposée par le gouvernement du Québec. J’ai rédigé quelques observations sur le déroulement du débat que ce projet suscite au sein de la population encore aujourd’hui, plus de deux mois plus tard. Le colloque auquel j’ai participé devait avoir lieu dans un amphithéâtre de l’Université du Québec à Montréal. Toutefois, pour des raisons qu’ils n’ont pas expliquées, les organisateurs ont dû modifier le lieu du rassemblement à la dernière minute.
La réunion a donc eu lieu à la Maison Ludger-Duvernay, rue Sherbrooke, à Montréal. La salle était trop petite eu égard au nombre des personnes qui se sont présentées pour y assister. Plusieurs d’entre nous ont dû écouter les discours dans une salle adjacente, sans voir les orateurs. Je me suis donc retrouvé devant un mur… où je pouvais contempler un grand tableau, une belle peinture montrant des Patriotes réfugiés derrière des fenêtres, tirant sur les troupes anglaises (loyalistes) au cours de la Bataille de Saint-Eustache (décembre 1837).
En attendant le début des discours, j’ai confié aux gens qui m’entouraient que j’avais appris, quelques jours plus tôt, que mes ancêtres se trouvaient dans la région de Saint-Eustache à l’époque de la Rébellion des Patriotes, tout en ajoutant que je souhaitais que ceux-ci aient appuyé la Rébellion.
Il y a quelques jours, j’ai découvert que des membres de la famille ont été arrêtés, accusés de haute trahison et emprisonnés pendant quelques années. L’Église officielle et les partis au pouvoir se méfiaient de ceux qui descendaient de parents qui avaient participé à la Rébellion. Dans ces circonstances, il ne serait pas surprenant que mes ancêtres aient décidé de modifier leur nom. C’est une hypothèse : un changement de nom peut alléger le fardeau qu’ont dû porter les membres de la famille au cours des décennies suivantes.
Toutes ces recherches suscitent beaucoup d’autres questions. Je n’ai pas de réponses à toutes ces questions, puisque mes recherches sont relativement récentes. Toutefois, ma démarche informe ma réflexion sur un autre débat de société qui a cours présentement au Québec, soit celui de l’enseignement de l’histoire dans nos écoles et collèges.
Quelques années avant de mourir, ma mère m’avait donné plusieurs vieilles photos de famille. À l’occasion, au cours des années, elle m’avait raconté les histoires liées à certaines de ces photos. Malheureusement, je n’avais pas pris de notes lors de ces conversations. La mémoire ne retient en général que ce qu’on estime comme étant important dans l’immédiat. Les souvenirs se logent dans les replis du cerveau, puis la trace pour s’y retrouver se dissipe. C’est pour cette raison que je saisis toutes les occasions de sortir ces photos, et d’interroger les témoins toujours vivants qui pourraient me renseigner sur mes histoires.
Ainsi, il y a quelques semaines, je suis retourné à Ottawa, ma ville natale, pour accomplir des devoirs : des devoirs de famille, de reconnaissance, de mémoire.. pour lier le passé à l’avenir, pour retisser et reconjuguer mes histoires… pour les transmettre à ma petite-fille, pour qu’elle puisse à son tour, les retransmettre à ses petits-enfants…
Tout le monde s’entend pour encourager la vertu et dénoncer le mal. L’humain, toutefois, malgré les meilleures intentions, doit constamment surmonter ses contradictions ; il est difficile d’accorder les comportements aux énoncés de principe.
Madame Voyer-Léger a raison d’affirmer qu’en général, « … les étiquettes tendent à réduire le réel et qu’il n’est pas très constructif, pour ne pas dire un peu vain, de tenter de dessiner une frontière entre les gens racistes et les gens qui ne le sont pas. » Elle fait référence aux expressions de racisme et aux différences culturelles. Cette pratique de l’étiquetage au niveau social ou économique, s’exerce toujours aussi dans le contexte plus vaste d’une arène politique.
La pratique de l’étiquetage politique
L’étiquetage, non seulement racial ou social, mais aussi politique, est une arme très répandue dans le monde, qu’on utilise surtout pour éviter le dialogue, l’échange, le débat.
Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que la réflexion de Voyer-Léger s’applique au débat qui nous anime au Québec depuis quelques semaines.
Ce n’est pas par hasard, ni pour visiter le Great Platte River Archway que nous nous sommes retrouvés à Kearney, au centre du Nebraska, au mois de juin 2011.
Planifier un voyage est un travail patient et minutieux. Je m’y suis pris à plusieurs reprises pour planifier le voyage que nous avons complété à l’été 2011.
À l’origine, en 2008, ma conjointe et moi voulions traverser le continent : rejoindre le Pacifique. Mais je caressais simultanément le projet de concevoir un circuit qui aurait retracé le parcours du voyage imaginaire décrit dans Volkswagen Blues, le roman de Jacques Poulin.
Dans un premier temps, j’avais relu le roman, pour me familiariser à nouveau avec cette aventure. Ensuite, j’avais entrepris de recueillir des renseignements, afin d’identifier des sites, des points d’intérêt, des terrains de camping, ainsi que pour tracer une route qui serait le plus fidèle possible à l’esprit du voyage imaginé par Poulin. Parallèlement, je relisais des sources historiques sur l’épopée de nos ancêtres, les premiers Canadiens et les Français qui ont sillonné ce territoire immense de l’Amérique à l’époque de la Nouvelle-France, bien avant les Anglais qui, quelques années après la Conquête de 1760, deviendraient des Américains. Ce faisant, j’ai découvert des éléments d’information que je ne connaissais pas sur le lointain passé de notre continent.
J’ai suspendu ce projet parce qu’il était prématuré : nous n’étions pas vraiment prêts à y donner suite, entre autres sur un plan professionnel. Le temps a passé ; de fil en aiguille, le projet s’est transformé.
Le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, Monsieur Bernard Drainville, qui pilote le dossier de la laïcité pour le gouvernement du Québec, a raison d’affirmer que c’est pour mieux protéger les droits individuels des citoyens que le gouvernement se doit d’être neutre sur le plan religieux. Quiconque a le moindrement étudié l’histoire du monde devrait pourtant en être convaincu.
Les opposants au projet du gouvernement de baliser les contours de la laïcité au Québec se présentent systématiquement comme étant les uniques défenseurs de la modernité, du progressisme, de l’avenir. Ils ne se privent pas de qualifier les tenants de la laïcité de « passéistes », de rétrogrades. Ils réussissent même à induire un sentiment de honte de soi et de peur dans la population.
On multiplie les anathèmes : malheur à qui veut remettre en question leur « vache sacrée », le multiculturalisme. Mais ce qu’ils font en réalité, c’est s’acoquiner avec les éléments les plus passéistes, les plus rétrogrades du monde, qui refusent le passage au présent et à l’avenir : les fondamentalistes de tout acabit, qu’ils soient sikhs, hindous, musulmans, juifs ou chrétiens. Les tenants du multiculturalisme canadien, incapables de se mettre à l’écoute des autres, devraient pourtant reconnaître qu’il y a d’autres façons que celle qu’ils préconisent pour promouvoir chez nous la diversité du monde, s’en réjouir et la célébrer.
À la fin de l’hiver 1967, j’ai passé une semaine sur le campus de l’Université de l’Alberta à Edmonton. C’était la première fois que j’allais dans l’Ouest canadien…
Le premier jour de ma visite, un dimanche matin, je sors me promener un peu dans les rues du centre-ville d’Edmonton. Surprise : j’avais l’impression de me trouver dans un petit village rural. Les édifices étaient plus imposants et le quartier un peu plus grand, mais les rues étaient vides. Difficile de trouver un endroit où se faire servir ne serait-ce qu’un jus d’orange, encore moins un déjeuner.
De retour à l’hôtel, j’apprends que tout le monde est en train d’écouter le sermon hebdomadaire du premier ministre de la province, qui était aussi un ministre protestant, diffusé sur les ondes des réseaux publics. Ce fut pour moi une expérience de choc des cultures. Ce ne fut que la première d’une série au cours de la semaine qui allait suivre.
J’y ai constaté que mon voisin était aveuglé par une poutre, qui ne l’empêchait pas de percevoir une paille dans le mien. Lire la suite…
En traversant le Nebraska et le Wyoming, l’autoroute Interstate 80 retrace, par endroit, une voie de passage : la légendaire Piste de l’Oregon. Afin de se rendre aux terres hospitalières et vertes de l’Oregon, les immigrés américains devaient traverser des territoires qu’ils considéraient comme dénués d’intérêt réel ; pour eux, les plaines de l’Ouest étaient infertiles, un désert pratiquement… le milieu du continent, le milieu de nulle part, une contrée habitée par des tribus d’Indiens réputés pour leur hostilité.
Aujourd’hui, la vallée de la rivière Platte est cultivée, verte. Des champs s’étendent à perte de vue de chaque côté de l’autoroute. Le paysage est vaste, plat, monotone. Le ciel est immense. On roule sans fin. La I-80 demeure toujours une route de passage…
Après le lunch, nous nous levions de table, ma conjointe et moi, prêts à poursuivre notre visite du Jardin Lauritzen, lorsque deux dames se présentèrent à notre table.
C’était des Françaises, d’un certain âge… c’est-à-dire, du même âge que nous, voire quelques années de plus que nous, selon les indices qu’on pouvait glaner de la conversation qui suivit l’introduction ; elles nous avaient écoutés à distance, discrètement ; elles avaient reconnu notre accent québécois. Nous étions, tout comme elles, heureux d’entamer une conversation en français, au cours de notre troisième semaine de voyage.
Elles ne voyageaient pas ; elles étaient établies à Omaha depuis quelques années ; elles fréquentaient régulièrement le Jardin Lauritzen. À un moment donné, curieux, je n’ai pas pu résister : comment deux Françaises s’étaient-elles retrouvées à Omaha et qu’y faisaient-elles, outre que de fréquenter un jardin public, par un bel après-midi ensoleillé, au milieu de la semaine ?
Mes recherches préparatoires à notre traversée de l’Amérique à l’été 2011, m’avaient laisser comprendre qu’il faudrait plusieurs journées pour faire le tour de la ville d’Omaha. Les contraintes que nous imposait notre itinéraire ne nous permettaient pas d’y rester plus de deux jours. Il fallait donc choisir. La journée s’annonçait ensoleillée et chaude au début de cette deuxième journée : une excellente journée pour aller faire de la photo au jardin botanique.
Le Lauritzen Gardens est un jardin récent. On y célébrait le dixième anniversaire lorsque nous nous y sommes promenés. C’est donc une œuvre inachevée, en devenir.
Il y avait un peu de vent ce jour-là. Difficile de faire de la photographie en plan rapproché à main levée, mais tout de même possible.
Marco Polo était toujours adolescent lorsqu’il partit de Venise, en 1271, avec son père et son oncle, tous deux marchands. Ils traversèrent le Moyen-Orient et l’Asie centrale en chemin vers la Chine. Marco Polo revint chez-lui un quart de siècle plus tard, après avoir longé les côtes du Vietnam d’aujourd’hui, du Sri Lanka, de l’Inde et du golfe persique.
Son récit de voyage, Le Livre des merveilles, commença à être diffusé pour la première fois environ 150 ans avant l’invention de l’imprimerie ; à cette époque, tous les exemplaires de ce livre devaient être copiés à la main, un par un. La première édition en format imprimé ne fut publié que vers 1470, soit environ quatre siècles avant l’invention de la photographie. Néanmoins, je crois que la plupart de ces manuscrits et les éditions imprimées subséquentes n’ont pas été illustrées, jusqu’à tout récemment — dans cette perspective, le livre de Philippe Ménard, Marco Polo, à la découverte du monde (Grenoble, Glénat, 2007) présente le récit du voyage de Polo, en le situant dans le contexte de son époque et en l’illustrant d’images, de toutes provenances, qui représentent le monde évoqué dans ce récit.
Ce manuscrit connut une grande diffusion en son temps. Beaucoup de lecteurs du Livre des merveilles estimèrent que Marco Polo avait parsemé son récit de légendes et d’affabulations. Pendant très longtemps, on lui accorda peu de crédibilité. Aujourd’hui, on considère que, même s’il n’a pas nécessairement visité tous les lieux qu’il a décrits, c’est néanmoins un récit qui repose sur des fondements véridiques.
Marco Polo n’a pas rédigé de notes de voyage au cours de son voyage. Il devait s’appuyer uniquement sur ses souvenirs lorsqu’il a raconté son voyage au rédacteur qui l’a mis en forme manuscrite. Son récit de voyage aurait certes bénéficié de plus de crédibilité s’il avait pu utiliser les outils de mémorisation que nous avons à notre disposition aujourd’hui — appareil de photo ou d’enregistrement sonore. Mais aurait-il conservé son enchantement si tel avait été le cas ? Et les photographies qu’il aurait rapportées auraient-elles réussi à communiquer cet émerveillement d’un jeune Européen qui découvrait un monde beaucoup plus vaste et riche qu’il aurait pu l’imaginer… que quiconque en Europe aurait pu imaginer au Moyen-Age ?
Un texte sans illustration est comme une émission de radio. Celui qui lit le texte, ou écoute l’émission, doit imaginer ce qu’il lit ou entend.
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Vers 1850, soit environ une dizaine d’années après la présentation publique de l’invention du daguerréotype, Maxime du Camp fit un voyage d’un an et demi au Moyen-Orient (Égypte, Palestine, Syrie, Asie mineure, Constantinople, Grèce). Il trimballa tout un appareillage de photographie dans ses bagages. Dès son retour à Paris en 1852, il publia un livre de ces photos. On peut admirer quelques unes de ces photos sur le site Web de la Bibliothèque nationale de France.
Situons le contexte : Du Camp voyageait en compagnie de son ami Gustave Flaubert, qui n’avait pas encore publié Madame Bovary et les autres grands textes de littérature française qui allaient le rendre célèbre. Flaubert et Du Camp ont tous deux tenu un journal de ce voyage ; Flaubert fait souvent allusion au travail de photographe de Du Camp dans son journal (Voyage en Orient) ; ce dernier n’y fait allusion qu’une seule fois au cours de tout son récit. Les deux compagnons voyageaient en compagnie de guides et de traducteurs, qui servaient aussi de domestiques. Ils voyageaient généralement à cheval. Il fallait une mule pour transporter le matériel complet de photographie. Il n’y avait pas de routes, comme aujourd’hui, pas de bateaux de croisière, pas de réseau de chemins de fer. Les conditions d’hébergement étaient souvent loin d’être idéales.
L’intention du projet photographique de Du Camp était documentaire. Les sites des monuments et temples antiques qu’il a photographiés n’avaient pas encore été nettoyés et étudiés par les archéologues. Dans leur journaux de voyage, Flaubert et Du Camp ont fait souvent allusion aux objets qu’ils ramassaient en se promenant dans des endroits laissés à « l’abandon », sans protection.
Les photographies de Du Camp ont une grande valeur historique. Malgré le souci documentaire de son travail photographique, un examen attentif des photographies de Du Camp nous permet de déceler dans la prise de vue un souci artistique chez celui-ci : on sent l’influence qu’exerce toujours la peinture académique traditionnelle sur ce nouveau médium pictural. Sylvie Aubenas, dans Voyage en Orient (Paris, Bibliothèque nationale de France : Hazan, c.1999), lui accorde d’avoir marqué « … pour la postérité le début visible des voyages d’exploration photographique ».
Au retour de son voyage en Orient, Maxime Du Camp publie Égypte, Nubie, Palestine et Syrie (Paris, Gide et Beaudry, 1852), un album des photos de son voyage. Les dessins photographiques, tels qu’on les qualifie, sont accompagnés de textes explicatifs. Pour ce faire, il lui fallu imprimer autant d’épreuves de ses photos que d’exemplaires du livre qui sera publié. Les épreuves sont collées, une par une, dans chaque exemplaire de la publication. Comme le souligne Aubenas, la publication de cet album de photos précède « … le progrès de l’imprimerie photomécanique qui permettront de multiplier à moindre frais les photographies dans les livres, dans la presse… »
La lecture du journal personnel de voyage de Du Camp nous apprend que celui-ci n’a pas fait ce voyage uniquement pour faire de la photo. Il observe le pays et ses habitants ; il déplore l’état d’abandon des lieux historiques et constate que les autorités commencent à prendre conscience de la richesse du patrimoine du pays. Et il se laisse aller au plaisir de contempler les paysages et de flâner :
« … quelle retraite pour celui qui, las du monde, chercherait le repos en attendant la mort. Je marche à travers les orges si hautes, que j’y disparais, quêtant curieusement quelques restes des civilisations écroulées ; il y avait des temples, des palais, un nilomètre … Est-ce donc là tout ce qu’il subsiste de tant de monuments. Qu’importe ? Si jamais on a le droit d’oublier les inscriptions, les temples, les traditions … c’est en présence de cette nature éternelle, souriante et magnifique, c’est sous ce ciel profondément bleu, c’est devant ce Nil immense … »
…
« Ah! qu’il est bon d’être en voyage, de vivre joyeux sous le soleil, de se baigner hardiment dans les fortifiants effluves de la nature, et de marcher dans sa liberté sans limite! … j’irais ainsi sans regret et sans peine d’un bout du monde à l’autre bout! et de tous ces voyages que j’ai faits, j’ai toujours rapporté une intolérable tristesse, un désir immodéré de retourner au soleil… »
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Je n’avais pas de caméra lorsque je suis parti à l’aventure, la première fois, en Grèce, il y a plus de 40 ans. J’avais toutefois rédigé un journal de voyage que je conserve encore aujourd’hui. Contrairement à Flaubert, je ne suis pas un écrivain qui voyage, mais plutôt un voyageur qui écrit et qui prend parfois des photos.
Il y a deux ou trois ans, c’est en me promenant sur l’Internet que j’ai retracé les pas que j’ai faits au cours de mon premier voyage en Grèce. C’est grâce à l’Internet que j’ai pu, entre autres, retourner visiter le petit village crétois où j’avais passé environ deux mois ; j’ai aussi retracé le sillage de mon périple le long du chapelet des îles grecques qui longent la Turquie, de Rhodes à Kos, puis à Patmos. Les photos que j’ai contemplées sur l’Internet m’ont révélé que les lieux avaient changé… radicalement, en bien des endroits. La Grèce que j’ai visitée lorsque j’étais jeune homme n’existe plus.
C’est en revenant de ce voyage que je me suis procuré ma première caméra, une Pentax SP500, qui repose aujourd’hui sur une étagère de ma bibliothèque. J’ai ajouté cette caméra aux autres instruments (crayons, stylo plumes et carnets divers) qui m’ont toujours servi pour conserver mes souvenirs de voyage et de vie au cours des décennies qui ont suivi : deuxième voyage, plus court, en Grèce, et par la suite, l’Écosse, la Nouvelle-Angleterre, le Cap Hatteras, la Gaspésie, l’Ontario…
Le collège classique, que j’ai fréquenté au cours des années 60, m’avait bien préparé à mes voyages en Grèce. Je m’y suis retrouvé en terrain familier, voire comme si j’y avais déjà un peu vécu. Sur place, j’ai néanmoins découvert un autre monde, plus contemporain que la Grèce antique, mais tout aussi merveilleux que l’ont été les contrées asiatiques que Marco Polo avaient traversées en son temps.
Quelques années plus tard, j’avais effectué une recherche approfondie sur l’Écosse, pour mieux connaître ce pays, avant d’entreprendre de le visiter à l’été 1980. J’avais consulté des guides de voyage en plus de lire des livres d’histoire et des romans. J’avais aussi étudié la documentation picturale sur ce pays – peinture, tableaux, dessins, photographie… Cette préparation m’a bien servie. J’en ai rapporté non seulement un calepin de notes de voyage, mais aussi de nombreux rouleaux de films. J’ai perdu le calepin de notes de voyage lorsque je me suis fait voler mon sac, dans un restaurant tout près de mon lieu de travail, à mon retour de voyage. Toutefois, j’ai conservé mes photos de voyage. J’en avais constitué d’ailleurs un album personnel, que je montre de temps à autres à mes amis : mes « impressions » d’Écosse, centrées surtout sur les vieux cercles de pierre qui parsèment le territoire des iles britanniques, et particulièrement dans les Highlands écossaises.
Encore une fois, en me promenant sur l’Internet, j’ai constaté récemment que les régions de l’Écosse que j’ai visitées ont changé. Mes photos ont commencé à prendre une valeur documentaire. À l’instar de Maxime Du Camp, que je ne connaissais pas il y a un quart de siècle, je m’efforçais de ne pas négliger l’aspect esthétique de ma démarche photographique.
Standing Stones of Stenness. Orcades, Écosse, Août 1980
Il y a un écueil qui guette tout voyageur qui se promène avec une caméra. Susan Sontag l’a très bien analysé dans son célèbre essai On Photography (New York, Picador – Farrar, Straus and Giroux -, 1977). Elle souligne que pour la première fois dans l’histoire, un grand nombre de personnes pratiquent le tourisme et que dans le cadre de cette activité, « … It seems positively unnatural to travel for pleasure without taking a camera along. » Elle soutient que cette activité certifie que le voyage a été accompli et qu’on y a eu du plaisir. Elle ajoute cependant :
«… taking photographs is also a way of refusing it (experience) — by limiting experience to a search for the photogenic, by converting experience into an image, a souvenir. Travel becomes a strategy for accumulating photographs. The very activity of taking pictures is soothing, and assuages general feelings of disorientation that are likely exacerbated by travel. Most tourists feel compelled to put the camera between themselves and whatever is remarkable that they encounter. Unsure of others responses, they take a picture. … The method especially appeals to people handicapped with a ruthless work ethic — German, Japanese, and Americans. Using a camera appeases the anxiety which the work-driven feel about not working when they are on vacation and supposed to have fun. They have something to do that is a friendly imitation of work: they can take pictures.»
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Depuis mon deuxième voyage en Grèce il y a 35 ans, j’ai conservé cette habitude de bien préparer mes voyages.
Plus récemment, depuis trois à quatre ans, je porte cependant plus d’attention aux documents de nature visuelle dans le cadre de cette recherche préparatoire. Il est vrai que l’avènement de l’Internet facilite cette activité.
Murdo, South Dakota. Au pays de ce qui autrefois était celui des Sioux – Juin 2011
Il y a deux ans, j’ai traversé l’Amérique, de la région d’Ottawa (Ontario) jusqu’à Seattle (Washington) en passant par les grandes plaines de l’Ouest américain. Chemin faisant, je visitais les musées locaux, en portant une attention particulière aux peintres et aux photographes qui ont exprimé leur vision de leur peuple et de leur pays.
Cette exploration m’a beaucoup influencé quant à ma propre façon de percevoir les régions que j’ai visitées. Elle a inspiré ma démarche photographique – je l’ai évoqué indirectement il y a quelques semaines en décrivant ma visite du Musée Joslyn à Omaha.
Mais, de façon plus importante, j’en ai tiré une meilleure appréciation et une compréhension beaucoup plus profonde de l’évolution de nos voisins américains. Peut-être, aurais-je ajouté ma modeste contribution à une meilleure compréhension du monde dans mon entourage immédiat…
Depuis quelques années, je lis beaucoup de récits de voyages, rédigés par de grands écrivains, y compris ces classiques dont tous ont entendu parler mais que peu ont lu, tel L’Enquête d’Hérodote, ou le Livre des merveilles de Marco Polo. Le récit de voyage est un genre littéraire qu’on sous-estime, et qui devrait faire l’objet d’études plus formelles en soi. Ma bibliothèque comporte une section complète de ces récits.
Une partie de ma bibliothèque : la bibliothèque du voyageur, d’Hérodote jusqu’à Lacarrière… en passant à travers les siècles de Polo à Montaigne, et de Stendhal et Flaubert jusqu’à David Thoreau, Jack Kerouak et Nicolas Bouvier, sans négliger les voyages imaginaires
Depuis quelques mois, mes lectures ont presque exclusivement porté sur ce genre de textes : le récit du voyage de Montaigne en Allemagne, en Suisse et en Italie ; les voyages de Gustave Flaubert, au Moyen-Orient, en Bretagne, dans le Sud de la France ; ceux de Stendhal en Italie ; Dos Passos en Espagne… des lectures fascinantes.
Certains passages sont émouvants : imaginez, en le lisant, le jeune Gustave Flaubert, qui vient de terminer ses études de baccalauréat, qui n’a donc encore rien publié, décrivant sa visite à la Bibliothèque de Bordeaux, où il feuillette un des manuscrits des Essais de Montaigne : il ne porte pas de gants, n’est pas encadré de conservateurs… Ou encore, la description que fait Stendhal, le 7 avril 1838, de sa visite de la Brède, le château de Montesquieu en Aquitaine (Voyage dans le Midi de la France, pages 97 à 107).
Il est intéressant de comparer les impressions de Montaigne et de Stendhal qui ont souvent visité les mêmes lieux en Italie, à deux siècles de distance l’un de l’autre. Il faut retenir, en lisant ces récits, quelles sont les conditions physiques que doivent endurer les voyageurs d’il y a plus d’un siècle ou deux. Les routes, même en Europe, ne sont pas toujours sécuritaires. Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle qu’on commence à créer les réseaux modernes de transport et d’hébergement, tels que les réseaux ferroviaires, les bateaux de croisière, les hôtels (tels qu’on les conçoit aujourd’hui), les circuits. On oublie que ce n’est qu’en 1869 que Thomas Cooke offre son premier voyage organisé en Égypte à une clientèle de touristes de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie anglaises surtout.
Plusieurs dimensions ont retenu mon attention au cours de toutes ces lectures depuis deux ans. J’en retiens une pour l’instant : la dimension matérielle de l’écriture en voyage.
D’abord, un peu de contexte… Sur le plan matériel, l’écriture est une combinaison de trois éléments : on écrit à l’aide d’un instrument qui dépose une marque ou une trace sur un support quelconque – par exemple, une plume qui glisse sur le papier en y traçant un sillage d’encre derrière soi.
Il n’est pas difficile de s’imaginer quelles contraintes cette technologie imposait aux rédacteurs de récits de voyage il y a plus de 150 ans. Gustave Flaubert et Maxime Du Camp doivent s’approvisionner de cahiers, d’encre et d’une réserve importante de plumes d’oiseaux avant de partir vers l’Égypte en 1849. Flaubert mentionne dans son Voyage en Orient qu’il doit s’arrêter sur le bord du Nil pour demander de l’encre à un imam dans une madrassa. Rappelons qu’il n’y a guère plus de 125 ans qu’on a réussi enfin à procurer une relative autonomie à la bonne vieille plume d’oiseau, devenue une plume métallique, en lui joignant un réservoir. Et il n’y a que soixante ans seulement que le stylo-bille a réussi à s’imposer comme substitut au stylo-plume.
Bien entendu, on utilise aussi le crayon depuis guère un peu plus de deux siècles. Le crayon a le désavantage de ne pas laisser une marque permanente : on peut facilement effacer sa trace. C’est pour cette raison même que Stendhal, qui a conscience d’être perçu comme un espion ou un agitateur par les autorités dans les régions où il passe, s’en sert pour noter ses impressions de voyages et consigner ses souvenirs (Rome, Naple et Florence – lire l’édition de Diane de Selliers, 2002, qui a l’avantage d’être illustrée de tableaux d’artistes qui ont vécu à la même époque, et qui représentent les lieux décrits par Stendhal).
Quiconque a tenu un journal de voyage ressent une grande intimité en lisant les auteurs qui l’ont précédé. Il importe peu qu’on ait ou non publié ce récit. Il y a quelques semaines, j’ai relu en partie les carnets du voyage que j’avais rédigés il y a plus de quarante ans, lorsque j’ai traversé l’Europe, de Londres et Paris jusqu’à Athènes et les iles de la mer Égée. L’ordinateur personnel n’existait pas à l’époque et il n’aurait pas été plus pratique de traîner une dactylo portative sur mon dos à cette occasion.
Il y a deux ans, j’ai tenté d’évoquer le sentiment que j’éprouvais en rédigeant mon journal, à la lueur d’une lampe incandescente sur une petite table, dans une chambre d’hôtel, le soir…Voici la scène :
Écriture de la mémoire – Grèce, 12 décembre 1971
À la mi-décembre 1971, à Kos, le jeune homme que j’étais avait loué une moto pour aller visiter les ruines de l’hôpital qu’avait créé Hippocrate, le père de la médecine occidentale. Il faisait froid ce jour-là. Il y avait peu d’affluence ; comme les oiseaux migratoires, les touristes avaient quitté les lieux depuis des semaines, vers des contrées nordiques, pour la plupart.
Le jeune homme cherchait la trace des fantômes qui hantaient les lieux depuis 25 siècles. Il avait ressenti de vives émotions en visitant le site. Des émotions qui ont laissé des traces aussi profondes en lui que les écritures grecques et romaines gravées sur les stèles et les monuments qu’il a contemplés ce jour-là.
En reconstituant cette scène et en relisant le texte de cette journée, la mémoire s’est activée… les images des lieux se projetaient sur les écrans de son cerveau – la lumière fade d’un après-midi hivernal ; la conversation avec cet homme qui aurait pu être mon père, un gardien des lieux sans aucun doute, dont le grand-père avait participé à des fouilles archéologiques sur ce site même, plusieurs décennies plus tôt… J’ai senti le temps couler, comme du sable entre mes doigts, tel un sablier qu’on ne pourra jamais retourné.
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J’ai commencé à préparer un nouveau voyage, que j’accomplirai dans quelques mois. En réalité, j’ai amorcé ce voyage il y a quelques semaines déjà. Et pour la première fois, j’ai commencé à rédigé un nouveau journal de voyage, le journal de ce nouveau voyage… avant même le départ. Cette fois, en plus de mes stylo-plumes et de ma caméra, je traînerai des crayons pour tracer des croquis en cours de route.
J’ai toujours cru que l’Ouest américain était délimité à l’est par le Mississippi. Ce n’est lorsque j’ai que traversé le Missouri à Omaha que j’ai appris qu’en réalité, les grandes steppes continentales se situent bien plus à l’ouest du grand fleuve qui divise le continent.
Les voyageurs qui arrivent de l’Est du continent ont plusieurs choix de routes pour arriver aux grandes plaines américaines,… on pense aux villes de Saint-Louis ou de Kansas City, parmi d’autres. Ils peuvent aussi arriver aux Grandes Plaines en cheminant de Chicago via la I-90 jusqu’à Sioux Falls, à la frontière du Dakota du Sud et de l’Iowa, ou encore un peu plus vers le nord, via la I-94, en passant par Minneapolis tout en se rendant jusqu’à Fargo, au Dakota du Nord. Nous avons choisi une route qui passe un peu plus au centre du continent, via la I-80.
Historiquement, la région où se situe la ville de Omaha fut un des points de passage des plus importants entre l’Est et l’Ouest américain. Il y a plus de 175 ans, des hordes d’immigrants venus de l’Est s’y approvisionnaient avant d’entreprendre le long périple qui les menaient jusqu’au littoral du Pacifique, le long des pistes de l’Oregon d’abord, puis de la Californie, au moment de la ruée vers l’or. Ce fut aussi, dès 1869, le point de jonction principal entre le réseau des voies ferrées de l’Est et de l’Ouest ; la ville d’Omaha demeure d’ailleurs toujours aujourd’hui un pivot important de l’économie américaine.
Le Musée Joslyn
Musée Joslyn Memorial à Omaha, Nebraska
Ce sont les galeries sur l’art amérindien et l’art de l’Ouest américain qui m’avaient attiré au Musée Joslyn. C’est pour visiter ce musée que nous nous sommes arrêtés à Omaha ; de plus, cette visite constituait un excellent préalable aux prochaines étapes de notre itinéraire.
C’est dans ces galeries que j’ai saisi que je pénétrais dans un tout autre univers. J’avais amorcé ma découverte de l’univers des cultures autochtones de l’Amérique une dizaine de jours plus tôt au Detroit Institute of the Arts (DIA). Le Musée Joslyn a ajouté une dimension plus intime à cette exploration.
Les galeries d’art amérindien qu’on retrouve au DIA et au Art Institute of Chicago (AIC) nous exposent un point de vue externe — européen et américain — sur les cultures autochtones amérindiennes. Au Joslyn, pour la première fois, j’ai commencé à percevoir un point de vue indigène, autant sur leur propre culture et leur propre production culturelle et artistique, que sur comment ils perçoivent le regard qu’ont porté sur eux les artistes européens et américains. Ce que j’y ai découvert est devenu l’assise, le fondement sur lequel je me suis graduellement échafaudé une toute nouvelle appréciation de la richesse de la culture des premiers Américains au cours des semaines qui ont suivi. Cet apprentissage se poursuit toujours, un an et demi plus tard.
On a eu généralement tendance à figer historiquement notre perception sur l’art autochtone, surtout en ce qui touche à l’authenticité de celui-ci, au point qu’on néglige et qu’on porte peu d’attention à l’expression artistique contemporaine. On connait très peu la production artistique amérindienne, quel que soit le médium — littéraire, arts visuels et plastiques, musique… On en connait encore moins l’évolution et l’histoire.
Quoique la galerie consacrée à l’art amérindien du Joslyn soit petite, elle nous présente un aperçu relativement complet de sa richesse. Non pas une richesse de nature matérielle ou marchande, mais plutôt une richesse spirituelle, et culturelle. Il faut toutefois, pour l’apprécier à sa juste valeur, savoir ajuster notre regard, modifier sa perspective, prendre des distances par rapport, dans mon cas, au système de valeurs que j’ai apprises dans le cadre de mon éducation « classique » occidentale.
L’esprit ouvert et curieux suspendra son système de valeurs à la porte d’entrée des galeries d’art autochtone. Il reconnaîtra qu’il ne peut juger les pièces et les œuvres selon les critères d’évaluation applicables à une autre culture, à une autre civilisation.
Par exemple, en visitant les galeries d’art amérindien dans les grands musées occidentaux, on notera que la plupart des pièces ne peuvent être attribuées à un « auteur », à un nom. Cet anonymat n’enlève rien à la valeur artistique intrinsèque des œuvres produites ; en examinant celles-ci, on se doit de constater qu’elles ont été créées par de véritables artistes, des maîtres de la façon qu’ils avaient de travailler les matériaux avec les instruments à leur disposition. Cette notion de personnalisation et d’appropriation de la production d’une œuvre d’art est relativement récente sur le plan historique, même en Europe.
Jusqu’à il y a un siècle, les artistes évoluaient dans de petites communautés, où tout le monde savait qui ils étaient, qui avait fabriqué tel ou tel objet. La valeur d’échange de ces objets était limitée. Leur fonction, pourtant, n’était pas tellement différente de celle d’objets fabriqués dans d’autres régions du monde : dans bien des cas, ces objets servaient à marquer un rang social ou un rite de passage, à raconter une histoire, à tisser et à sacraliser des liens sociaux… On les affichait dans le cadre d’événements spéciaux et on prenait soin de les conserver. Ce n’est que lorsque les artistes amérindiens ont commencé à s’intégrer dans les circuits et réseaux de la société dominante que leur rôle et leur statut a acquis une dimension différente.
La production artistique amérindienne n’a jamais été figée dans le temps. Elle a toujours évolué au cours des siècles. Les artistes et artisans amérindiens n’ont pas hésité à adopter les matériaux nouveaux qu’ils découvraient au contact avec les Européens. Ils s’inspirent des nouvelles formes et des motifs qu’ils observent dans le cadre de leurs échanges. Ils s’enrichissent en incorporant ces nouveaux apports dans leurs propres schèmes culturels.
La veste de Fontenelle (lire le texte qui décrit cette veste dans le site Web du Musée Joslyn)
Les peuples amérindiens ont survécu à la tentative délibérée de les éliminer, non pas à titre individuel, mais sur le plan culturel, ethnique. Il y a un siècle, on prenait pour acquis que leur disparition, comme peuples, était une question de temps et on l’affirmait ouvertement, comme en témoigne cette œuvre, exposée dans la galerie d’art de l’ouest américain du Joslyn. J’ai eu l’occasion de voir d’autres œuvres, qui exprimaient un point de vue semblable, dans d’autres musées. D’ailleurs, il suffit de noter que toute l’œuvre du célèbre photographe Edward Curtis en témoigne : le projet de toute une vie de ce dernier était de documenter la vie quotidienne des peuples amérindiens avant qu’ils n’aient disparus.
Comme je l’ai appris au cours de mon voyage à travers les Great Northern Plains au cours des semaines suivantes, il y a un renouveau de la fierté au sein de leurs communautés depuis quelques décennies. Je reviendrai là sur ce sujet à d’autres occasions prochainement.
Le gouvernement américain a pratiqué une politique délibérée et consciente d’ethnocide jusque dans la première moitié du siècle dernier. Ce n’est qu’avec l’avènement de l’American Indian Movement dans les années 70 que la tendance a été renversée. Il serait trop long pour moi d’illustrer mon propos ici. Je ne présenterai qu’une œuvre, récente, qui démontre l’esprit et l’humour subtil des membres des nations autochtones de l’Amérique du Nord. Dans ce tableau, l’artiste David Bradley évoque le travail de l’anthropologue Carlos Castañeda, qui a publié une série de livres sur les enseignements d’un sorcier yaqui il y a quelques décennies.
L’anthropologue étudie le tableau de David Bradley, Carlo et Don Juan
Au Joslyn, j’ai aussi poursuivi mon exploration de l’art américain. Particulièrement, cette visite constitua pour moi une introduction très sommaire de la sous-catégorie des artistes de l’Ouest américain, tels que Frederic Remington, Thomas Moran, George Catlin entre autres, qui inclut aussi des artistes amérindiens contemporains.
Le matin, au moment de quitter le camping à Des Moines, nous avons rencontré des voyageurs provenant, comme nous, du Québec. Nous avons jasé un peu, partagé nos expériences. Comme nous, ce sont des gens réservés.
Nous avons néanmoins appris que c’étaient des amateurs de plein air. Leur projet était de fréquenter les parcs nationaux, pour y faire de la randonnée à pied, en vélo…
Ils étaient partis presque une semaine après nous, et de plus loin — quelques centaines de km. plus à l’est. Nous avons été surpris d’apprendre qu’ils parlaient très peu l’anglais. Néanmoins, ils nous ont dit qu’ils connaissaient tout juste assez d’anglais pour se débrouiller et se faire comprendre.
Quelques heures après les avoir dépassés, vers la fin de l’avant-midi, nous avons dû nous arrêter… pour laisser passer un orage. Le temps d’un café dans un petit village spécialisé dans les brocantes.